VII

Resté seul avec le corps d’Octave de Saville, habité par l’âme du

comte Olaf Labinski, le docteur Balthazar Cherbonneau se mit en devoir

de rendre cette forme inerte à la vie ordinaire. Au bout de quelques

passes Olaf-de Saville (qu’on nous permette de réunir ces deux noms

pour désigner un personnage double) sortit comme un fantôme des limbes

du profond sommeil, ou plutôt de la catalepsie qui l’enchaînait,

immobile et roide, sur l’angle du divan; il se leva avec un mouvement

automatique que la volonté ne dirigeait pas encore, et chancelant sous

un vertige mal dissipé. Les objets vacillaient autour de lui, les

incarnations de Wishnou dansaient la sarabande le long des murailles,

le docteur Cherbonneau lui apparaissait sous la figure du sannyâsi

d’Elephanta, agitant ses bras comme des ailerons d’oiseau et roulant

ses prunelles bleues dans des orbes de rides brunes, pareils à des

cercles de besicles;—les spectacles étranges auxquels il avait assisté

avant de tomber dans l’anéantissement magnétique réagissaient sur sa

raison, et il ne se reprenait que lentement à la réalité: il était

comme un dormeur réveillé brusquement d’un cauchemar, qui prend encore

pour des spectres ses vêtements épars sur les meubles, avec de vagues

formes humaines, et pour des yeux flamboyants de cyclope les patères de

cuivre des rideaux, simplement illuminées par le reflet de la veilleuse.

Peu à peu cette fantasmagorie s’évapora; tout revint à son aspect

naturel; M. Balthazar Cherbonneau ne fut plus un pénitent de l’Inde,

mais un simple docteur en médecine, qui adressait à son client un

sourire d’une bonhomie banale.

«Monsieur le comte est-il satisfait des quelques expériences que j’ai

eu l’honneur de faire devant lui? disait-il avec un ton d’obséquieuse

humilité où l’on aurait pu démêler une légère nuance d’ironie;—j’ose

espérer qu’il ne regrettera pas trop sa soirée et qu’il partira

convaincu que tout ce qu’on raconte sur le magnétisme n’est pas fable

et jonglerie, comme le prétend la science officielle.»

Olaf-de Saville répondit par un signe de tête en manière

d’assentiment, et sortit de l’appartement accompagné du docteur

Cherbonneau, qui lui faisait de profonds saluts à chaque porte.

Le brougham s’avança en rasant les marches, et l’âme du mari de la

comtesse Labinska y monta avec le corps d’Octave de Saville sans trop

se rendre compte que ce n’était là ni sa livrée ni sa voiture.

Le cocher demanda où monsieur allait.

«Chez moi,» répondit Olaf-de Saville, confusément étonné de ne pas

reconnaître la voix du chasseur vert qui, ordinairement, lui adressait

cette question avec un accent hongrois des plus prononcés. Le brougham

où il se trouvait était tapissé de damas bleu foncé; un satin bouton

d’or capitonnait son coupé, et le comte s’étonnait de cette différence

tout en l’acceptant comme on fait dans le rêve où les objets habituels

se présentent sous des aspects tout autres sans pourtant cesser d’être

reconnaissables; il se sentait aussi plus petit que de coutume; en

outre, il lui semblait être venu en habit chez le docteur, et, sans

se souvenir d’avoir changé de vêtement, il se voyait habillé d’un

paletot d’été en étoffe légère qui n’avait jamais fait partie de sa

garde-robe; son esprit éprouvait une gêne inconnue, et ses pensées, le

matin si lucides, se débrouillaient péniblement. Attribuant cet état

singulier aux scènes étranges de la soirée, il ne s’en occupa plus,

il appuya sa tête à l’angle de la voiture, et se laissa aller à une

rêverie flottante, à une vague somnolence qui n’était ni la veille ni

le sommeil.

Le brusque arrêt du cheval et la voix du cocher criant «La porte!» le

rappelèrent à lui; il baissa la glace, mit la tête dehors et vit à la

clarté du réverbère une rue inconnue, une maison qui n’était pas la

sienne.

«Où diable me mènes-tu, animal? s’écria-t-il; sommes-nous donc faubourg

Saint-Honoré, hôtel Labinski?

—Pardon, monsieur; je n’avais pas compris,» grommela le cocher en

faisant prendre à sa bête la direction indiquée.

