LIÉGE

Histoire mouvementée.--Troubles, massacres et boucheries.--Les

Princes-Evêques et leur Palais.--Les sièges de Charles le Téméraire.

--Eglises romanes et gothiques.--Vieilles pierres et modernités.

L'illustration historique de cette grande cité de Liége, remonte à de

longs siècles, et son passé mouvementé n'est qu'une succession

d'épisodes tragiques.

Ce n'est certes pas une ville morte, bien qu'elle ait eu, à certaines

heures terribles, toutes les chances pour devenir aussi défunte que

nulle autre. Ses gens des Métiers furent, au temps des grandes Communes,

parmi les plus ombrageux et les plus turbulents, les plus difficiles à

manier et les plus prompts à s'enflammer pour leurs droits, comme à se

jeter avec une énergie furieuse, en toutes occasions, dans les

violences, les séditions et les troubles. Que de luttes, pendant des

siècles, contre les princes-évêques ou les suzerains, que de batailles,

que de malheurs aussi aux époques sanglantes!

Pourtant Liége vit toujours. Dévastée et dépeuplée après les plus

lugubres catastrophes, elle se rebâtissait et se repeuplait. Toujours

ouvrière, manufacturière, c'est un centre industriel de premier ordre,

une vaste cité où s'agite et travaille une population de 160 000

habitants.

La large Meuse s'y réunit à l'Ourthe dans les bas quartiers industriels.

La partie importante de la ville est sur la rive gauche, à la base et

sur le flanc des collines, où les grands quartiers modernes flanquent

les vieux quartiers de la ville historique, que domine tout en haut la

citadelle.

Une statue équestre de Charlemagne, sur le boulevard d'Avroy, nous

rappelle l'importance que Liége commençait à prendre dès les derniers

temps des vieux Carlovingiens, des Pépin d'Héristal ou de Landen, ducs

d'Austrasie nés dans la contrée. Sans remonter jusqu'à cette lointaine

époque, nous voyons, vers l'an mille l'évêque Notger, successeur de

saint Lambert dont les reliques sont à la cathédrale, et de saint

Hubert, le patron des chasseurs, fonder, pour ainsi dire, la principauté

ecclésiastique indépendante de Liége, et pendant trente-cinq ans

d'épiscopat, travailler au bien et à la grandeur de son évêché, créer

des écoles, construire des églises et pour garantir la sécurité de ses

ouailles, entourer Liége de solides remparts.

Pendant quelques siècles, Liége poursuit sa marche ascendante, malgré

les querelles intestines, les troubles amenés par les compétitions pour

le trône épiscopal, ou les luttes des évêques cherchant

l'agrandissement de leur domaine. A travers toutes ces secousses, malgré

l'existence d'une aristocratie féodale, à côté du pouvoir épiscopal, la

bourgeoisie et les métiers de Liége, alliés tantôt des uns, tantôt des

autres, conquièrent un échevinage et des garanties pour les libertés

communales, non sans émeutes, sans explosions de fureurs et sans

égorgements par les rues et les places publiques.

L'importance de cette principauté indépendante explique toutes les

compétitions pour le trône épiscopal; les Evêques féodaux, grands

seigneurs ou cadets de familles princières, une fois en possession de la

mitre, menaient dans leur palais une existence fastueuse, et grâce à

leurs richesses se livraient parfois aux plus scandaleux désordres. De

là exactions, calamités, insurrections diverses.

En 1408, le peuple de Liége en pleine révolte chasse un de ces prélats

indignes, Jean de Bavière, et le remplace. La guerre éclate. Liége peut

fournir une armée de 15 000 hommes de pied et de 700 cavaliers, conduits

par le nouvel Evêque Jean de Horn et par son père, armée qui se heurte

près de Tongres aux 35 000 hommes amenés par Jean de Bavière et le duc

de Bourgogne.

Les Liégeois sont écrasés. Après un épouvantable carnage, les têtes du

nouvel Evêque et de son père sont portées à Jean de Bavière. Celui-ci,

rentré dans Liége, supprime les libertés et privilèges de la ville et se

livre à des cruautés qui lui valent le surnom de Jean sans pitié.

