Deux ans s’étaient écoulés depuis le jour où la comtesse Labinska
avait arrêté sur les lèvres d’Octave la déclaration d’amour qu’elle
ne devait pas entendre; Octave, tombé du haut de son rêve, s’était
éloigné, ayant au foie le bec d’un chagrin noir, et n’avait pas donné
de ses nouvelles à Prascovie. L’unique mot qu’il eût pu lui écrire
était le seul défendu. Mais plus d’une fois la pensée de la comtesse
effrayée de ce silence s’était reportée avec mélancolie sur son pauvre
adorateur:—l’avait-il oubliée? Dans sa divine absence de coquetterie,
elle le souhaitait sans le croire, car l’inextinguible flamme de la
passion illuminait les yeux d’Octave, et la comtesse n’avait pu s’y
méprendre. L’amour et les dieux se reconnaissent au regard: cette
idée traversait comme un petit nuage le limpide azur de son bonheur,
et lui inspirait la légère tristesse des anges qui, dans le ciel,
se souviennent de la terre; son âme charmante souffrait de savoir
là-bas quelqu’un malheureux à cause d’elle; mais que peut l’étoile
d’or scintillante au haut du firmament pour le pâtre obscur qui lève
vers elle des bras éperdus? Aux temps mythologiques, Phœbé descendit
bien des cieux en rayons d’argent sur le sommeil d’Endymion; mais elle
n’était pas mariée à un comte polonais.
Dès son arrivée à Paris, la comtesse Labinska avait envoyé à Octave
cette invitation banale que le docteur Balthazar Cherbonneau tournait
distraitement entre ses doigts, et en ne le voyant pas venir,
quoiqu’elle l’eût voulu, elle s’était dit avec un mouvement de joie
involontaire: «Il m’aime toujours!» C’était cependant une femme
d’une angélique pureté et chaste comme la neige du dernier sommet de
l’Himalaya.
Mais Dieu lui-même, au fond de son infini, n’a pour se distraire de
l’ennui des éternités que le plaisir d’entendre battre pour lui le cœur
d’une pauvre petite créature périssable sur un chétif globe, perdu dans
l’immensité. Prascovie n’était pas plus sévère que Dieu, et le comte
Olaf n’eût pu blâmer cette délicate volupté d’âme.
«Votre récit, que j’ai écouté attentivement, dit le docteur à Octave,
me prouve que tout espoir de votre part serait chimérique. Jamais la
comtesse ne partagera votre amour.
—Vous voyez-bien, monsieur Cherbonneau, que j’avais raison de ne pas
chercher à retenir ma vie qui s’en va.
—J’ai dit qu’il n’y avait pas d’espoir avec les moyens ordinaires,
continua le docteur; mais il existe des puissances occultes que
méconnaît la science moderne, et dont la tradition s’est conservée dans
ces pays étranges nommés barbares par une civilisation ignorante. Là,
aux premiers jours du monde, le genre humain, en contact immédiat avec
les forces vives de la nature, savait des secrets qu’on croit perdus,
et que n’ont point emportés dans leurs migrations les tribus qui,
plus tard, ont formé les peuples. Ces secrets furent transmis d’abord
d’initié à initié, dans les profondeurs mystérieuses des temples,
écrits ensuite en idiomes sacrés incompréhensibles au vulgaire,
sculptés en panneaux d’hiéroglyphes le long des parois cryptiques
d’Ellora; vous trouverez encore sur les croupes du mont Mérou, d’où
s’échappe le Gange, au bas de l’escalier de marbre blanc de Bénarès la
ville sainte, au fond des pagodes en ruines de Ceylan, quelques brahmes
centenaires épelant des manuscrits inconnus, quelques yoghis occupés à
redire l’ineffable monosyllabe _om_ sans s’apercevoir que les oiseaux
du ciel nichent dans leur chevelure; quelques fakirs dont les épaules
portent les cicatrices des crochets de fer de Jaggernat, qui les
possèdent ces arcanes perdus et en obtiennent des résultats merveilleux
lorsqu’ils daignent s’en servir.—Notre Europe, tout absorbée par les
intérêts matériels, ne se doute pas du degré de spiritualisme où sont
arrivés les pénitents de l’Inde: des jeûnes absolus, des contemplations
effrayantes de fixité, des postures impossibles gardées pendant des
