IX

Lorsque les valets eurent porté à sa voiture le vrai comte Labinski

chassé de son paradis terrestre par le faux ange gardien debout sur le

seuil, l’Octave transfiguré rentra dans le petit salon blanc et or pour

attendre le loisir de la comtesse.

Appuyé contre le marbre blanc de la cheminée dont l’âtre était rempli

de fleurs, il se voyait répété au fond de la glace placée en symétrie

sur la console à pieds tarabiscotés et dorés. Quoiqu’il fût dans

le secret de sa métamorphose, ou, pour parler plus exactement, de

sa transposition, il avait peine à se persuader que cette image si

différente de la sienne fût le double de sa propre figure, et il ne

pouvait détacher ses yeux de ce fantôme étranger qui était cependant

devenu lui. Il se regardait et voyait un autre. Involontairement

il cherchait si le comte Olaf n’était pas accoudé près de lui à la

tablette de la cheminée projetant sa réflexion au miroir; mais il était

bien seul; le docteur Cherbonneau avait fait les choses en conscience.

Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski ne songea plus au

merveilleux avatar qui avait fait passer son âme dans le corps de

l’époux de Prascovie; ses pensées prirent un cours plus conforme

à sa situation. Cet événement incroyable, en dehors de toutes les

possibilités, et que l’espérance la plus chimérique n’eût pas osé

rêver en son délire, était arrivé! Il allait se trouver en présence

de la belle créature adorée, et elle ne le repousserait pas! La seule

combinaison qui pût concilier son bonheur avec l’immaculée vertu de la

comtesse s’était réalisée!

Près de ce moment suprême, son âme éprouvait des transes et des

anxiétés affreuses: les timidités du véritable amour la faisaient

défaillir comme si elle habitait encore la forme dédaignée d’Octave de

Saville.

L’entrée de la femme de chambre mit fin à ce tumulte de pensées qui se

combattaient. A son approche il ne put maîtriser un soubresaut nerveux,

et tout son sang afflua vers son cœur lorsqu’elle lui dit:

«Madame la comtesse peut à présent recevoir monsieur.»

Octave-Labinski suivit la femme de chambre, car il ne connaissait

pas les êtres de l’hôtel, et ne voulait pas trahir son ignorance par

l’incertitude de sa démarche.

La femme de chambre l’introduisit dans une pièce assez vaste, un

cabinet de toilette orné de toutes les recherches du luxe le plus

délicat. Une suite d’armoires d’un bois précieux, sculptées par

Knecht et Lienhart, et dont les battants étaient séparés par des

colonnes torses autour desquelles s’enroulaient en spirales de

légères brindilles de convolvulus aux feuilles en cœur et aux fleurs

en clochettes découpées avec un art infini, formait une espèce de

boiserie architecturale, un portique d’ordre capricieux d’une élégance

rare et d’une exécution achevée; dans ces armoires étaient serrés

les robes de velours et de moire, les cachemires, les mantelets,

les dentelles, les pelisses de martre-zibeline, de renard bleu, les

chapeaux aux milles formes, tout l’attirail de la jolie femme.

En face se répétait le même motif, avec cette différence que les

panneaux pleins étaient remplacés par des glaces jouant sur des

charnières comme des feuilles de paravent, de façon à ce que l’on pût

s’y voir de face, de profil, par derrière, et juger de l’effet d’un

corsage ou d’une coiffure.

Sur la troisième face régnait une longue toilette plaquée

d’albâtre-onyx, où des robinets d’argent dégorgeaient l’eau chaude et

froide dans d’immenses jattes du Japon enchâssées par des découpures

circulaires du même métal; des flacons en cristal de Bohême, qui,

aux feux des bougies, étincelaient comme des diamants et des rubis,

contenaient les essences et les parfums.

Les murailles et le plafond étaient capitonnés de satin vert d’eau,

comme l’intérieur d’un écrin. Un épais tapis de Smyrne, aux teintes

moelleusement assorties, ouatait le plancher.

Au milieu de la chambre, sur un socle de velours vert, était posé un

grand coffre de forme bizarre, en acier de Khorassan ciselé, niellé

et ramagé d’arabesques d’une complication à faire trouver simples les

ornements de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra. L’art oriental

semblait avoir dit son dernier mot dans ce travail merveilleux, auquel

les doigts de fée des Péris avaient dû prendre part. C’était dans ce

coffre que la comtesse Prascovie Labinska enfermait ses parures, des

joyaux dignes d’une reine, et qu’elle ne mettait que fort rarement,

trouvant avec raison qu’ils ne valaient pas la place qu’ils couvraient.