Ce Jean de Bavière, Evêque à dix-sept ans, abandonna plus tard son

évêché pour se marier et courir à de nouvelles ambitions.

Quelque cinquante années après, Liége recevait un nouvel Evêque, Louis

de Bourbon, un prélat de seize ans, neveu du duc de Bourgogne, et ce

nouvel Evêque apportait à ses ouailles une longue suite de malheurs. En

1465, la ville révoltée contre Louis de Bourbon l'assiège à Huy et

l'oblige à une fuite précipitée. La guerre se poursuit, les Liégeois se

savent encouragés par le roi de France Louis XI, mais une armée

bourguignonne leur inflige une cruelle défaite à Saint-Trond et marche

sur Liége. Commines, qui suivait alors la fortune de Charles le

Téméraire, raconte les péripéties de l'entrée en ville, le désaccord des

Liégeois sans direction et qui auraient pu encore se défendre et ne pas

subir la capitulation extrêmement dure qui leur fut imposée. Louis XI

surpris par leur défaite trop prompte n'avait pu rien pour eux.

Six mois après, nouveau soulèvement, les Liégeois n'avaient pas si

complètement livré leurs armes, de la première vouge à la dernière

arbalète, qu'ils ne pussent encore mettre sur pied une armée

considérable, mais dépourvue d'engins d'artillerie, et ils comptaient

encore sur Louis XI.

Mais à Péronne, Louis XI s'est mis imprudemment entre les mains du duc

Charles. Au lieu d'un allié, c'est un ennemi que le duc de Bourgogne

traîne avec lui contre Liége. La ville, démantelée six mois auparavant,

peut à peine se défendre contre les 40 000 Bourguignons de Charles le

Téméraire. Il n'y avait «portes ny murailles, ny fossez, ny une seule

pièce d'artillerie qui rien valut». Les Liégeois ne peuvent que vendre

chèrement leur vie; ils commencent par infliger un échec à l'avant-garde

ennemie, en lui tuant 2 000 hommes. Les assiégeants installent leur camp

en attendant l'heure de l'assaut. Charles le Téméraire a son quartier

sur les hauteurs de Sainte-Walburge, du côté de la citadelle actuelle; à

côté de son logis, Louis XI, son otage, a le sien, séparé du duc par

une grange où sont entassés 300 hommes.

[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.]

L'assaut devait avoir lieu à la pointe du jour, mais, la nuit même, les

Liégeois se sont résolus à une tentative désespérée. Commines racontant

«comment les Liégeois firent une merveilleuse sortie sur les gens du duc

de Bourgogne, là où lui et le roy furent en grand danger», dit que 600

hommes du pays de Franchimont près Liége, se laissant glisser sans bruit

par les brèches, eussent tué le duc et le roi couchés dans leurs lits,

si, rencontrant deux grandes tentes où dormaient quelques seigneurs

bourguignons, ils ne se fussent «amusés» à lancer de grands coups de

piques à travers, ce qui donna l'alarme. Au bruit, les 300 hommes de la

grange commencèrent à sortir à demi armés, les archers du duc se

levèrent et une horrible mêlée s'engagea dans l'obscurité, devant le

logis de Charles qui s'armait à la hâte. D'autre part, le logis du roi

était également attaqué, les quelques archers écossais de Louis XI se

défendaient à coups de flèches tirés au petit bonheur dans la masse des

gens qui s'égorgeaient sans se voir, serrés dans un si petit espace.

Mais tout le camp réveillé arrivait à la rescousse, les 600 Liégeois

moururent jusqu'au dernier.

Le lendemain l'armée bourguignonne forçait les retranchements et le duc

Charles donnait le signal du massacre, des exécutions, des noyades en

masse, du pillage à fond et de l'incendie final, de l'effroyable

embrasement dont on aperçut les fumées tourbillonnantes depuis

Aix-la-Chapelle, atrocités que le duc--l'impitoyable boucher de Nesle,

de Gand, de Dinant et d'ailleurs,--devait justement expier un jour à

Nancy, sous les piques des Suisses.