années entières, atténuent si bien leurs corps, que vous diriez, à les
voir accroupis sous un soleil de plomb, entre des brasiers ardents,
laissant leurs ongles grandis leur percer la paume des mains, des
momies égyptiennes retirées de leur caisse et ployées en des attitudes
de singe; leur enveloppe humaine n’est plus qu’une chrysalide, que
l’âme, papillon immortel, peut quitter ou reprendre à volonté. Tandis
que leur maigre dépouille reste là, inerte, horrible à voir, comme
une larve nocturne surprise par le jour, leur esprit, libre de tous
liens, s’élance, sur les ailes de l’hallucination, à des hauteurs
incalculables, dans les mondes surnaturels. Ils ont des visions et
des rêves étranges; ils suivent d’extase en extase les ondulations
que font les âges disparus sur l’océan de l’éternité; ils parcourent
l’infini en tous sens, assistent à la création des univers, à la
genèse des dieux et à leurs métamorphoses; la mémoire leur revient des
sciences englouties par les cataclysmes plutoniens et diluviens, des
rapports oubliés de l’homme et des éléments. Dans cet état bizarre,
ils marmottent des mots appartenant à des langues qu’aucun peuple ne
parle plus depuis des milliers d’années sur la surface du globe, ils
retrouvent le verbe primordial, le verbe qui a fait jaillir la lumière
des antiques ténèbres: on les prend pour des fous; ce sont presque des
dieux!»
Ce préambule singulier surexcitait au dernier point l’attention
d’Octave, qui, ne sachant où M. Balthazar Cherbonneau voulait en venir,
fixait sur lui des yeux étonnés et petillants d’interrogations: il ne
devinait pas quel rapport pouvaient offrir les pénitents de l’Inde avec
son amour pour la comtesse Prascovie Labinska.
Le docteur, devinant la pensée d’Octave, lui fit un signe de main
comme pour prévenir ses questions, et lui dit: «Patience, mon cher
malade; vous allez comprendre tout à l’heure que je ne me livre pas à
une digression inutile.—Las d’avoir interrogé avec le scalpel, sur le
marbre des amphithéâtres, des cadavres qui ne me répondaient pas et ne
me laissaient voir que la mort quand je cherchais la vie, je formai le
projet—un projet aussi hardi que celui de Prométhée escaladant le ciel
pour y ravir le feu—d’atteindre et de surprendre l’âme, de l’analyser
et de la disséquer pour ainsi dire; j’abandonnai l’effet pour la
cause, et pris en dédain profond la science matérialiste dont le
néant m’était prouvé. Agir sur ces formes vagues, sur ces assemblages
fortuits de molécules aussitôt dissous, me semblait la fonction d’un
empirisme grossier. J’essayai par le magnétisme de relâcher les
liens qui enchaînent l’esprit à son enveloppe; j’eus bientôt dépassé
Mesmer, Deslon, Maxwel, Puységur, Deleuze et les plus habiles, dans
des expériences vraiment prodigieuses, mais qui ne me contentaient pas
encore: catalepsie, somnambulisme, vue à distance, lucidité extatique,
je produisis à volonté tous ces effets inexplicables pour la foule,
simples et compréhensibles pour moi.—Je remontai plus haut: des
ravissements de Cardan et de saint Thomas d’Aquin je passai aux crises
nerveuses des Pythies; je découvris les arcanes des Époptes grecs et
des Nebiim hébreux; je m’initiai rétrospectivement aux mystères de
Trophonius et d’Esculape, reconnaissant toujours dans les merveilles
qu’on en raconte une concentration ou une expansion de l’âme provoquée
soit par le geste, soit par le regard, soit par la parole, soit par
la volonté ou tout autre agent inconnu.—Je refis un à un tous les
miracles d’Apollonius de Thyane.—Pourtant mon rêve scientifique
n’était pas accompli; l’âme m’échappait toujours; je la pressentais,
je l’entendais, j’avais de l’action sur elle; j’engourdissais ou
j’excitais ses facultés; mais entre elle et moi il y avait un voile
de chair que je pouvais écarter sans qu’elle s’envolât; j’étais comme
l’oiseleur qui tient un oiseau sous un filet qu’il n’ose relever, de
peur de voir sa proie ailée se perdre dans le ciel.