Elle était trop belle pour avoir besoin d’être riche: son instinct de

femme le lui disait. Aussi ne leur faisait-elle voir les lumières que

dans les occasions solennelles où le faste héréditaire de l’antique

maison Labinski devait paraître avec toute sa splendeur. Jamais

diamants ne furent moins occupés.

Près de la fenêtre, dont les amples rideaux retombaient en plis

puissants, devant une toilette à la duchesse, en face d’un miroir que

lui penchaient deux anges sculptés par mademoiselle de Fauveau avec

cette élégance longue et fluette qui caractérise son talent, illuminée

de la lumière blanche de deux torchères à six bougies, se tenait assise

la comtesse Prascovie Labinska, radieuse de fraîcheur et de beauté.

Un bournous de Tunis d’une finesse idéale, rubané de raies bleues et

blanches alternativement opaques et transparentes, l’enveloppait comme

un nuage souple; la légère étoffe avait glissé sur le tissu satiné des

épaules et laissait voir la naissance et les attaches d’un col qui eût

fait paraître gris le col de neige du cygne. Dans l’interstice des plis

bouillonnaient les dentelles d’un peignoir de batiste, parure nocturne

que ne retenait aucune ceinture; les cheveux de la comtesse étaient

défaits et s’allongeaient derrière elle en nappes opulentes comme le

manteau d’une impératrice.—Certes, les torsades d’or fluide dont la

Vénus Aphrodite exprimait des perles, agenouillée dans sa conque de

nacre, lorsqu’elle sortit comme une fleur des mers de l’azur ionien,

étaient moins blondes, moins épaisses, moins lourdes! Mêlez l’ambre du

Titien et l’argent de Paul Véronèse avec le vernis d’or de Rembrandt;

faites passer le soleil à travers la topaze, et vous n’obtiendrez pas

encore le ton merveilleux de cette opulente chevelure, qui semblait

envoyer la lumière au lieu de la recevoir, et qui eût mérité mieux

que celle de Bérénice de flamboyer, constellation nouvelle, parmi

les anciens astres! Deux femmes la divisaient, la polissaient, la

crespelaient et l’arrangeaient en boucles soigneusement massées pour

que le contact de l’oreiller ne la froissât pas.

Pendant cette opération délicate, la comtesse faisait danser au bout de

son pied une babouche de velours blanc brodée de canetille d’or, petite

à rendre jalouses les khanouns et les odalisques du Padischa. Parfois,

rejetant les plis soyeux du bournous, elle découvrait son bras blanc,

et repoussait de la main quelques cheveux échappés, avec un mouvement

d’une grâce mutine.

Ainsi abandonnée dans sa pose nonchalante, elle rappelait ces sveltes

figures de toilettes grecques qui ornent les vases antiques et dont

aucun artiste n’a pu retrouver le pur et suave contour, la beauté

jeune et légère; elle était mille fois plus séduisante encore que dans

le jardin de la villa Salviati à Florence; et si Octave n’avait pas

été déjà fou d’amour, il le serait infailliblement devenu; mais, par

bonheur, on ne peut rien ajouter à l’infini.

Octave-Labinski sentit à cet aspect, comme s’il eût vu le spectacle le

plus terrible, ses genoux s’entre-choquer et se dérober sous lui. Sa

bouche se sécha, et l’angoisse lui étreignit la gorge comme la main

d’un Thugg; des flammes rouges tourbillonnèrent autour de ses yeux.

Cette beauté le médusait.

Il fit un effort de courage, se disant que ces manières effarées et

stupides, convenables à un amant repoussé, seraient parfaitement

ridicules de la part d’un mari, quelque épris qu’il pût être encore de

sa femme, et il marcha assez résolûment vers la comtesse.

«Ah! c’est vous, Olaf! comme vous rentrez tard ce soir!» dit la

comtesse sans se retourner, car sa tête était maintenue par les longues

nattes que tressaient ses femmes, et la dégageant des plis du bournous,

elle lui tendit une de ses belles mains.

Octave-Labinski saisit cette main plus douce et plus fraîche qu’une

fleur, la porta à ses lèvres et y imprima un long, un ardent

baiser,—toute son âme se concentrait sur cette petite place.

