La Grand'Place et ses souvenirs.--L'Hôtel de ville.--La Maison du Roi
et les Maisons de corporations.--Les comtes d'Egmont et de
Horn.--Sainte-Gudule et les églises.--Palais sur palais.--La porte de
Hal.
Jamais personne n'a parlé de Bruxelles autrement que pour reconnaître
son charme et ses agréments divers. Grande et superbe ville, Bruxelles
trouve le moyen de se montrer vraiment une capitale très moderne, tout
en demeurant une ville originale, bien flamande, bien caractérisée,
d'aspect aimable et gai, d'être cosmopolite sans cosmopolitisme banal,
et de conserver, ce qui devient si rare partout, la couleur locale.
[Illustration: BRUXELLES.--PLACE DE L'HOTEL DE VILLE.]
Une capitale toute pimpante de jeunesse et de modernité, cela se voit
aux fastueuses architectures dans le goût du jour, aux dômes et coupoles
s'allongeant ou bombant dans le ciel, au coin des grandes artères
nouvelles sillonnées de trams électriques, agitées d'un mouvement
intense,--mais tout ce décor vingtième siècle, tous ces quartiers de la
vie actuelle, tous ces boulevards auxquels on passe la banalité des
choses neuves qui n'ont pas encore beaucoup vécu, tout cela tourne
autour d'un centre historique et artistique, où tout le caractère d'une
vieille cité flamande se montre pleinement pittoresque et expressif.
Le noyau, le vieux Bruxelles central, pour quiconque ne s'attarde pas
aux nouveautés des grandes voies ou aux élégances des magasins en
recherche de somptuosité, offre autant de savoureuses satisfactions
artistiques qu'on en peut désirer. Il y a tout le quartier de l'Hôtel de
ville si curieux, si grouillant, si amusant, si haut en couleur, où tous
les aspects, de coin de rue en coin de rue, sont intéressants par la
variété, l'imprévu, le mouvementé.
La Grand'Place est un des points les plus caractéristiques de notre
vieille Europe, par son merveilleux ensemble architectural: l'Hôtel de
ville tenant tout un côté, la maison du Roi, ancienne Halle au pain en
face, et l'entourage curieusement découpé des maisons de corporations.
Le colossal Hôtel de ville, avec ses 80 mètres de façade et sa tour
haute de 114 mètres, domine superbement toutes ces architectures
entassées, d'un mouvement, d'une richesse et d'une variété de lignes
extraordinaires et si chaudement colorées. C'est aux premières années du
quinzième siècle que Bruxelles, déjà ville florissante, s'offrit ce
gigantesque édifice, que pour la glorification des libertés communales,
on voulut faire puissant et somptueux, surchargé, hérissé de
sculptures, polychromé et même recouvert de feuilles d'or par places,
aux fines tourelles et ailleurs.
Commencé en 1402, l'œuvre s'acheva en 1455. L'énorme masse a deux
étages de hautes fenêtres sur un rez-de-chaussée précédé d'une galerie
d'arcades, des rangées de statues partout où le nu des murs pouvait se
montrer, de belles tourelles d'angle montant aux pignons et une galerie
crénelée. Le beffroi partage la façade en deux parties inégales, la plus
longue est la plus ancienne; il y a quelque différence au premier étage,
après la tour, dans l'aile droite commencée en 1444. Elle monte superbe
à l'escalade des nuages, cette tour, fine et légère dans la moitié
supérieure, polygonale, et soutenue, quand elle a dépassé le grand
comble, par de fines tourelles faisant office de contreforts. Tout en
haut, sur la pointe, le patron de la ville, un Saint Michel, statue de
cuivre doré, ayant 5 mètres de taille, les pieds sur le Mauvais Ange,
brandit l'épée et tourne à tous les vents depuis 1445.
Les bâtiments forment un vaste carré autour d'une cour centrale. Ils
renferment nombre de belles salles restaurées et décorées, soit en 1718,
soit à notre époque. Au point de vue historique, il faut retenir
l'ancienne salle des Etats de Brabant, dans laquelle en 1556 l'empereur
Charles-Quint vieilli, usé, cassé avant l'âge, prononça son abdication
dans une séance mémorable et remit le sceptre à son fils Philippe II.
C'est là aussi, que douze ans plus tard, les comtes d'Egmont et de Horn
entendirent prononcer leur sentence. L'Hôtel de ville a beaucoup
souffert du bombardement de 1695 et toute la partie postérieure de
l'édifice dut être reconstruite.
Cette année-là, au cours des grandes guerres soutenues avec des
fortunes diverses par Louis XIV, contre les puissances coalisées:
Angleterre, Hollande, Espagne, Allemagne, Savoie, une armée de soixante
mille hommes, sous le commandement de Villeroy, se présenta devant
Bruxelles, pour faire lever, par une énergique diversion, le siège de
Namur que défendait Boufflers.
