La Meuse.--Une série de citadelles.--Notre-Dame de Huy.--Une fontaine
gothique.--Le rocher de Dinant.--Sièges malheureux et mises à sac.--La
Roche à Bayard.--Bouvignes.
Sur la Meuse, entre Liége et Namur, un énorme rocher qui vient presque
border la rivière porte une citadelle qui pouvait, il y a trente ou
quarante ans encore, être qualifiée de formidable.
Maintenant, avec les engins nouveaux et les explosifs à la dernière
mode, on ne sait plus si le mot convient encore, mais nous pouvons
toujours dire que ce rocher, couronné d'immenses maçonneries, reste très
imposant. Cela constitue, dans tous les cas, un fort joli paysage, ces
maisons blanches trempant dans la Meuse sans quai sous la forteresse, la
roche nue perçant par endroits sous les broussailles ou le maigre gazon,
les grands murs d'escarpe à mine rébarbative, percés d'embrasures,
enfin, la grande église et sa grosse tour carrée.
Dans cette principauté ecclésiastique de Liége, Huy était une ville
essentiellement cléricale qui comptait en ces temps dix-sept abbayes,
couvents ou simples monastères et quinze églises.
L'une de ces abbayes, Neufmoutiers, était une fondation de Pierre
l'Ermite, le prédicateur de la première Croisade, qui mourut à Huy. Mais
la pauvre petite cité subit le contre-coup de toutes les révolutions qui
secouèrent la ville capitale, de toutes les explosions populaires, comme
aussi de toutes les discordes princières. A chacune de ces secousses,
Huy récoltait quelques désagréments, le parti momentanément vaincu à
Liége accourait se réfugier dans sa forteresse, pourchassé aussitôt par
le parti vainqueur, et la guerre s'abattait sur la malheureuse petite
ville pour laquelle il s'ensuivait siège, blocus, assauts, tous les
malheurs possibles, avec souventes fois sac, pillage et incendie.
Dans les guerres du dix-septième siècle, elle eut encore à souffrir,
elle perdit son beau pont du treizième siècle, détruit par Villeroy en
1689, ensuite la citadelle fut prise d'assaut et incendiée en 1693. Plus
tard, après les guerres de l'Empire on la reconstruisit comme nous la
voyons aujourd'hui.
[Illustration: HUY.--PORCHE DE LA VIERGE A L'ÉGLISE NOTRE-DAME.]
De tous ses établissements religieux, il reste à Huy sa grande
collégiale Notre-Dame, fondée par Charlemagne en 799. C'est un bel
édifice du quatorzième siècle qui élève deux tours carrées à l'abside
et, sur le côté d'un porche latéral, une très grosse tour carrée, dans
le bas de laquelle, pour éclairer l'église, est percée une grande
rosace, ce qui doit être un exemple unique.
[Illustration: DINANT.]
Quelques restes de bâtiments claustraux se voient encore autour de
l'église; sur la rue qui passe devant l'abside, s'ouvre le charmant
portail de la Vierge, un petit édicule accoté au chevet sous les
grandes verrières. C'est, au-dessus d'un passage, une grande ogive entre
deux moindres, chacune sous un gable fleuronné. La grande ogive encadre
dans ses subdivisions des scènes de la Nativité, la Vierge couchée dans
l'étable de Bethléem, les Rois mages, les bergers, etc. Il faut dire
que ce portail est une restauration très agrandie, l'ogive centrale
seule est ancienne; elle s'ouvrait entre deux vieux bâtiments. Quand, il
y a quelques années, on dégagea l'église de ce côté, on ajouta les deux
petites ogives en supprimant un couronnement de la Renaissance, pour
refaire le gable qui avait dû exister jadis.
[Illustration: HUY.--FONTAINE DU XVe SIÈCLE.]
Huy possède un joli petit monument sur une de ses places, une fontaine
en cuivre du commencement du quinzième siècle, tout à fait originale
comme arrangement, et qui fait penser à quelque gigantesque aquamanile.
Du milieu d'un bassin, surgit une sorte de petit château, composé de
quatre tours crénelées avec goulots en forme de gargouilles, entre
lesquelles se tiennent debout quatre statuettes intéressantes pour
l'allure et le costume, une dame, un évêque, un jeune chevalier et un
autre homme d'armes; au milieu, une tour centrale porte une figure
d'homme sonnant du cor.
Comme Huy, Namur, à quelques lieues de là, au confluent de la Sambre et
de la Meuse, montre de loin les blanches murailles d'une citadelle haut
perchée sur des rochers. C'est une très belle situation prêtant fort par
elle-même au pittoresque, mais ce n'est pas le pittoresque qu'il faut
demander à Namur. Point de vieux logis de tournure ancienne, ni de
petite maison à la mode de jadis, point de grands monuments gothiques en
cette cité bourgeoise très banalisée; ici les rues propres et froides,
aux façades nettes et élégantes, n'ont aucune vieille chose à montrer.