Nous ne savons quelle délicatesse de sensitive, quel instinct de pudeur

divine, quelle intuition irraisonnée du cœur avertit la comtesse: mais

un nuage rose couvrit subitement sa figure, son col et ses bras, qui

prirent cette teinte dont se colore sur les hautes montagnes la neige

vierge surprise par le premier baiser du soleil. Elle tressaillit et

dégagea lentement sa main, demi-fâchée, demi-honteuse; les lèvres

d’Octave lui avaient produit comme une impression de fer rouge.

Cependant elle se remit bientôt et sourit de son enfantillage.

«Vous ne me répondez pas, cher Olaf; savez-vous qu’il y a plus de six

heures que je ne vous ai vu; vous me négligez, dit-elle d’un ton de

reproche; autrefois vous ne m’auriez pas abandonnée ainsi toute une

longue soirée. Avez-vous pensé à moi seulement?

—Toujours, répondit Octave-Labinski.

—Oh! non, pas toujours; je sens quand vous pensez à moi, même de loin.

Ce soir, par exemple, j’étais seule, assise à mon piano, jouant un

morceau de Weber et berçant mon ennui de musique; votre âme a voltigé

quelques minutes autour de moi dans le tourbillon sonore des notes;

puis elle s’est envolée je ne sais où sur le dernier accord, et n’est

pas revenue. Ne mentez pas, je suis sûre de ce que je dis.»

Prascovie, en effet, ne se trompait pas; c’était le moment où chez le

docteur Balthazar Cherbonneau le comte Olaf Labinski se penchait sur

le verre d’eau magique, évoquant une image adorée de toute la force

d’une pensée fixe. A dater de là, le comte, submergé dans l’océan sans

fond du sommeil magnétique, n’avait plus eu ni idée, ni sentiment, ni

volition.

Les femmes, ayant achevé la toilette nocturne de la comtesse, se

retirèrent; Octave-Labinski restait toujours debout, suivant Prascovie

d’un regard enflammé.—Gênée et brûlée par ce regard, la comtesse

s’enveloppa de son bournous comme la Polymnie de sa draperie. Sa tête

seule apparaissait au-dessus des plis blancs et bleus, inquiète, mais

charmante.

Bien qu’aucune pénétration humaine n’eût pu deviner le mystérieux

déplacement d’âmes opéré par le docteur Cherbonneau au moyen de la

formule du Sannyâsi Brahmah-Logum, Prascovie ne reconnaissait pas,

dans les yeux d’Octave-Labinski, l’expression ordinaire des yeux

d’Olaf, celle d’un amour pur, calme, égal, éternel comme l’amour des

anges;—une passion terrestre incendiait ce regard, qui la troublait

et la faisait rougir.—Elle ne se rendait pas compte de ce qui s’était

passé, mais il s’était passé quelque chose. Mille suppositions étranges

lui traversèrent la pensée: n’était-elle plus pour Olaf qu’une femme

vulgaire, désirée pour sa beauté comme une courtisane? l’accord

sublime de leurs âmes avait-il été rompu par quelque dissonance

qu’elle ignorait? Olaf en aimait-il une autre? les corruptions de

Paris avaient-elles souillé ce chaste cœur? Elle se posa rapidement

ces questions sans pouvoir y répondre d’une manière satisfaisante, et

se dit qu’elle était folle; mais, au fond, elle sentait qu’elle avait

raison. Une terreur secrète l’envahissait comme si elle eût été en

présence d’un danger inconnu, mais deviné par cette seconde vue de

l’âme, à laquelle on a toujours tort de ne pas obéir.

Elle se leva agitée et nerveuse et se dirigea vers la porte de sa

chambre à coucher. Le faux comte l’accompagna, un bras sur la taille,

comme Othello reconduit Desdemone à chaque sortie dans la pièce de

Shakspeare; mais quand elle fut sur le seuil, elle se retourna,

s’arrêta un instant, blanche et froide comme une statue, jeta un coup

d’œil effrayé au jeune homme, entra, ferma la porte vivement et poussa

le verrou.