«Je partis pour l’Inde, espérant trouver le mot de l’énigme dans ce
pays de l’antique sagesse. J’appris le sanscrit et le prâcrit, les
idiomes savants et vulgaires: je pus converser avec les pandits et les
brahmes. Je traversai les jungles où rauque le tigre aplati sur ses
pattes; je longeai les étangs sacrés qu’écaille le dos des crocodiles;
je franchis des forêts impénétrables barricadées de lianes, faisant
envoler des nuées de chauves-souris et de singes, me trouvant face à
face avec l’éléphant au détour du sentier frayé par les bêtes fauves
pour arriver à la cabane de quelque yoghi célèbre en communication avec
les Mounis, et je m’assis des jours entiers près de lui, partageant
sa peau de gazelle, pour noter les vagues incantations que murmurait
l’extase sur ses lèvres noires et fendillées. Je saisis de la sorte des
mots tout-puissants, des formules évocatrices, des syllabes du Verbe
créateur.
«J’étudiai les sculptures symboliques dans les chambres intérieures
des pagodes que n’a vues nul œil profane et où une robe de brahme me
permettait de pénétrer; je lus bien des mystères cosmogoniques, bien
des légendes de civilisations disparues; je découvris le sens des
emblèmes que tiennent dans leurs mains multiples ces dieux hybrides
et touffus comme la nature de l’Inde; je méditai sur le cercle de
Brahma, le lotus de Wishnou, le cobra capello de Shiva, le dieu bleu.
Ganésa, déroulant sa trompe de pachyderme et clignant ses petits yeux
frangés de longs cils, semblait sourire à mes efforts et encourager
mes recherches. Toutes ces figures monstrueuses me disaient dans leur
langue de pierre: «Nous ne sommes que des formes, c’est l’esprit qui
agite la masse.»
«Un prêtre du temple de Tirounamalay, à qui je fis part de l’idée
qui me préoccupait, m’indiqua, comme parvenu au plus haut degré
de sublimité, un pénitent qui habitait une des grottes de l’île
d’Éléphanta. Je le trouvai, adossé au mur de la caverne, enveloppé d’un
bout de sparterie, les genoux au menton, les doigts croisés sur les
jambes, dans un état d’immobilité absolue; ses prunelles retournées
ne laissaient voir que le blanc, ses lèvres bridaient sur ses dents
déchaussées; sa peau, tannée par une incroyable maigreur, adhérait aux
pommettes; ses cheveux, rejetés en arrière, pendaient par mèches roides
comme des filaments de plantes du sourcil d’une roche; sa barbe s’était
divisée en deux flots qui touchaient presque terre, et ses ongles se
recourbaient en serres d’aigle.
«Le soleil l’avait desséché et noirci de façon à donner à sa peau
d’Indien, naturellement brune, l’apparence du basalte; ainsi posé, il
ressemblait de forme et de couleur à un vase canopique. Au premier
aspect, je le crus mort. Je secouai ses bras comme ankylosés par une
roideur cataleptique, je lui criai à l’oreille de ma voix la plus forte
les paroles sacramentelles qui devaient me révéler à lui comme initié;
il ne tressaillit pas, ses paupières restèrent immobiles.—J’allais
m’éloigner, désespérant d’en tirer quelque chose, lorsque j’entendis
un petillement singulier; une étincelle bleuâtre passa devant mes
yeux avec la fulgurante rapidité d’une lueur électrique, voltigea une
seconde sur les lèvres entr’ouvertes du pénitent, et disparut.