Pendant le trajet, le comte transfiguré se fit plusieurs questions

auxquelles il ne pouvait répondre. Comment sa voiture était-elle

partie sans lui, puisqu’il avait donné ordre qu’on l’attendît? Comment

se trouvait-il lui-même dans la voiture d’un autre? Il supposa qu’un

léger mouvement de fièvre troublait la netteté de ses perceptions, ou

que peut-être le docteur thaumaturge, pour frapper plus vivement sa

crédulité, lui avait fait respirer pendant son sommeil quelque flacon

de haschich ou de toute autre drogue hallucinatrice dont une nuit de

repos dissiperait les illusions.

La voiture arriva à l’hôtel Labinski; le suisse, interpellé, refusa

d’ouvrir la porte, disant qu’il n’y avait pas de réception ce soir-là,

que monsieur était rentré depuis plus d’une heure et madame retirée

dans ses appartements.

«Drôle, es-tu ivre ou fou? dit Olaf-de Saville en repoussant le colosse

qui se dressait gigantesquement sur le seuil de la porte entre-bâillée,

comme une de ces statues en bronze qui, dans les contes arabes

défendent aux chevaliers errants l’accès des châteaux enchantés.

«Ivre ou fou vous-même, mon petit monsieur,» répliqua le suisse, qui,

de cramoisi qu’il était naturellement, devint bleu de colère.

—Misérable! rugit Olaf-de Saville, si je ne me respectais...

—Taisez-vous ou je vais vous casser sur mon genou et jeter vos

morceaux sur le trottoir, répliqua le géant en ouvrant une main plus

large et plus grande que la colossale main de plâtre exposée chez le

gantier de la rue Richelieu; il ne faut pas faire le méchant avec moi,

mon petit jeune homme parce qu’on a bu une ou deux bouteilles de vin de

Champagne de trop.»

Olaf-de Saville, exaspéré, repoussa le suisse si rudement, qu’il

pénétra sous le porche. Quelques valets qui n’étaient pas couchés

encore accoururent au bruit de l’altercation.

«Je te chasse, bête brute, brigand, scélérat! je ne veux pas même que

tu passes la nuit à l’hôtel; sauve-toi, ou je te tue comme un chien

enragé. Ne me fais pas verser l’ignoble sang d’un laquais.»

Et le comte, dépossédé de son corps, s’élançait les yeux injectés de

rouge, l’écume aux lèvres, les poings crispés, vers l’énorme suisse,

qui, rassemblant les deux mains de son agresseur dans une des siennes,

les y maintint presque écrasées par l’étau de ses gros doigts courts,

charnus et noueux comme ceux d’un tortionnaire du moyen âge.

«Voyons, du calme, disait le géant, assez bonasse au fond, qui ne

redoutait plus rien de son adversaire et lui imprimait quelques

saccades pour le tenir en respect.—Y a-t-il du bon sens de se mettre

dans des états pareils quand on est vêtu en homme du monde, et de venir

ensuite comme un perturbateur faire des tapages nocturnes dans les

maisons respectables? On doit des égards au vin, et il doit être fameux

celui qui vous a si bien grisé! c’est pourquoi je ne vous assomme pas,

et je me contenterai de vous poser délicatement dans la rue, où la

patrouille vous ramassera si vous continuez vos esclandres;—un petit

air de violon vous rafraîchira les idées.

—Infâmes, s’écria Olaf-de Saville en interpellant les laquais, vous

laissez insulter par cette abjecte canaille votre maître, le noble

comte Labinski!»

A ce nom, la valetaille poussa d’un commun accord une immense huée;

un éclat de rire énorme, homérique, convulsif, souleva toutes ces

poitrines chamarrées de galons: «Ce petit monsieur qui se croit le

comte Labinski! ha! ha! hi! hi! l’idée est bonne!»

Une sueur glacée mouilla les tempes d’Olaf-de Saville. Une pensée aiguë

lui traversa la cervelle comme une lame d’acier, et il sentit se figer

la moelle de ses os. Smarra lui avait-il mis son genou sur la poitrine

ou vivait-il de la vie réelle? Sa raison avait-elle sombré dans l’océan

sans fond du magnétisme, ou était-il le jouet de quelque machination

diabolique?—Aucun de ses laquais si tremblants, si soumis, si

prosternés devant lui, ne le reconnaissait. Lui avait-on changé son

corps comme son vêtement et sa voiture?

«Pour que vous soyez bien sûr de n’être pas le comte de Labinski, dit

un des plus insolents de la bande, regardez là-bas, le voilà lui-même

qui descend le perron, attiré par le bruit de votre algarade.»