Liége semblait bien morte. Charles le Téméraire avait envoyé à la Bourse

de Bruges, pour y être exposé «à la risée honteuse de la populace» selon

une inscription qu'il y fit graver, le _Perron_ c'est-à-dire une colonne

surmontée d'une pomme de pin, Palladium de la cité et symbole des

libertés communales, devant laquelle se faisaient les proclamations au

peuple. Ce perron, on le voit encore aujourd'hui, ou du moins l'édifice

qui a hérité de sa place et de son nom, une jolie fontaine du

dix-septième siècle, où la colonne, au lieu de la pomme de pin

traditionnelle porte un petit groupe des Trois Grâces. Que de

gentillesses aujourd'hui, pour un souvenir des époques dures, des rudes

combats soutenus par les métiers liégeois et de tous les égorgements qui

firent ruisseler tant de sang sous ce perron.

Il est sur la Place du Marché, devant un Hôtel de ville de 1714. Liége

n'a malheureusement pas de maison communale du Moyen-Age, l'Hôtel de

ville, construit une trentaine d'années après le sac de Charles le

Téméraire, ayant été détruit à son tour par un bombardement en 1691.

Après les massacres et les destructions de 1468, Liége se repeupla

pourtant, se reprit à vivre, mais ce n'était pas la dernière tragédie. A

peine une douzaine d'années écoulées, c'est l'assassinat de l'Evêque

Louis de Bourbon par Guillaume de la Marck, le farouche Sanglier des

Ardennes, qui, à la tête d'une bande de 4000 routiers, était venu tendre

une embuscade à l'Evêque, aux portes de la ville où il s'était ménagé

des intelligences.

Entré en ville, Guillaume de la Marck, terrorisant les chanoines, leur

imposa l'élection au trône épiscopal de son fils, Jean d'Arenberg qui

n'était même pas clerc. Mais les chanoines ayant pu s'enfuir à Louvain,

s'empressèrent d'élire un autre Evêque, lequel, soutenu par le Pape et

l'Empereur, put quelque temps après mettre la main sur le farouche

Sanglier des Ardennes et le faire décapiter.

Ce fut le signal d'une guerre de brigandages menée par la famille de la

Marck, alliée à la populace liégeoise. Huit années de luttes et de

surprises, jusqu'au jour où les Liégeois, fatigués de la tyrannie des

partisans des la Marck, se révoltèrent et les massacrèrent jusqu'au

dernier.

[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINTE-CROIX.]

Malgré les troubles, pendant le seizième siècle, Liége s'efforce

cependant de se tenir à l'écart des grandes guerres contre l'Espagne. Au

dix-septième siècle, les divisions prennent un caractère aigu, la ville

se partage entre deux partis: _Grignoux_--Grognards--parti populaire, et

_Chiroux_,--Hirondelles--parti de l'aristocratie. Les émeutes et les

bagarres se succèdent, le bourgmestre Laruelle est massacré, avec l'aide

des Espagnols, mais les Grignoux, furieux, font à leur tour une

boucherie de tout ce qui peut tenir au parti opposé.

Luttes contre les Princes-Evêques ou difficultés pour maintenir la

neutralité de la principauté pendant les grandes guerres, soulèvements

et réactions, cela recommence toujours jusqu'à la Révolution française,

quand le dernier des quatre-vingt-dix-huit Princes-Evêques de Liége est

obligé de quitter sa ville, devant les troupes de Dumouriez.

Le Palais des Princes-Evêques n'est pas tout à fait tel qu'il était du

temps où ces Prélats le remplissaient d'une cour de gens d'Eglise, et

d'hommes d'armes. Il est aujourd'hui converti en Palais de Justice.

Quelques robes de juges et d'avocats, quelques plaideurs, c'est tout ce

qu'on y peut rencontrer. Un incendie l'a ravagé en 1734, détruisant une

partie des bâtiments. La façade reconstruite est du dix-huitième

siècle, sans beauté. Derrière cette façade, se trouvent deux cours

rectangulaires; la plus grande est vraiment belle avec ses quatre

galeries d'arcades soutenues par d'étranges colonnes à fûts renflés,

différents de chaque côté, semblables à d'énormes chandeliers d'église

couverts de grandes arabesques sculptées, aux chapiteaux desquels

grimacent des figures grotesques. Dans la restauration entreprise de nos

jours, on a ajouté une façade latérale en style du quinzième siècle,

rappelant les bâtiments de la grande cour.