Namur a l'air d'être né au dix-huitième siècle, tout au plus, et quoique
un de ses quais sur la Meuse porte un nom latin, boulevard _ad Aquam_,
on ne lui donnerait pas son âge. Quelques morceaux de vieilles rues
assez anciennes se rencontrent bien çà et là, mais sans caractère.
L'Hôtel de ville est tout à fait moderne; il y a un beffroi pas bien
loin, mais on l'aperçoit à peine par-dessus les toits, au fond d'une
cour. Quant aux églises, ce sont des portiques, des colonnades
classiques, des balustrades, des entablements, des coupoles, et du
corinthien, du style jésuite, de la pompe et du faste.
[Illustration: CITADELLE DE NAMUR, AU CONFLUENT DE LA SAMBRE ET DE LA
MEUSE.]
Elles sont toutes du dix-septième ou du dix-huitième siècle, ce qui
explique tout. La cathédrale date de 1750, l'église Saint-Loup, la plus
fastueuse, est plus vieille d'un siècle.
Probablement, les sièges subis par la citadelle, avec leurs
éclaboussures de bombes et de boulets, sont pour quelque chose dans
cette absence d'édifices d'un certain âge, et de pierres travaillées aux
belles époques, dans une cité aussi ancienne.
Seule, en arrière de la cathédrale Saint-Aubain, une vieille tour se
montre comme intimidée par tant de somptuosités classiques, c'est le
pauvre vieux clocher de l'ancienne église, clocher roman surmonté d'un
campanile, oublié comme un parent pauvre dans un recoin désert où l'on
ne va plus.
Mais quels charmants paysages tout le long de la Meuse, quel superbe
déroulement sinueux de la rivière, entre bois, prairies et escarpements
rocheux, avec des villages gentiment perchés dans la verdure, de jolies
vallées s'ouvrant comme de bleuâtres coulisses, et les rochers de Dinant
qui s'annoncent de loin barrant l'horizon.
Huy est bien situé, Namur agréable, la Meuse au-dessus comme au-dessous
coule dans des paysages accidentés, délicieux et gais, mais quelle
charmante ville que Dinant et quel site admirable. Au point le plus
mouvementé de ces horizons superbes, après des tournants de rivière
idylliques, le paysage a pris une soudaine grandeur.
Au-dessus des eaux qui filent, des rochers se lèvent abrupts, se
découpant de la façon la plus pittoresque, et c'est encore, là-haut, sur
la pointe de ces rochers, une forteresse moderne, mais si bien placée et
si pittoresque! Voilà un adjectif que l'on n'a pas souvent l'occasion
d'appliquer aux citadelles d'aujourd'hui, aux froids remparts dessinés
au tire-lignes. Celle-ci, juchée sur un piton rocheux, à un tournant de
la rivière, sans être aussi amusante de lignes qu'un château du
quinzième siècle, couronne bien les terribles rochers à pic aux rudes
cassures qui surplombent la ville.
[Illustration: DINANT.--L'HOTEL DE VILLE.]
Il faut dire que Dinant, serré tout le long de la Meuse sur une rive
très étroite fait bonne figure aussi, et surtout que l'église, sous la
pointe du rocher, est elle-même de lignes très curieuses, d'une couleur
sombre qui met une note vigoureuse, juste où elle est nécessaire, et
enfin que, sur son portail robuste et sévère, cette église Notre-Dame
campe un très étrange clocher, une flèche bulbeuse qui se renfle en
coloquinte, se rétrécit pour se renfler encore et compliquer une
silhouette très amusante.
Les maisons au-dessous de ce curieux portail trempent presque dans la
Meuse, elles sont hautes et serrées; beaucoup, après un rez-de-chaussée
très bas, sont portées en encorbellement sur des poutrelles ou sur des
corbeaux de pierre ayant un faux air de mâchicoulis.
Un grand pont moderne traversant la Meuse sous l'église, réunit la
ville au faubourg de Leffe, et remplace le vieux pont plusieurs fois
détruit, tout comme la ville elle-même, dont le passé est au moins aussi
accidenté que les rochers. L'histoire de Dinant n'est qu'une succession
d'explosions de fureurs et de catastrophes amenées par les coups de
colères aussi imprudents que frénétiques des Dinantais.
[Illustration: BOUVIGNES.--ANCIENNE PORTE SOUS LE CHEVET DE L'ÉGLISE.]
C'était une rude ville que Dinant. Fière des richesses amassées dans le
travail du cuivre, avec ses _Dinanteries_ renommées par toute l'Europe,
se fiant à la force de ses rochers et de son château de Montorgueil,
elle se montrait d'une humeur peu commode, aussi bien avec la petite
ville de Bouvignes, sa très proche voisine, qui la regardait de la rive
en face à moins d'une demi-lieue, qu'avec les puissants, fussent-ils le
Prince-Evêque de Liége, leur seigneur immédiat, le duc de Bourgogne ou
le roi de France.