«Brahma-Logum (c’était le nom du saint personnage) sembla se réveiller
d’une léthargie: ses prunelles reprirent leur place; il me regarda avec
un regard humain et répondit à mes questions. «Eh bien, tes désirs sont
satisfaits: tu as vu une âme. Je suis parvenu à détacher la mienne de
mon corps quand il me plaît;—elle en sort, elle y rentre comme une
abeille lumineuse, perceptible aux yeux seuls des adeptes. J’ai tant
jeûné, tant prié, tant médité, je me suis macéré si rigoureusement, que
j’ai pu dénouer les liens terrestres qui l’enchaînent, et que Wishnou,
le dieu aux dix incarnations, m’a révélé le mot mystérieux qui la guide
dans ses Avatars à travers les formes différentes.—Si, après avoir
fait les gestes consacrés, je prononçais ce mot, ton âme s’envolerait
pour animer l’homme ou la bête que je lui désignerais. Je te lègue ce
secret, que je possède seul maintenant au monde. Je suis bien aise que
tu sois venu, car il me tarde de me fondre dans le sein de l’incréé,
comme une goutte d’eau dans la mer.—Et le pénitent me chuchota d’une
voix faible comme le dernier râle d’un mourant, et pourtant distincte,
quelques syllabes qui me firent passer sur le dos ce petit frisson dont
parle Job.
—Que voulez-vous dire, docteur? s’écria Octave; je n’ose sonder
l’effrayante profondeur de votre pensée.
—Je veux dire, répondit tranquillement M. Balthazar Cherbonneau, que
je n’ai pas oublié la formule magique de mon ami Brahma-Logum, et que
la comtesse Prascovie serait bien fine si elle reconnaissait l’âme
d’Octave de Saville dans le corps d’Olaf Labinski.»
V
La réputation du docteur Balthazar Cherbonneau comme médecin et comme
thaumaturge commençait à se répandre dans Paris; ses bizarreries,
affectées ou vraies, l’avaient mis à la mode. Mais, loin de chercher
à se faire, comme on dit, une clientèle, il s’efforçait de rebuter
les malades en leur fermant sa porte ou en leur ordonnant des
prescriptions étranges, des régimes impossibles. Il n’acceptait
que des cas désespérés, renvoyant à ses confrères avec un dédain
superbe les vulgaires fluxions de poitrine, les banales entérites,
les bourgeoises fièvres typhoïdes, et dans ces occasions suprêmes
il obtenait des guérisons vraiment inconcevables. Debout à côté du
lit, il faisait des gestes magiques sur une tasse d’eau, et des corps
déjà roides et froids, tout prêts pour le cercueil, après avoir avalé
quelques gouttes de ce breuvage en desserrant des mâchoires crispées
par l’agonie, reprenaient la souplesse de la vie, les couleurs de la
santé, et se redressaient sur leur séant, promenant autour d’eux des
regards accoutumés déjà aux ombres du tombeau. Aussi l’appelait-on le
médecin des morts ou le résurrectionniste. Encore ne consentait-il pas
toujours à opérer ces cures, et souvent refusait-il des sommes énormes
de la part de riches moribonds. Pour qu’il se décidât à entrer en
lutte avec la destruction, il fallait qu’il fût touché de la douleur
d’une mère implorant le salut d’un enfant unique, du désespoir d’un
amant demandant la grâce d’une maîtresse adorée, ou qu’il jugeât la
vie menacée utile à la poésie, à la science et au progrès du genre
humain. Il sauva de la sorte un charmant baby dont le croup serrait la
gorge avec ses doigts de fer, une délicieuse jeune fille phthisique au
dernier degré, un poëte en proie au _delirium tremens_, un inventeur
attaqué d’une congestion cérébrale et qui allait enfouir le secret
de sa découverte sous quelques pelletées de terre. Autrement il
disait qu’on ne devait pas contrarier la nature, que certaines morts
avaient leur raison d’être, et qu’on risquait, en les empêchant, de
déranger quelque chose dans l’ordre universel. Vous voyez bien que M.