Le Palais des Princes-Evêques c'est le cœur du vieux Liége, mais, en

dehors des églises, on y rencontre bien peu d'édifices anciens ou de

maisons curieuses, ce ne sont dans ces vieux quartiers que rues

commerçantes alignant des files de façades modernes, des places très

mouvementées, gentilles certainement, mais sans originalité comme la

Place Saint-Lambert, où se trouve le Palais de Justice, la Place Verte,

la Place du Théâtre où s'élève la statue de Grétry.

On trouve pourtant quelques fragments anciens, quelques vieux murs dans

les quartiers hauts, vers Sainte-Croix et Saint-Martin, en montant par

les Degrés des Bégards, raide escalier grimpant sous de vieilles pierres

moussues, sous des terrasses enlierrées et fleuries, jusqu'à l'église

Saint-Martin, du côté où se trouvait jadis la porte Saint-Séverin.

[Illustration: HUY.--ÉGLISE NOTRE-DAME ET CITADELLE.]

De l'autre côté du Palais, rue Hors-Château, d'autres escaliers se

voient encore, montant à la citadelle à la Vauban qui remplace les forts

successivement établis sur ces hauteurs depuis le treizième siècle,

pris, repris, démantelés, rebâtis, après avoir eu à combattre les

archers flamands, les hommes d'armes de Bourgogne, les routiers du

Sanglier des Ardennes, les arquebusiers espagnols, les canonniers de

Louis XIV ou de Marlborough...

[Illustration: LIÉGE.--LE MONT-DE-PIÉTÉ.]

Magnifique vue de là-haut sur le cours de la Meuse qu'assombrissent des

tourbillons de fumée, non plus celles des batailles ou du sac de Charles

le Téméraire, mais la respiration des grandes usines et des

établissements métallurgiques d'une banlieue industrielle.

Des ponts nombreux réunissent les deux parties de la ville; le vieux

pont de jadis, le pont des Arches a été reconstruit en 1860 et n'a pas

plus de caractère que les autres. Sur le quai de Maestricht, une haute

construction domine tout le quartier par sa taille et sa beauté sévère,

énorme carré de briques et de pierres à toit immense, jusqu'au sommet

duquel monte une tour carrée terminée en terrasse. La porte ouvrant dans

un petit pavillon, sous une sorte d'échauguette, a du caractère, ainsi

d'ailleurs que certaines grandes fenêtres à solides grillages. C'est

aujourd'hui le Mont-de-Piété qui s'abrite derrière ces grillages.

Pour cathédrale, Liége est obligée de se contenter de son église

Saint-Paul, la Révolution ayant détruit l'ancien et superbe édifice qui

regardait jadis le Palais de ses Princes-Evêques. Tour carrée, sans

grand intérêt. Saint-Jacques, beaucoup plus intéressant, montre un peu

de tous les styles, une rugueuse tour romane au portail, une longue nef

gothique tout le long de laquelle, à la base des combles, se prolonge

une galerie d'arcatures ouvertes, comme en haut des façades du Palais

épiscopal, et un petit porche classique de la Renaissance, en

hors-d'œuvre, ouvrant dans le bas côté gauche, à côté de la tour

romane.

A Saint-Jean, de la vieille église romane de forme ronde, remplacée par

un édifice dix-huitième siècle, il reste une vieille et belle tour

carrée accostée d'une tourelle ronde. Saint-Barthélemy est également

roman avec des tours à quatre pignons qui rappellent les clochers

rhénans.

Sainte-Croix est une très belle église romano-gothique à trois nefs

égales dont l'abside ronde, surmontée de petites tourelles et d'un

clocher octogonal, fait un bel effet en haut de la colline. L'église

Saint-Martin, grosse tour sans flèche est gothique; ici, lors d'une

lutte entre le parti populaire et les nobles en 1312, deux cents de

ceux-ci réfugiés dans la tour, après s'être défendus jusqu'au bout,

périrent dans l'embrasement de cette tour.

[Illustration: LIÉGE.--ÉGLISE SAINT-JEAN.]

[Illustration: DINANT VU DE LA ROCHE A BAYARD.]

Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française · 第 31 / 42 题