«Le regard d’Octave!» s’écria-t-elle en tombant à demi évanouie sur une

causeuse. Quand elle eut repris ses sens, elle se dit: «Mais comment

se fait-il que ce regard, dont je n’ai jamais oublié l’expression,

étincelle ce soir dans les yeux d’Olaf? Comment en ai-je vu la flamme

sombre et désespérée luire à travers les prunelles de mon mari? Octave

est-il mort? Est-ce son âme qui a brillé un instant devant moi comme

pour me dire adieu avant de quitter cette terre! Olaf! Olaf! si je

me suis trompée, si j’ai cédé follement à de vaines terreurs, tu me

pardonneras; mais si je t’avais accueilli ce soir, j’aurais cru me

donner à un autre.»

La comtesse s’assura que le verrou était bien poussé, alluma la lampe

suspendue au plafond, se blottit dans son lit comme un enfant peureux

avec un sentiment d’angoisse indéfinissable, et ne s’endormit que vers

le matin: des rêves incohérents et bizarres tourmentèrent son sommeil

agité.—Des yeux ardents—les yeux d’Octave—se fixaient sur elle du

fond d’un brouillard et lui lançaient des jets de feu, pendant qu’au

pied de son lit une figure noire et sillonnée de rides se tenait

accroupie, marmottant des syllabes d’une langue inconnue; le comte Olaf

parut aussi dans ce rêve absurde, mais revêtu d’une forme qui n’était

pas la sienne.

Nous n’essayerons pas de peindre le désappointement d’Octave lorsqu’il

se trouva en face d’une porte fermée et qu’il entendit le grincement

intérieur du verrou. Sa suprême espérance s’écroulait. Eh quoi! il

avait eu recours à des moyens terribles, étranges; il s’était livré à

un magicien, peut-être à un démon, en risquant sa vie dans ce monde

et son âme dans l’autre pour conquérir une femme qui lui échappait,

quoique livrée à lui sans défense par les sorcelleries de l’Inde.

Repoussé comme amant, il l’était encore comme mari; l’invincible pureté

de Prascovie déjouait les machinations les plus infernales. Sur le

seuil de la chambre à coucher elle lui était apparue comme un ange

blanc de Swedenborg foudroyant le mauvais esprit.

Il ne pouvait rester toute la nuit dans cette situation ridicule; il

chercha l’appartement du comte, et au bout d’une enfilade de pièces

il en vit une où s’élevait un lit aux colonnes d’ébène, aux rideaux

de tapisserie, où parmi les ramages et les arabesques étaient brodés

des blasons. Des panoplies d’armes orientales, des cuirasses et des

casques de chevaliers atteints par le reflet d’une lampe, jetaient des

lueurs vagues dans l’ombre; un cuir de Bohême gaufré d’or miroitait

sur les murs. Trois ou quatre grands fauteuils sculptés, un bahut tout

historié de figurines complétaient cet ameublement d’un goût féodal, et

qui n’eût pas été déplacé dans la grande salle d’un manoir gothique;

ce n’était pas de la part du comte frivole imitation de la mode, mais

pieux souvenir. Cette chambre reproduisait exactement celle qu’il

habitait chez sa mère, et quoiqu’on l’eût souvent raillé—sur ce décor

de cinquième acte—il avait toujours refusé d’en changer le style.

Octave-Labinski, épuisé de fatigues et d’émotions, se jeta sur le

lit et s’endormit en maudissant le docteur Balthazar Cherbonneau.

Heureusement, le jour lui apporta des idées plus riantes; il se promit

de se conduire désormais d’une façon plus modérée, d’éteindre son

regard, et de prendre les manières d’un mari; aidé par le valet de

chambre du comte, il fit une toilette sérieuse et se rendit d’un pas

tranquille dans la salle à manger, où madame la comtesse l’attendait

pour déjeuner.