Balthazar Cherbonneau était le docteur le plus paradoxal du monde,
et qu’il avait rapporté de l’Inde une excentricité complète; mais sa
renommée de magnétiseur l’emportait encore sur sa gloire de médecin;
il avait donné devant un petit nombre d’élus quelques séances dont on
racontait des merveilles à troubler toutes les notions du possible ou
de l’impossible, et qui dépassaient les prodiges de Cagliostro.
Le docteur habitait le rez-de-chaussée d’un vieil hôtel de la rue du
Regard, un appartement en enfilade comme on les faisait jadis, et dont
les hautes fenêtres ouvraient sur un jardin planté de grands arbres
au tronc noir, au grêle feuillage vert. Quoiqu’on fût en été, de
puissants calorifères soufflaient par leurs bouches grillées de laiton
des trombes d’air brûlant dans les vastes salles, et en maintenaient
la température à trente-cinq ou quarante degrés de chaleur, car M.
Balthazar Cherbonneau, habitué au climat incendiaire de l’Inde,
grelottait à nos pâles soleils, comme ce voyageur qui, revenu des
sources du Nil Bleu, dans l’Afrique centrale, tremblait de froid au
Caire, et il ne sortait jamais qu’en voiture fermée, frileusement
emmaillotté d’une pelisse de renard bleu de Sibérie, et les pieds posés
sur un manchon de fer-blanc rempli d’eau bouillante.
Il n’y avait d’autres meubles dans ces salles que des divans bas en
étoffes malabares historiées d’éléphants chimériques et d’oiseaux
fabuleux, des étagères découpées, coloriées et dorées avec une
naïveté barbare par les naturels de Ceylan, des vases du Japon
pleins de fleurs exotiques; et sur le plancher s’étalait, d’un bout
à l’autre de l’appartement, un de ces tapis funèbres à ramages noirs
et blancs que tissent pour pénitence les Thuggs en prison, et dont
la trame semble faite avec le chanvre de leurs cordes d’étrangleurs;
quelques idoles indoues, de marbre ou de bronze, aux longs yeux en
amande, au nez cerclé d’anneaux, aux lèvres épaisses et souriantes,
aux colliers de perles descendant jusqu’au nombril, aux attributs
singuliers et mystérieux, croisaient leurs jambes sur des piédouches
dans les encoignures;—le long des murailles étaient appendues des
miniatures gouachées, œuvre de quelque peintre de Calcutta ou de
Lucknow, qui représentaient les neuf _Avatars_ déjà accomplis de
Wishnou, en poisson, en tortue, en cochon, en lion à tête humaine, en
nain brahmine, en Rama, en héros combattant le géant aux mille bras
Cartasuciriargunen, en Kitsna, l’enfant miraculeux dans lequel des
rêveurs voient un Christ indien; en Bouddha, adorateur du grand dieu
Mahadevi; et, enfin, le montraient endormi, au milieu de la mer lactée,
sur la couleuvre aux cinq têtes recourbées en dais, attendant l’heure
de prendre, pour dernière incarnation, la forme de ce cheval blanc ailé
qui, en laissant retomber son sabot sur l’univers, doit amener la fin
du monde.