En représailles de tous les bombardements à outrance, avec brûlots et
machines infernales, par lesquels les Anglais essayaient de détruire
tous les ports français, Le Havre, Saint-Malo, Calais, Granville,
Dunkerque, Dieppe, etc., Villeroy déchaîna sur Bruxelles pendant trois
jours, du 13 au 15 août 1695, un ouragan de bombes et de boulets rouges.
L'incendie, activé par un vent violent, fit de la ville une effroyable
fournaise. Seize églises ou chapelles, quatre mille maisons furent
réduites en cendres. L'Hôtel de ville flambait, les Maisons des
corporations s'écroulaient, ce fut un désastre épouvantable qui
n'empêcha pas Namur de tomber aux mains du roi d'Angleterre, et les
batailles de continuer.
La prospérité de Bruxelles n'avait fait que grandir sous les princes de
la maison de Bourgogne, son commerce s'était développé, ses métiers
pouvaient rivaliser avec ceux de Gand et d'Anvers et le règne de
l'empereur Charles-Quint avait été pour la ville un temps de splendeur.
La Grand'Place, cadre magnifique pour les fêtes et les tournois, devait
voir après Charles-Quint de tout autres spectacles.
[Illustration: BRUXELLES. BRETÈCHES DE L'HOTEL RAVENSTEIN, RUE TERARKEN.]
Les querelles religieuses commencées, aux ravages des iconoclastes, aux
excès de tout genre, répondirent les supplices et les massacres, la
guerre répondit à la guerre. C'est à Bruxelles que, le 3 avril 1566, les
gentilshommes confédérés réunis au nombre de quatre cents à l'Hôtel de
Culembourg, apportèrent solennellement à la Gouvernante Marguerite de
Parme, le Compromis d'Union et la requête de suspension des édits
contre les protestants; c'est alors qu'ils adoptèrent pour leur parti le
nom de _Gueux_, se parant fièrement d'une injure reçue de l'un des
conseillers de la Gouvernante. Tout le pays était précipité dans la
guerre civile et l'anarchie. Le duc d'Albe fut chargé de faire tête à la
rébellion, aux _gueux des bois_ harcelant les Espagnols par toutes les
provinces, aux _gueux de mer_ qui donnaient la chasse aux navires
d'Espagne, et faisaient des descentes victorieuses dans les ports. Dès
son arrivée à Bruxelles le 22 août 1567, le Conseil des Troubles
commença son œuvre de répression. Le duc d'Albe fit prononcer la
peine capitale contre les signataires du Compromis et raser l'Hôtel de
Culembourg.
[Illustration: BRUXELLES.--LA MAISON DU ROI, ANCIENNE HALLE AU PAIN.]
Le comte d'Egmont et le comte le de Horn, arrêtés, non comme Réformés
puisqu'ils étaient catholiques, ainsi que bon nombre de signataires du
Compromis, mais comme défenseurs de l'indépendance flamande, furent
amenés à Bruxelles et enfermés à la Maison du Roi, en face de l'Hôtel de
ville. Le 5 juin, à cinq heures du matin, vingt-deux compagnies
espagnoles, mèches allumées, vinrent se serrer autour d'un échafaud
drapé de noir. Le comte d'Egmont, le vainqueur de Saint-Quentin, parut
au milieu des soldats; après s'être confessé à l'évêque d'Ypres et avoir
reçu l'extrême-onction sur l'échafaud, il posa sa tête sur le billot.
Dès que l'épée du bourreau se fut abattue, on amena le comte de Horn
dont la tête roula bientôt près de celle de son ami, au milieu d'un
tumulte de cris de fureur et de gémissements montant de la foule que les
arquebusiers avaient peine à maintenir. D'une fenêtre de l'Hôtel de
ville le duc d'Albe assistait au supplice, et, dit-on, pleurait aussi.
La Maison du Roi ou Halle au pain servit de maison communale jusqu'à
l'achèvement de l'Hôtel de ville. L'édifice qui existe actuellement, en
style ogival extrêmement fleuri et tout étincelant d'une récente
restauration, fut construit en 1515. C'est aujourd'hui le Musée
historique. La maison du Roi avait été restaurée déjà au dix-septième
siècle. A cette époque, pour remercier Notre-Dame de la Paix d'avoir
délivré Bruxelles de la peste, de la famine et de la guerre, on y grava
l'inscription: _A peste fame et bello, libera nos Maria Pacis_; ce qui
n'empêcha pas les bombes de 1695 de rendre nécessaire une autre
restauration.