X

Octave-Labinski descendit sur les pas du valet de chambre, car il

ignorait où se trouvait la salle à manger dans cette maison dont il

paraissait le maître; la salle à manger était une vaste pièce au

rez-de-chaussée donnant sur la cour, d’un style noble et sévère, qui

tenait à la fois du manoir et de l’abbaye:—des boiseries de chêne

brun d’un ton chaud et riche, divisées en panneaux et en compartiments

symétriques, montaient jusqu’au plafond, où des poutres en saillie et

sculptées formaient des caissons hexagones coloriés en bleu et ornés

de légères arabesques d’or; dans les panneaux longs de la boiserie,

Philippe Rousseau avait peint les quatre saisons symbolisées, non pas

par des figures mythologiques, mais par des trophées de nature morte

composés de productions se rapportant à chaque époque de l’année; des

Chasses de Jadin faisaient pendant aux natures mortes de Ph. Rousseau,

et au-dessus de chaque peinture rayonnait, comme un disque de bouclier,

un immense plat de Bernard Palissy ou de Léonard de Limoges, de

porcelaine du Japon, de majolique ou de poterie arabe, au vernis irisé

par toutes les couleurs du prisme; des massacres de cerfs, des cornes

d’aurochs alternaient avec les faïences, et, aux deux bouts de la salle

de grands dressoirs, hauts comme des retables d’églises espagnoles,

élevaient leur architecture ouvragée et sculptée d’ornements à

rivaliser avec les plus beaux ouvrages de Berruguete, de Cornejo

Duque et de Verbruggen; sur leurs rayons à crémaillère brillaient

confusément l’antique argenterie de la famille des Labinski, des

aiguières aux anses chimériques, des salières à la vieille mode, des

hanaps, des coupes, des pièces de surtout contournées par la bizarre

fantaisie allemande, et dignes de tenir leur place dans le trésor de

la Voûte-Verte de Dresde. En face des argenteries antiques étincelaient

les produits merveilleux de l’orfévrerie moderne, les chefs-d’œuvre de

Wagner, de Duponchel, de Rudolphi, de Froment-Meurice; thés en vermeil

à figurines de Feuchère et de Vechte, plateaux niellés, seaux à vin de

Champagne aux anses de pampre, aux bacchanales en bas-relief; réchauds

élégants comme des trépieds de Pompéi: sans parler des cristaux de

Bohême, des verreries de Venise, des services en vieux Saxe et en vieux

Sèvres.

Des chaises de chêne garnies de maroquin vert étaient rangées le long

des murs, et sur la table aux pieds sculptés en serre d’aigle, tombait

du plafond une lumière égale et pure tamisée par les verres blancs

dépolis garnissant le caisson central laissé vide.—Une transparente

guirlande de vigne encadrait ce panneau laiteux de ses feuillages verts.

Sur la table, servie à la russe, les fruits entourés d’un cordon de

violettes étaient déjà posés, et les mets attendaient le couteau des

convives sous leurs cloches de métal poli, luisantes comme des casques

d’émirs; un samovar de Moscou lançait en sifflant son jet de vapeur;

deux valets, en culotte courte et en cravate blanche, se tenaient

immobiles et silencieux derrière les deux fauteuils, placés en face

l’un de l’autre, pareils à deux statues de la domesticité.

Octave s’assimila tous ces détails d’un coup d’œil rapide pour n’être

pas involontairement préoccupé par la nouveauté d’objets qui auraient

dû lui être familiers.

Un glissement léger sur les dalles, un froufrou de taffetas lui

fit retourner la tête. C’était la comtesse Prascovie Labinska qui

approchait et qui s’assit après lui avoir fait un petit signe amical.

Elle portait un peignoir de soie quadrillée vert et blanc, garni d’une

ruche de même étoffe découpée en dents de loup; ses cheveux massés en

épais bandeaux sur les tempes, et roulés à la naissance de la nuque

en une torsade d’or semblable à la volute d’un chapiteau ionien, lui

composaient une coiffure aussi simple que noble, et à laquelle un

statuaire grec n’eût rien voulu changer; son teint de rose carnée était

un peu pâli par l’émotion de la veille et le sommeil agité de la nuit;

une imperceptible auréole nacrée entourait ses yeux ordinairement si

calmes et si purs; elle avait l’air fatigué et languissant; mais, ainsi

attendrie, sa beauté n’en était que plus pénétrante, elle prenait

quelque chose d’humain; la déesse se faisait femme; l’ange, reployant

ses ailes, cessait de planer.

Plus prudent cette fois, Octave voila la flamme de ses yeux et masqua

sa muette extase d’un air indifférent.

La comtesse allongea son petit pied chaussé d’une pantoufle en peau

mordorée, dans la laine soyeuse du tapis-gazon placé sous la table

pour neutraliser le froid contact de la mosaïque de marbre blanc et

de brocatelle de Vérone qui pavait la salle à manger, fit un léger

mouvement d’épaules comme glacée par un dernier frisson de fièvre, et,

fixant ses beaux yeux d’un bleu polaire sur le convive qu’elle prenait

pour son mari, car le jour avait fait évanouir les pressentiments, les

terreurs et les fantômes nocturnes, elle lui dit d’une voix harmonieuse

et tendre, pleine de chastes câlineries, une phrase en polonais!!! Avec

le comte elle se servait souvent de la chère langue maternelle aux

moments de douceur et d’intimité, surtout en présence des domestiques

français, à qui cet idiome était inconnu.