Dans la salle du fond, chauffée plus fortement encore que les autres,
se tenait M. Balthazar Cherbonneau, entouré de livres sanscrits tracés
au poinçon sur de minces lames de bois percées d’un trou et réunies
par un cordon de manière à ressembler plus à des persiennes qu’à
des volumes comme les entend la librairie européenne. Une machine
électrique, avec ses bouteilles remplies de feuilles d’or et ses
disques de verre tournés par des manivelles, élevait sa silhouette
inquiétante et compliquée au milieu de la chambre, à côté d’un baquet
mesmérique où plongeait une lance de métal et d’où rayonnaient de
nombreuses tiges de fer. M. Cherbonneau n’était rien moins que
charlatan et ne cherchait pas la mise en scène, mais cependant il
était difficile de pénétrer dans cette retraite bizarre sans éprouver
un peu de l’impression que devaient causer autrefois les laboratoires
d’alchimie.
Le comte Olaf Labinski avait entendu parler des miracles réalisés par
le docteur, et sa curiosité demi-crédule s’était allumée. Les races
slaves ont un penchant naturel au merveilleux, que ne corrige pas
toujours l’éducation la plus soignée, et d’ailleurs des témoins dignes
de foi qui avaient assisté à ces séances en disaient de ces choses
qu’on ne peut croire sans les avoir vues, quelque confiance qu’on ait
dans le narrateur. Il alla donc visiter le thaumaturge.
Lorsque le comte Labinski entra chez le docteur Balthazar Cherbonneau,
il se sentit comme entouré d’une vague flamme; tout son sang afflua
vers sa tête, les veines des tempes lui sifflèrent; l’extrême chaleur
qui régnait dans l’appartement le suffoquait; les lampes où brûlaient
des huiles aromatiques, les larges fleurs de Java balançant leurs
énormes calices comme des encensoirs l’enivraient de leurs émanations
vertigineuses et de leurs parfums asphyxiants. Il fit quelques pas en
chancelant vers M. Cherbonneau, qui se tenait accroupi sur son divan,
dans une de ces étranges poses de fakir ou de sannyâsi, dont le prince
Soltikoff a si pittoresquement illustré son voyage de l’Inde. On eût
dit, à le voir dessinant les angles de ses articulations sous les plis
de ses vêtements, une araignée humaine pelotonnée au milieu de sa toile
et se tenant immobile devant sa proie. A l’apparition du comte, ses
prunelles de turquoise s’illuminèrent de lueurs phosphorescentes au
centre de leur orbite dorée du bistre de l’hépatite, et s’éteignirent
aussitôt comme recouvertes par une taie volontaire. Le docteur étendit
la main vers Olaf, dont il comprit le malaise, et en deux ou trois
passes l’entoura d’une atmosphère de printemps, lui créant un frais
paradis dans cet enfer de chaleur.
«Vous trouvez-vous mieux à présent? Vos poumons, habitués aux brises de
la Baltique qui arrivent toutes froides encore de s’être roulées sur
les neiges centenaires du pôle, devaient haleter comme des soufflets de
forge à cet air brûlant, où cependant je grelotte, moi, cuit, recuit et
comme calciné aux fournaises du soleil.»
Le comte Olaf Labinski fit un signe pour témoigner qu’il ne souffrait
plus de la haute température de l’appartement.
«Eh bien, dit le docteur avec un accent de bonhomie, vous avez entendu
parler sans doute de mes tours de passe-passe, et vous voulez avoir un
échantillon de mon savoir-faire; oh! je suis plus fort que Comus, Comte
ou Bosco.
—Ma curiosité n’est pas si frivole, répondit le comte, et j’ai plus de
respect pour un des princes de la science.