Le captif du suisse tourna les yeux vers le fond de la cour, et vit

debout sous l’auvent de la marquise un jeune homme de taille élégante

et svelte, à figure ovale, aux yeux noirs, au nez aquilin, à la

moustache fine, qui n’était autre que lui-même, ou son spectre modelé

par le diable, avec une ressemblance à faire illusion.

Le suisse lâcha les mains qu’il tenait prisonnières. Les valets se

rangèrent respectueusement contre la muraille, le regard baissé, les

mains pendantes, dans une immobilité absolue, comme les icoglans à à

l’approche du padischa; ils rendaient à ce fantôme les honneurs qu’ils

refusaient au comte véritable.

L’époux de Prascovie, quoique intrépide comme un Slave, c’est tout

dire, ressentit un effroi indicible à l’approche de ce Ménechme, qui,

plus terrible que celui du théâtre, se mêlait à la vie positive et

rendait son jumeau méconnaissable.

Une ancienne légende de famille lui revint en mémoire et augmenta

encore sa terreur. Chaque fois qu’un Labinski devait mourir, il en

était averti par l’apparition d’un fantôme absolument pareil à lui.

Parmi les nations du Nord, voir son double, même en rêve, a toujours

passé pour un présage fatal, et l’intrépide guerrier du Caucase,

à l’aspect de cette vision extérieure de son moi, fut saisi d’une

insurmontable horreur superstitieuse; lui qui eût plongé son bras dans

la gueule des canons prêts à tirer, il recula devant lui-même.

Octave-Labinski s’avança vers son ancienne forme, où se débattait,

s’indignait et frissonnait l’âme du comte, et lui dit d’un ton de

politesse hautaine et glaciale:

«Monsieur, cessez de vous compromettre avec ces valets. M. le comte de

Labinski, si vous voulez lui parler, est visible de midi à deux heures.

Madame la comtesse reçoit le jeudi les personnes qui ont eu l’honneur

de lui être présentées.»

Cette phrase débitée lentement et en donnant de la valeur à chaque

syllabe, le faux comte se retira d’un pas tranquille, et les portes se

refermèrent sur lui.

On porta dans la voiture Olaf-de Saville évanoui. Lorsqu’il reprit ses

sens, il était couché sur un lit qui n’avait pas la forme du sien, dans

une chambre où il ne se rappelait pas être jamais entré; près de lui se

tenait un domestique étranger qui lui soulevait la tête et lui faisait

respirer un flacon d’éther.

«Monsieur se sent-il mieux? demanda Jean au comte, qu’il prenait pour

son maître.

—Oui, répondit Olaf-de Saville; ce n’était qu’une faiblesse passagère.

—Puis-je me retirer ou faut-il que je veille, monsieur?

—Non, laissez-moi seul; mais, avant de vous retirer, allumez les

torchères près de la glace.

—Monsieur n’a pas peur que cette vive clarté ne l’empêche de dormir?

—Nullement; d’ailleurs je n’ai pas sommeil encore.

—Je ne me coucherai pas, et si monsieur a besoin de quelque chose,

j’accourrai au premier coup de sonnette,» dit Jean, intérieurement

alarmé de la pâleur et des traits décomposés du comte.

Lorsque Jean se fut retiré après avoir allumé les bougies, le comte

s’élança vers la glace, et, dans le cristal profond et pur où tremblait

la scintillation des lumières, il vit une tête jeune, douce et triste,

aux abondants cheveux noirs, aux prunelles d’un azur sombre, aux joues

pâles, duvetée d’une barbe soyeuse et brune, une tête qui n’était pas

la sienne, et qui du fond du miroir le regardait avec un air surpris.

Il s’efforça d’abord de croire qu’un mauvais plaisant encadrait son

masque dans la bordure incrustée de cuivre et de burgau de la glace

à biseaux vénitiens. Il passa la main derrière; il ne sentit que les

planches du parquet; il n’y avait personne.

Ses mains, qu’il tâta, étaient plus maigres, plus longues, plus

veinées; au doigt annulaire saillait en bosse une grosse bague d’or

avec un chaton d’aventurine sur laquelle un blason était gravé,—un écu

fascé de gueules et d’argent, et pour timbre un tortil de baron. Cet

anneau n’avait jamais appartenu au comte, qui portait d’or à l’aigle

de sable essorant, becqué, patté et onglé de même; le tout surmonté

de la couronne à perles. Il fouilla ses poches, il y trouva un petit

portefeuille contenant des cartes de visite avec ce nom: «Octave de

Saville.»