Le Parisien Octave savait le latin, l’italien, l’espagnol, quelques

mots d’anglais; mais, comme tous les Gallo-Romains, il ignorait

entièrement les langues slaves.—Les chevaux de frise de consonnes

qui défendent les rares voyelles du polonais lui en eussent interdit

l’approche quand bien même il eût voulu s’y frotter.—A Florence, la

comtesse lui avait toujours parlé français ou italien, et la pensée

d’apprendre l’idiome dans lequel Mickiewicz a presque égalé Byron ne

lui était pas venue. On ne songe jamais à tout!

A l’audition de cette phrase il se passa dans la cervelle du comte,

habitée par le _moi_ d’Octave, un très-singulier phénomène: les

sons étrangers au Parisien suivant les replis d’une oreille slave,

arrivèrent à l’endroit habituel où l’âme d’Olaf les accueillait pour

les traduire en pensées, et y évoquèrent une sorte de mémoire physique;

leur sens apparut confusément à Octave; des mots enfouis dans les

circonvolutions cérébrales, au fond des tiroirs secrets du souvenir,

se présentèrent en bourdonnant, tout prêts à la réplique; mais ces

réminiscences vagues, n’étant pas mises en communication avec l’esprit,

se dissipèrent bientôt, et tout redevint opaque. L’embarras du pauvre

amant était affreux; il n’avait pas songé à ces complications en

gantant la peau du comte Olaf Labinski, et il comprit qu’en volant la

forme d’un autre on s’exposait à de rudes déconvenues.

Prascovie, étonnée du silence d’Octave, et croyant que, distrait par

quelque rêverie, il ne l’avait pas entendue, répéta sa phrase lentement

et d’une voix plus haute.

S’il entendait mieux le son des mots, le faux comte n’en comprenait

pas davantage la signification; il faisait des efforts désespérés pour

deviner de quoi il pouvait s’agir; mais pour qui ne les sait pas, les

compactes langues du Nord n’ont aucune transparence, et si un Français

peut soupçonner ce que dit une Italienne, il sera comme sourd en

écoutant parler une Polonaise.—Malgré lui, une rougeur ardente couvrit

ses joues; il se mordit les lèvres, et, pour se donner une contenance,

découpa rageusement le morceau placé sur son assiette.

«On dirait en vérité, mon cher seigneur, dit la comtesse, cette fois,

en français, que vous ne m’entendez pas, ou que vous ne me comprenez

point...

—En effet, balbutia Octave-Labinski, ne sachant trop ce qu’il

disait... cette diable de langue est si difficile!

—Difficile! oui, peut-être pour des étrangers, mais pour celui qui

l’a bégayée sur les genoux de sa mère, elle jaillit des lèvres comme le

souffle de la vie, comme l’effluve même de la pensée.

—Oui, sans doute, mais il y a des moments où il me semble que je ne la

sais plus.

—Que contez-vous là, Olaf? quoi! vous l’auriez oubliée, la langue

de vos aïeux, la langue de la sainte patrie, la langue qui vous fait

reconnaître vos frères parmi les hommes, et, ajouta-t-elle plus bas, la

langue dans laquelle vous m’avez dit la première fois que vous m’aimiez!

—L’habitude de me servir d’un autre idiome...» hasarda Octave-Labinski

à bout de raisons.

«Olaf, répliqua la comtesse d’un ton de reproche, je vois que Paris

vous a gâté; j’avais raison de ne pas vouloir y venir. Qui m’eût dit

que lorsque le noble comte Labinski retournerait dans ses terres, il ne

saurait plus répondre aux félicitations de ses vassaux?»

Le charmant visage de Prascovie prit une expression douloureuse; pour

la première fois la tristesse jeta son ombre sur ce front pur comme

celui d’un ange; ce singulier oubli la froissait au plus tendre de

l’âme, et lui paraissait presque une trahison.