—Je ne suis pas un savant dans l’acception qu’on donne à ce mot; mais
au contraire, en étudiant certaines choses que la science dédaigne,
je me suis rendu maître de forces occultes inemployées, et je produis
des effets qui semblent merveilleux, quoique naturels. A force de la
guetter, j’ai quelquefois surpris l’âme,—elle m’a fait des confidences
dont j’ai profité et dit des mots que j’ai retenus. L’esprit est tout,
la matière n’existe qu’en apparence; l’univers n’est peut-être qu’un
rêve de Dieu ou qu’une irradiation du Verbe dans l’immensité. Je
chiffonne à mon gré la guenille du corps, j’arrête ou je précipite la
vie, je déplace les sens, je supprime l’espace, j’anéantis la douleur
sans avoir besoin de chloroforme, d’éther ou de toute autre drogue
anesthésique. Armé de la volonté, cette électricité intellectuelle,
je vivifie ou je foudroie. Rien n’est plus opaque pour mes yeux; mon
regard traverse tout; je vois distinctement les rayons de la pensée,
et comme on projette les spectres solaires sur un écran, je peux les
faire passer par mon prisme invisible et les forcer à se réfléchir sur
la toile blanche de mon cerveau. Mais tout cela est peu de chose à côté
des prodiges qu’accomplissent certains yoghis de l’Inde, arrivés au
plus sublime degré d’ascétisme. Nous autres Européens, nous sommes trop
légers, trop distraits, trop futiles, trop amoureux de notre prison
d’argile pour y ouvrir de bien larges fenêtres sur l’éternité et sur
l’infini. Cependant j’ai obtenu quelques résultats assez étranges, et
vous allez en juger, dit le docteur Balthazar Cherbonneau en faisant
glisser sur leur tringle les anneaux d’une lourde portière qui masquait
une sorte d’alcôve pratiquée dans le fond de la salle.»
A la clarté d’une flamme d’esprit-de-vin qui oscillait sur un trépied
de bronze, le comte Olaf Labinski aperçut un spectacle effrayant qui le
fit frissonner malgré sa bravoure. Une table de marbre noir supportait
le corps d’un jeune homme nu jusqu’à la ceinture et gardant une
immobilité cadavérique; de son torse hérissé de flèches comme celui de
saint Sébastien, il ne coulait pas une goutte de sang; on l’eût pris
pour une image de martyr coloriée, où l’on aurait oublié de teindre de
cinabre les lèvres des blessures.
«Cet étrange médecin, dit en lui-même Olaf, est peut-être un adorateur
de Shiva, et il aura sacrifié cette victime à son idole.»
«Oh! il ne souffre pas du tout; piquez-le sans crainte, pas un muscle
de sa face ne bougera;» et le docteur lui enlevait les flèches du
corps, comme l’on retire les épingles d’une pelote.
Quelques mouvements rapides de mains dégagèrent le patient du réseau
d’effluves qui l’emprisonnait, et il s’éveilla le sourire de l’extase
sur les lèvres comme sortant d’un rêve bienheureux. M. Balthazar
Cherbonneau le congédia du geste, et il se retira par une petite porte
coupée dans la boiserie dont l’alcôve était revêtue.
«J’aurais pu lui couper une jambe ou un bras sans qu’il s’en aperçût,
dit le docteur en plissant ses rides en façon de sourire; je ne l’ai
pas fait parce que je ne crée pas encore, et que l’homme, inférieur
au lézard en cela, n’a pas une séve assez puissante pour reformer
les membres qu’on lui retranche. Mais si je ne crée pas, en revanche
je rajeunis. Et il enleva le voile qui recouvrait une femme âgée
magnétiquement endormie sur un fauteuil, non loin de la table de marbre
noir; ses traits, qui avaient pu être beaux, étaient flétris, et les
ravages du temps se lisaient sur les contours amaigris de ses bras,
de ses épaules et de sa poitrine. Le docteur fixa sur elle pendant
quelques minutes, avec une intensité opiniâtre, les regards de ses
prunelles bleues; les lignes altérées se raffermirent, le galbe du
sein reprit sa pureté virginale, une chair blanche et satinée remplit
les maigreurs du col; les joues s’arrondirent et se veloutèrent comme
des pêches de toute la fraîcheur de la jeunesse; les yeux s’ouvrirent
scintillants dans un fluide vivace; le masque de vieillesse, enlevé
comme par magie, laissait voir la belle jeune femme disparue depuis
longtemps.