Le rire des laquais à l’hôtel Labinski, l’apparition de son double, la

physionomie inconnue substituée à sa réflexion dans le miroir pouvaient

être, à la rigueur, les illusions d’un cerveau malade; mais ces habits

différents, cet anneau qu’il ôtait de son doigt, étaient des preuves

matérielles, palpables, des témoignages impossibles à récuser. Une

métamorphose complète s’était opérée en lui à son insu, un magicien, à

coup sûr, un démon peut-être, lui avait volé sa forme, sa noblesse, son

nom, toute sa personnalité, en ne lui laissant que son âme sans moyens

de la manifester.

Les historiens fantastiques de Pierre Schlemil et de la Nuit de

saint Sylvestre lui revinrent en mémoire; mais les personnages de

Lamotte-Fouqué et d’Hoffmann n’avaient perdu, l’un que son ombre,

l’autre que son reflet; et si cette privation bizarre d’une projection

que tout le monde possède inspirait des soupçons inquiétants, personne

du moins ne leur niait qu’ils ne fussent eux-mêmes.

Sa position, à lui, était bien autrement désastreuse: il ne pouvait

réclamer son titre de comte Labinski avec la forme dans laquelle il

se trouvait emprisonné. Il passerait aux yeux de tout le monde pour

un impudent imposteur, ou tout au moins pour un fou. Sa femme même

le méconnaîtrait affublé de cette apparence mensongère.—Comment

prouver son identité? Certes, il y avait mille circonstances intimes,

mille détails mystérieux inconnus de toute autre personne, qui,

rappelés à Prascovie, lui feraient reconnaître l’âme de son mari sous

ce déguisement; mais que vaudrait cette conviction isolée, au cas

où il l’obtiendrait, contre l’unanimité de l’opinion? Il était bien

réellement et bien absolument dépossédé de son moi. Autre anxiété: Sa

transformation se bornait-elle au changement extérieur de la taille

et des traits, ou habitait-il en réalité le corps d’un autre? En ce

cas, qu’avait-on fait du sien? Un puits de chaux l’avait-il consumé

ou était-il devenu la propriété d’un hardi voleur? Le double aperçu à

l’hôtel Labinski pouvait être un spectre, une vision, mais aussi un

être physique, vivant, installé dans cette peau que lui aurait dérobée,

avec une habileté infernale, ce médecin à figure de fakir.

Une idée affreuse lui mordit le cœur de ses crochets de vipère: «Mais

ce comte de Labinski fictif, pétri dans ma forme par les mains du

démon, ce vampire qui habite maintenant mon hôtel, à qui mes valets

obéissent contre moi, peut-être à cette heure met-il son pied fourchu

sur le seuil de cette chambre où je n’ai jamais pénétré que le cœur

ému comme le premier soir, et Prascovie lui sourit-elle doucement et

penche-t-elle avec une rougeur divine sa tête charmante sur cette

épaule parafée de la griffe du diable, prenant pour moi cette larve

menteuse, ce brucolaque, cette empouse, ce hideux fils de la nuit et

de l’enfer. Si je courais à l’hôtel, si j’y mettais le feu pour crier,

dans les flammes, à Prascovie: On te trompe, ce n’est pas Olaf ton

bien-aimé que tu tiens sur ton cœur! Tu vas commettre innocemment un

crime abominable et dont mon âme désespérée se souviendra encore quand

les éternités se seront fatigué les mains à retourner leurs sabliers!»

Des vagues enflammées affluaient au cerveau du comte, il poussait

des cris de rage inarticulés, se mordait les poings, tournait dans

la chambre comme une bête fauve. La folie allait submerger l’obscure

conscience qu’il lui restait de lui-même; il courut à la toilette

d’Octave, remplit une cuvette d’eau et y plongea sa tête, qui sortit

fumante de ce bain glacé.

Le sang-froid lui revint. Il se dit que le temps du magisme et de la

sorcellerie était passé; que la mort seule déliait l’âme du corps;

qu’on n’escamotait pas de la sorte, au milieu de Paris, un comte

polonais accrédité de plusieurs millions chez Rothschild, allié aux

plus grandes familles, mari aimé d’une femme à la mode, décoré de

l’ordre de Saint-André de première classe, et que tout cela n’était

sans doute qu’une plaisanterie d’assez mauvais goût de M. Balthazar

Cherbonneau, qui s’expliquerait le plus naturellement du monde, comme

les épouvantails des romans d’Anne Radcliffe.

Comme il était brisé de fatigue, il se jeta sur le lit d’Octave et

s’endormit d’un sommeil lourd, opaque, semblable à la mort, qui durait

encore lorsque Jean, croyant son maître éveillé, vint poser sur la

table les lettres et les journaux.

Romans et contes · 第 14 / 71 题