Le reste du déjeuner se passa silencieusement: Prascovie boudait

celui qu’elle prenait pour le comte. Octave était au supplice, car

il craignait d’autres questions qu’il eût été forcé de laisser sans

réponse.

La comtesse se leva et rentra dans ses appartements.

Octave, resté seul, jouait avec le manche d’un couteau qu’il avait

envie de se planter au cœur, car sa position était intolérable: il

avait compté sur une surprise, et maintenant il se trouvait engagé dans

les méandres sans issue pour lui d’une existence qu’il ne connaissait

pas: en prenant son corps au comte Olaf Labinski, il eût fallu lui

dérober aussi ses notions antérieures, les langues qu’il possédait, ses

souvenirs d’enfance, les mille détails intimes qui composent le _moi_

d’un homme, les rapports liant son existence aux autres existences: et

pour cela tout le savoir du docteur Balthazar Cherbonneau n’eût pas

suffi. Quelle rage! être dans ce paradis dont il osait à peine regarder

le seuil de loin; habiter sous le même toit que Prascovie, la voir, lui

parler, baiser sa belle main avec les lèvres mêmes de son mari, et ne

pouvoir tromper sa pudeur céleste, et se trahir à chaque instant par

quelque inexplicable stupidité! «Il était écrit là-haut que Prascovie

ne m’aimerait jamais! Pourtant j’ai fait le plus grand sacrifice auquel

puisse descendre l’orgueil humain: j’ai renoncé à mon _moi_ et consenti

à profiter sous une forme étrangère de caresses destinées à un autre!»

Il en était là de son monologue quand un groom s’inclina devant lui

avec tous les signes du plus profond respect, en lui demandant quel

cheval il monterait aujourd’hui...

Voyant qu’il ne répondait pas, le groom se hasarda, tout effrayé d’une

telle hardiesse, à murmurer:

«Vultur ou Rustem? ils ne sont pas sortis depuis huit jours.

—Rustem,» répondit Octave-Labinski, comme il eût dit Vultur, mais le

dernier nom s’était accroché à son esprit distrait.

Il s’habilla de cheval et partit pour le bois de Boulogne, voulant

faire prendre un bain d’air à son exaltation nerveuse.

Rustem, bête magnifique de la race Nedji, qui portait sur son poitrail,

dans un sachet oriental de velours brodé d’or, ses titres de noblesse

remontant aux premières années de l’hégire, n’avait pas besoin d’être

excité. Il semblait comprendre la pensée de celui qui le montait, et

dès qu’il eut quitté le pavé et pris la terre, il partit comme une

flèche sans qu’Octave lui fît sentir l’éperon. Après deux heures d’une

course furieuse, le cavalier et la bête rentrèrent à l’hôtel, l’un

calmé, l’autre fumant et les naseaux rouges.

Le comte supposé entra chez la comtesse, qu’il trouva dans son

salon, vêtue d’une robe de taffetas blanc à volants étagés jusqu’à

la ceinture, un nœud de rubans au coin de l’oreille, car c’était

précisément le jeudi,—le jour où elle restait chez elle et recevait

ses visites.

«Eh bien, lui dit-elle avec un gracieux sourire, car la bouderie ne

pouvait rester longtemps sur ses belles lèvres, avez-vous rattrapé

votre mémoire en courant dans les allées du bois?

—Mon Dieu, non, ma chère, répondit Octave Labinski; mais il faut que

je vous fasse une confidence.

—Ne connais-je pas d’avance toutes vos pensées? ne sommes-nous plus

transparents l’un pour l’autre?

—Hier, je suis allé chez ce médecin dont on parle tant.

—Oui, le docteur Balthazar Cherbonneau, qui a fait un long séjour

aux Indes et a, dit-on, appris des brahmes une foule de secrets plus

merveilleux les uns que les autres.—Vous vouliez même m’emmener;

mais je ne suis pas curieuse,—car je sais que vous m’aimez, et cette

science me suffit.

—Il a fait devant moi des expériences si étranges, opéré de tels

prodiges, que j’en ai l’esprit troublé encore. Cet homme bizarre,

qui dispose d’un pouvoir irrésistible, m’a plongé dans un sommeil

magnétique si profond, qu’à mon réveil je ne me suis plus trouvé les

mêmes facultés: j’avais perdu la mémoire de bien des choses; le passé

flottait dans un brouillard confus: seul, mon amour pour vous était

demeuré intact.