On sortait de la cruelle période des guerres, on avait souffert de la
grande peste de 1578 qui avait emporté 27 000 Bruxellois, et l'on avait
connu la famine pendant le blocus de 1584. Le règne réparateur de
l'infante Isabelle, mariée à l'archiduc Albert, allait heureusement
faire oublier les calamiteuses années et ramener la prospérité. La sève
énergique de ce terrible seizième siècle perçait toujours, malgré
désastres et catastrophes.
C'est de ces temps orageux que datent, pour la plupart, les grandes
maisons de corporations qui bordent la Grand'Place de leurs façades
compliquées et surchargées, rehaussées de peintures et de dorures,
façades qu'il fallut malheureusement refaire avec modifications, après
le bombardement de 1695.
A droite de l'Hôtel de ville, côté de la rue de la Tête-d'Or, c'est
d'abord la _Maison du Renard_, construite par la corporation des
merciers, un pignon à volutes et frontons, avec une statue en haut, et
au balcon du premier étage cinq figures, les Parties du Monde; plus
haut, des cariatides, et à l'entresol, des bas-reliefs.
A la _Maison des Bateliers_, sa voisine, c'est bien autre chose, le
pignon a été transformé ultérieurement en gaillard d'arrière de frégate,
avec balcon, canons, statues de matelots montant la garde, et
au-dessous, une figure de Neptune et des chevaux marins cabrés dans les
vagues de la mer.
Ensuite, la _Maison de la Louve_, indiquée par Romulus et Rémus allaités
par la louve, en bas-relief, et qui était le local de la guilde des
archers, statues nombreuses, fronton et, tout en haut, le phénix
renaissant de son bûcher. Puis, _Maison du Sac_, aux tonneliers et
menuisiers, beau pignon à volutes très ornementé, _Maison des
Imprimeurs_ ensuite.
A gauche de l'Hôtel de ville, la _Maison du Cygne_, aux bouchers, la
_Maison des Brasseurs_, très large fronton surmonté de la statue
équestre du duc Charles de Lorraine, puis les pignons de la _Rose
blanche_ et des _Drapeaux_. Tout le côté de la place en retour est pris
par un grand édifice à pilastres et frontons précédé de trois perrons;
c'est l'Hôtel dit des _ducs de Brabant_, pour la série de bustes à la
base des pilastres, hôtel divisé en habitations particulières désignées,
suivant la coutume ancienne, par des noms tirés de sculptures servant
d'enseignes, comme Saint Antoine, la Fortune, la Pinte, etc., l'Hôtel
des ventes en occupe une partie, et cela donne à la place déjà si
mouvementée un supplément de mouvement et de bruit. On vend à l'encan,
dans les salles intérieures, les ventes débordent sur le perron, les
mobiliers s'entassent sur le pavé, les enchères volent, les
commissaires-priseurs agitent leurs marteaux jusqu'au milieu de la
Grand'Place.
En face de l'Hôtel de ville, la Maison du Roi est flanquée de deux
groupes d'autres pignons, moins truculents qu'à côté, mais encore très
joliment découpés, où l'on peut signaler la _Maison des Tailleurs_, en
style classique, mais très décorée et très surchargée au sommet.
Tout autour, par derrière, dans les rues étroites, le pittoresque
continue; ce sont des façades souvent presque aussi belles que celles de
la Place, des recoins curieux, derrière la Maison du Roi, rue des
Harengs ou rue Chair-et-Pain, rue au Poivre ou sur le Marché aux herbes,
derrière l'Hôtel de ville, rue des Chapeliers, rue de la Tête-d'Or, rue
de l'Amigo, rue de l'Etuve.
Ici arrêt forcé toujours, à l'angle décoré par le très fameux
_Manneken-Pis_, fétiche bruxellois et curiosité légendaire. Ce petit
bonhomme «shoking», le plus ancien bourgeois de Bruxelles, œuvre du
sculpteur Duquesnoy, est là depuis 1648, et remplace une figure plus
ancienne représentant un Godefroy, fils d'un duc de Brabant. Ce petit
_Manneken_, nu ordinairement, a cependant, pour les jours de fête, une
garde-robe bien fournie. Un Electeur de Bavière lui donna plusieurs
riches habillements, avec un valet de chambre pour l'habiller. Louis XV,
en réparation des insolences de quelques grenadiers français, le fit
chevalier de ses ordres et lui envoya un magnifique costume, avec épée
et chapeau à plumes, que l'inconstant personnage remplaça par un bonnet
rouge en 93. A la Révolution de 1830, pour le conquérir au nouvel ordre
des choses, on le fit officier de la garde civique.