Bouvignes, c'est l'ennemie intime. Pendant des siècles, Bouvignes et
Dinant si proches, mais séparées par une haine implacable, vécurent en
état d'hostilité, telles Semlin et Belgrade. Les Dinantais eurent
affaire en 1466 au comte de Charolais, le futur Charles le Téméraire. La
principauté de Liége étant en révolte contre la maison de Bourgogne, ils
eurent l'imprudence de s'en aller pendre Charles en effigie devant
Bouvignes, qui tenait pour le duc, en criant aux habitants: «Voyez le
fils de votre duc pendu ici, comme le roi le fera pendre en France». Et
Dinantais et Liégeois s'en allèrent de compagnie ravager le pays de
Namur resté fidèle au duc.
Mais Charles amenait une grosse armée avec une formidable artillerie qui
fit rage contre les remparts. Malgré les averses de boulets, malgré les
brèches largement ouvertes aux assaillants, les Dinantais, dans un
délire de fureur, pendirent les parlementaires envoyés pour leur offrir
une capitulation. La défense était impossible pourtant, et il fallut se
résigner et se rendre à discrétion.
A furieux, furieux et demi. Le comte de Charolais allait tirer d'eux une
terrible vengeance. Il se faisait alors la main pour les atroces
boucheries qu'il devait ordonner par la suite. Il lança au pillage et au
massacre ses bandes de routiers. Les femmes, les enfants, les gens
d'église mis à part, réunis en un lamentable troupeau furent éloignés,
et la ville livrée aux soldats, entièrement pillée, saccagée et
incendiée. Comme, parmi les parlementaires mis à mort par les Dinantais,
il se trouvait des gens de Bouvignes, huit cents habitants liés deux à
deux furent conduits devant Bouvignes et noyés dans le fleuve.
Les flammes éteintes, Charles ne s'éloigna qu'après avoir rassemblé les
populations voisines pour leur faire abattre et raser ce que l'incendie
avait laissé debout.
La ruine était si complète que l'acte autorisant plus tard la
reconstruction d'une église, disait: «Au lieu jadis appelé Dinant.»
Et cependant, après quelques années, les Dinantais revinrent peu à peu
et leur industrie se rétablit. Ce n'était pas le dernier siège que la
ville devait subir. Moins de cent ans après, en 1554, pendant la guerre
des trois évêchés, une armée française arriva sous les murs de Dinant.
Les Dinantais dans un nouvel accès de fureur, se livrèrent encore aux
mêmes insultes imprudentes, bien que le roi de France leur eût fait
offrir de rester neutres, ils n'y gagnèrent qu'un siège et une mise au
pillage.
Sous le rocher qui porte la citadelle il n'y a guère qu'une longue rue:
l'église vue de côté se dessine de façon tout aussi pittoresque avec son
transept et son petit porche latéral.
Il n'y a pas d'autres monuments ensuite que l'Hôtel de ville, ancien
palais des Princes-Evêques, où l'on voit encore, flanquant une vieille
porte datée de 1637, une grosse tour coiffée du même dôme en coloquinte
que l'église, une sorte de tourelle en encorbellement, bref un ensemble
de bâtiments s'arrangeant agréablement dans un peu de verdure, sur la
berge de la Meuse.
Et cette berge conduit un peu plus loin à une autre curiosité, naturelle
celle-ci, très monumentale après tout, la célèbre _Roche à Bayard_, qui
se dresse à pic dans les eaux de la Meuse, droite comme une tour, aiguë
comme une flèche de cathédrale, au point le plus magnifique du paysage
dinantais.
[Illustration: LA MAISON DES ALLEMANDS A BOUVIGNES.]
Cette Roche à Bayard--le Chevalier sans peur et sans reproche n'est pour
rien dans cette appellation, ce Bayard serait plutôt le fameux cheval
des Quatre Fils Aymon--est une aiguille complètement séparée de la
falaise de rochers par une fente, un simple couloir pratiqué à la mine
pour laisser passer la route.
Bouvignes, en aval de Dinant, est une vieille petite ville redevenue
village: elle a encore les ruines d'une porte et des restes de
remparts, sur lesquels vient se poser l'abside de son église du
treizième siècle.
Sur la Grand Place s'élève une sorte de vieux manoir, la très curieuse
maison dite des Allemands, qui se compose de plusieurs corps de logis,
de pignons de pierres et briques groupés sous une tour élevant au-dessus
des toits et des cheminées une flèche ardoisée,--en pointe, celle-ci,
sans doute pour protester contre les flèches bulbeuses et dodues de
Dinant.
Bouvignes est dominé par les ruines du château de Crèvecœur, des pans
de murs éventrés et des tours à demi écroulées. C'est l'ouvrage de la
guerre de 1544. Bouvignes était alors du même parti que Dinant; le
château de Crèvecœur, assiégé par les Français, se défendit jusqu'à
la dernière extrémité, et au moment de la prise d'assaut, comme la
soldatesque lancée au sac et au pillage se répandait dans le château,
les dames de Bouvignes voyant leurs maris morts sur les pierres de la
brèche, se précipitèrent du haut de la tour pour ne pas leur survivre.
[Illustration: CLOCHER ENSABLÉ DE ZUITCOTE.]