—Vous avez eu tort, Olaf, de vous soumettre à l’influence de ce

docteur. Dieu, qui a créé l’âme, a le droit d’y toucher; mais l’homme,

en l’essayant, commet une action impie, dit d’un ton grave la comtesse

Prascovie Labinska.—J’espère que vous n’y retournerez plus, et que,

lorsque je vous dirai quelque chose d’aimable—en polonais,—vous me

comprendrez comme autrefois.»

Octave, pendant sa promenade à cheval, avait imaginé cette excuse de

magnétisme pour pallier les bévues qu’il ne pouvait manquer d’entasser

dans son existence nouvelle; mais il n’était pas au bout de ses

peines.—Un domestique, ouvrant le battant de la porte, annonça un

visiteur.

«M. Octave de Saville.»

Quoiqu’il dût s’attendre un jour ou l’autre à cette rencontre, le

véritable Octave pâlit à ces simples mots comme si la trompette du

jugement dernier lui eût brusquement éclaté à l’oreille. Il eut besoin

de faire appel à tout son courage et de se dire qu’il avait l’avantage

de la situation pour ne pas chanceler; instinctivement il enfonça ses

doigts dans le dos d’une causeuse, et réussit ainsi à se maintenir

debout avec une apparence ferme et tranquille.

Le comte Olaf, revêtu de l’apparence d’Octave, s’avança vers la

comtesse qu’il salua profondément.

«M. le comte Labinski... M. Octave de Saville...» fit la comtesse

Labinska en présentant les gentilshommes l’un à l’autre.

Les deux hommes se saluèrent froidement en se lançant des regards

fauves à travers le masque de marbre de la politesse mondaine, qui

recouvre parfois tant d’atroces passions.

«Vous m’avez tenu rigueur depuis Florence, monsieur Octave, dit la

comtesse d’une voix amicale et familière, et j’avais peur de quitter

Paris sans vous voir.—Vous étiez plus assidu à la villa Salviati, et

vous comptiez alors parmi mes fidèles.

—Madame, répondit d’un ton contraint le faux Octave, j’ai voyagé, j’ai

été souffrant, malade même, et, en recevant votre gracieuse invitation,

je me suis demandé si j’en profiterais, car il ne faut pas être égoïste

et abuser de l’indulgence qu’on veut bien avoir pour un ennuyeux.

—Ennuyé peut-être; ennuyeux, non, répliqua la comtesse; vous avez

toujours été mélancolique,—mais un de vos poëtes ne dit-il pas de la

mélancolie:

Après l’oisiveté, c’est le meilleur des maux.

—C’est un bruit que font courir les gens heureux pour se dispenser de

plaindre ceux qui souffrent, dit Olaf-de Saville.»

La comtesse jeta un regard d’une ineffable douceur sur le comte,

enfermé dans la forme d’Octave, comme pour lui demander pardon de

l’amour qu’elle lui avait involontairement inspiré.

«Vous me croyez plus frivole que je ne suis; toute douleur vraie a

ma pitié, et, si je ne puis la soulager, j’y sais compatir.—Je vous

aurais voulu heureux, cher monsieur Octave; mais pourquoi vous êtes

vous cloîtré dans votre tristesse, refusant obstinément la vie qui

venait à vous avec ses bonheurs, ses enchantements et ses devoirs?

Pourquoi avez-vous refusé l’amitié que je vous offrais?»

Ces phrases si simples et si franches impressionnaient diversement

les deux auditeurs.—Octave y entendait la confirmation de la sentence

prononcée au jardin Salviati, par cette belle bouche que jamais ne

souilla le mensonge; Olaf y puisait une preuve de plus de l’inaltérable

vertu de la femme, qui ne pouvait succomber que par un artifice

diabolique. Aussi une rage subite s’empara de lui en voyant son spectre

animé par une autre âme installé dans sa propre maison, et il s’élança

à la gorge du faux comte.

«Voleur, brigand, scélérat, rends-moi ma peau!»

A cette action si extraordinaire, la comtesse se pendit à la sonnette,

des laquais emportèrent le comte.

«Ce pauvre Octave est devenu fou!» dit Prascovie pendant qu’on emmenait

Olaf, qui se débattait vainement.

«Oui, répondit le véritable Octave, fou d’amour! Comtesse, vous êtes

décidément trop belle!»

Romans et contes · 第 16 / 71 题