«Croyez-vous que la fontaine de Jouvence ait versé quelque part
ses eaux miraculeuses? dit le docteur au comte stupéfait de cette
transformation. Je le crois, moi, car l’homme n’invente rien, et chacun
de ses rêves est une divination ou un souvenir.—Mais abandonnons cette
forme un instant repétrie par ma volonté, et consultons cette jeune
fille qui dort tranquillement dans ce coin. Interrogez-la, elle en
sait plus long que les pythies et les sibylles. Vous pouvez l’envoyer
dans un de vos sept châteaux de Bohême, lui demander ce que renferme
le plus secret de vos tiroirs, elle vous le dira, car il ne faudra pas
à son âme plus d’une seconde pour faire le voyage; chose, après tout,
peu surprenante, puisque l’électricité parcourt soixante-dix mille
lieues dans le même espace de temps, et l’électricité est à la pensée
ce qu’est le fiacre au wagon. Donnez-lui la main pour vous mettre en
rapport avec elle; vous n’aurez pas besoin de formuler votre question,
elle la lira dans votre esprit.»
La jeune fille, d’une voix atone comme celle d’une ombre, répondit à
l’interrogation mentale du comte:
«Dans le coffret de cèdre il y a un morceau de terre saupoudrée de
sable fin sur lequel se voit l’empreinte d’un petit pied.»
—A-t-elle deviné juste?» dit le docteur négligemment et comme sûr de
l’infaillibilité de sa somnambule.
Une éclatante rougeur couvrit les joues du comte. Il avait en effet,
au premier temps de leurs amours, enlevé dans une allée d’un parc
l’empreinte d’un pas de Prascovie, et il la gardait comme une relique
au fond d’une boîte incrustée de nacre et d’argent, du plus précieux
travail, dont il portait la clef microscopique suspendue à son cou par
un jaseron de Venise.
M. Balthazar Cherbonneau, qui était un homme de bonne compagnie, voyant
l’embarras du comte, n’insista pas et le conduisit à une table sur
laquelle était posée une eau aussi claire que le diamant.
«Vous avez sans doute entendu parler du miroir magique où
Méphistophélès fait voir à Faust l’image d’Hélène; sans avoir un pied
de cheval dans mon bas de soie et deux plumes de coq à mon chapeau, je
puis vous régaler de cet innocent prodige. Penchez-vous sur cette coupe
et pensez fixement à la personne que vous désirez faire apparaître;
vivante ou morte, lointaine ou rapprochée, elle viendra à votre appel,
du bout du monde ou des profondeurs de l’histoire.»
Le comte s’inclina sur la coupe, dont l’eau se troubla bientôt sous son
regard et prit des teintes opalines, comme si l’on y eût versé une
goutte d’essence; un cercle irisé des couleurs du prisme couronna les
bords du vase, encadrant le tableau qui s’ébauchait déjà sous le nuage
blanchâtre.
Le brouillard se dissipa.—Une jeune femme en peignoir de dentelles,
aux yeux vert de mer, aux cheveux d’or crespelés, laissant errer comme
des papillons blancs ses belles mains distraites sur l’ivoire du
clavier, se dessina ainsi que sous une glace au fond de l’eau redevenue
transparente, avec une perfection si merveilleuse qu’elle eût fait
mourir tous les peintres de désespoir:—c’était Prascovie Labinska,
qui, sans le savoir, obéissait à l’évocation passionnée du comte.
«Et maintenant passons à quelque chose de plus curieux,» dit le docteur
en prenant la main du comte et en la posant sur une des tiges de fer du
baquet mesmérique. Olaf n’eut pas plutôt touché le métal chargé d’un
magnétisme fulgurant, qu’il tomba comme foudroyé.
Le docteur le prit dans ses bras, l’enleva comme une plume, le posa sur
un divan, sonna, et dit au domestique qui parut au seuil de la porte:
«Allez chercher M. Octave de Saville.»