Du Marché aux herbes, la rue de la Montagne conduit à l'église
Sainte-Gudule, l'imposante masse sombre qui se dresse là-haut sur
l'ancienne Colline aux moulins. Les deux grosses tours de la façade,
au-dessus d'un large soubassement formant perron d'une quarantaine de
marches, ont, bien que très ornées, une grandiose sévérité de lignes,
par leur plate-forme crénelée, par les robustes contreforts en tourelles
d'angle et par leurs fenêtres en lancettes, sévérité compensée par un
gable du quatorzième siècle, très découpé, à statues, pinacles et
clochetons, au-dessus du portail central. De très beaux et très riches
porches latéraux s'ouvrent sur les transepts au pignon très orné.
A l'intérieur, beaux vitraux, monuments divers, grands mausolées, et
naturellement chaire du même style extraordinaire que dans toutes les
églises importantes,--peut-être la plus extraordinaire de toutes. Sous
la chaire proprement dite, Adam et Eve, figures colossales, sont chassés
du Paradis terrestre par l'ange à l'épée flamboyante et guettés par la
Mort.--Au double escalier, troncs d'arbres, branchages entrelacés garnis
d'oiseaux et d'animaux divers; tout en haut sur l'abat-voix en
feuillages et draperies soulevés par des anges voltigeants, la Vierge
sur le Croissant écrase la tête du Serpent.
[Illustration: BRUXELLES.--SAINTE-GUDULE.]
Le Bruxelles officiel, élégant, le Bruxelles des palais du dix-neuvième
siècle, occupe tout le sommet de la ville haute, la longue colline
qu'escaladent les rues de la Montagne, Montagne-aux-Herbes-potagères,
Montagne-de-la-Cour, et autres voies pittoresques aux noms amusants,
comme rue Fosse-aux-Loups, rue du Bois-Sauvage, Montagne-des-Aveugles,
etc... On y trouve même la «rue d'une Personne».
Il y a la colonne du Congrès, sur sa place en belvédère dominant tous les
toits de la basse ville, le Parc, entre le Palais du Roi et le Palais de
la Nation, où siègent les Chambres, la Place Royale et l'église
Saint-Jacques-sur-Caudenberg, classique du dix-huitième siècle, sans
compter d'autres Palais, Musées ou Ministères, le Palais des Comtes de
Flandre, le Palais du duc d'Arenberg, pour arriver à la masse formidable
du nouveau Palais de Justice. Il faudrait entasser les uns sur les
autres les adjectifs «_énorme_, _formidable_, _colossal_, _babylonien_»
pour essayer de qualifier comme il conviendrait cet extraordinaire
ensemble de portiques, de vestibules ouverts à la grecque, de
colonnades, de temples, de bâtiments posés sur d'immenses plates-formes,
sur d'autres bâtiments, amalgamés, entassés, superposés, le tout
portant, sur une terrasse supérieure, comme couronnement majestueux, un
édifice carré à colonnades, avec statues colossales assises aux angles,
sur lequel se pose un étage circulaire et enfin la coupole terminale,
l'ensemble occupant 25 000 mètres carrés.
Le Guide affirme qu'il y a là vingt-sept grandes salles d'audience et
deux cent quarante-cinq pièces de moindre dimension. C'est effrayant
quand on songe à ce que ces chiffres, formidables comme tout le reste,
permettraient de supposer comme quantité indispensable de procès pour
les justifier ensuite, comme membres de juges, avocats, greffiers,
huissiers, etc., pour occuper tous ces prétoires, tous ces greffes, tous
ces locaux divers... Mais resterait-il assez de Belges pour fournir de
plaideurs ce temple de la déesse Chicane?
Sur la place du Sablon s'élève une autre église gothique,
Notre-Dame-du-Sablon, d'une belle découpure de lignes dans l'ensemble,
avec un très gracieux portail, mais sans flèche ni tour.
Devant l'église s'étend une grande place arrangée en square, au-dessous
du Palais du duc d'Arenberg. On a placé là, sur une fontaine
monumentale, les statues des comtes d'Egmont et de Horn, entourés d'un
cercle de personnages du seizième siècle.
Un peu plus loin se trouve l'église de la Chapelle, autre église
gothique, mais bizarrement restaurée de nos jours et pourvue d'un très
disgracieux clocher.
[Illustration: LIÉGE.--COUR DU PALAIS DES ÉVÊQUES.]
Un bel échantillon des défenses du vieux Bruxelles des anciens jours
subsiste sur le boulevard de Waterloo, derrière le Palais de Justice.
C'est la Porte de Hal, imposant morceau conservé à la démolition des
remparts en 1830 et qui valait bien d'être maintenu et restauré. Outre
ses bons services militaires, ce donjon avait été utilisé en prison sous
le proconsulat du duc d'Albe; on lui a donné aujourd'hui une meilleure
destination en en faisant un Musée d'armures.
[Illustration: PORTE DE HAL, A BRUXELLES.]
[Illustrations: LIÉGE.--STATUE DE CHARLEMAGNE.
LE PERRON.--TOUR ROMANE A SAINT-JACQUES.]