Façade sur l'Escaut.--Le Steen et ses souvenirs.--La Cathédrale et
l'Hôtel de ville.--La fortune d'Anvers.--La Grande Boucherie.--La Furie
espagnole et autres furies.--Le grand Siège.--Une Bourse gothique.--La
Maison Plantin.
Anvers, c'est la grande ville maritime moderne, l'énorme développement
de bassins et de quais remplis de hautes mâtures et de cheminées à perte
de vue, d'un enchevêtrement de bâtiments de toutes formes et de toutes
tailles, depuis les mastodontes ventrus à quatre cheminées rouges, qui
s'en viennent des pays d'Extrême-Orient ou des Amériques, jusqu'aux
longues, basses et lentes péniches des canaux des Flandres ou de
Hollande. Et puis d'étranges constructions, des quais flottants qui
tanguent et roulent comme des navires, des grues nombreuses faisant
virer des bras fantastiques, un mouvement formidable de gens et de
chevaux, de chariots jetant sur les ports des montagnes de ballots et de
caisses.
Voilà pour le présent, mais il y a autre chose: Anvers est une grande et
magnifique ville où le passé ne peut s'oublier, car il a laissé partout,
derrière la façade de grands édifices modernes alignés le long de
l'Escaut, sa marque et ses souvenirs, et tous ces monuments d'art si
nombreux, de toute nature et de toute importance.
Anvers a une admirable façade sur l'Escaut, presque bras de mer ici
plutôt que fleuve, large de 500 mètres. C'est un panorama mouvementé et
pittoresque, quand on le regarde en bateau ou de la rive du pays de
Waes.
Derrière l'embarcadère flottant, une ligne de hautes constructions
modernes, par-dessus lesquelles monte et s'effile la flèche géante de la
Cathédrale; sur la gauche, trempant dans les eaux mouvantes, sur
lesquels filent de grands vapeurs, apparaît la masse blanche du Steen,
berceau du vieil Anvers. Et d'autres monuments s'indiquent par-dessus
les toits, le campanile de l'Hôtel de ville, l'église Saint-Paul,
d'autres flèches au loin, puis encore un massif de hautes maçonneries,
la Vieille Boucherie, un édifice énorme aux pignons rouges flanqués de
tourelles. Au delà, sur la gauche, ce sont les grands bassins, les
grands services maritimes, la forêt des mâtures, les docks s'estompant
dans une buée faite de toutes les fumées qui montent dans le ciel.
[Illustration: ANVERS.--LE STEEN.]
Le Steen, la Cathédrale, l'Hôtel de ville, ce sont les trois principaux
monuments caractéristiques, c'est-à-dire le passé féodal, le grand élan
religieux, puis l'essor commercial de la cité au seizième siècle attesté
par l'ampleur du palais bourgeois, énorme auprès du petit burg du
Moyen-Age.
[Illustration: ANVERS.--INTÉRIEUR DU STEEN.]
Dès le septième siècle, il y avait un burg sur l'Escaut, au Steen.--La
légende le fait bien plus vieux, et raconte que ce burg était le repaire
d'un géant farouche, nommé Druon d'Antigon, qui percevait un tribut sur
toutes les marchandises passant par le fleuve et coupait la main droite
aux marchands récalcitrants. Sylvius Brabo, chevalier romain, comme on
disait dans les romans du Moyen-Age, vint défier le géant dans son
repaire, le tua, comme de juste, et lui coupa les deux mains qu'il jeta
dans le fleuve.
_Hand Werpen_, lancement de la main, de là le nom d'Anvers «Antwerpen».
Et la légende ajoute que le vaillant chevalier Brabo, illustré par son
exploit, s'en alla de plus fonder le duché de Brabant.
Le Steen d'aujourd'hui, restauré tout récemment, est l'édifice réédifié
au seizième siècle sur l'emplacement d'un château du treizième siècle
défendant la petite cité du Moyen-Age, enfermée dans une enceinte fort
étroite, mais qui sentait déjà le commencement de ses prospérités et
faisait craquer ses murailles assez rapidement.
Le quatorzième siècle vit la fortune commençante d'Anvers, le quinzième
son rapide développement, et le seizième le triomphe de la ville sur les
cités rivales qui tenaient depuis des siècles le sceptre du commerce.
Lorsque Bruges descend, quand l'ensablement du Zwin et des ports de
Damme et de l'Ecluse fait abandonner l'ancienne route des navires et
déserter les Halles et les comptoirs brugeois, c'est Anvers qui hérite
des établissements commerciaux, des comptoirs de la Hanse et des
Nations, ainsi que de toutes les flottes et des convois de marchandises
venant de tous pays par la mer, par les canaux ou par les routes de
terre.
C'est une prospérité inouïe. Anvers prend la première place comme ville
de négoce et cette richesse de la ville, cette opulence de ses
marchands, font sortir de terre églises et palais, maisons de
corporations, grands logis bourgeois, monuments publics. Anvers a
bientôt plus de deux cent mille habitants; elle déborde de son enceinte
qu'il faut élargir et élargir encore. Des centaines de navires se
balancent au mouillage devant ses murs, ils arrivent par flottilles,
quelquefois cinq cents navires par jour, pendant que deux mille chariots
de marchandises par semaine se présentent à ses portes.
[Illustration: CATHÉDRALE D'ANVERS.]
Prospérité inouïe. C'est une ville de commerce et de banque et non une
ville fabricante comme l'étaient les grandes communes: Gand, Bruges et
Ypres. Il y avait à Anvers un millier de maisons étrangères et l'on
disait qu'il s'y traitait plus d'affaires en un mois qu'à Venise en deux
ans.
Et cette riche cité est souvent en fêtes: joyeuses entrées de Princes,
de Rois et d'Empereurs, Maximilien, Charles-Quint, tournois, carrousels,
fêtes des Chambres de rhétorique,--bourgeois et marchands rivalisant de
luxe avec les princes et les seigneurs.
Le ciel s'assombrissait pourtant. Déjà les querelles religieuses
menaçaient de tourner en guerres civiles et la riche cité commerçante,
après de triomphales périodes, allait voir des séries d'années cruelles.
Le Steen, réédifié en 1520, a été complètement restauré depuis quinze
ans et transformé en Musée. C'est un petit château seizième siècle avec
quelques tours portées sur des bases plus anciennes, des pignons en
escalier, un grand bâtiment à fines tourelles regardant les bassins. La
vieille porte ogivale donne sur une jolie cour pittoresque où se trouve
l'entrée du Musée sous la saillie de l'ancienne chapelle. Avant la
restauration, c'était un autre genre de pittoresque; le Steen vendu à la
Révolution avait été fort maltraité et avili, on y avait établi une
scierie et des ateliers; des bicoques de toutes sortes s'étaient
incrustées dans ses vieilles murailles et accrochées extérieurement aux
tours.
Le Musée est intéressant pour ses souvenirs locaux. Les instruments de
torture qui s'y trouvent conservés n'ont pas beaucoup changé de place,
car le Steen fut prison pendant des siècles, prison terrible pendant les
troubles et les guerres de la Réforme, et ses cachots, ses salles de la
question virent passer d'innombrables prisonniers.
[Illustration: ANVERS.--PUITS DE QUENTIN METZYS.]
Ce n'était plus le temps des joyeuses entrées ni des fêtes. Au
commencement du soulèvement des Gueux, quand tout le pays en
insurrection se trouvait pour ainsi dire entre les mains des révoltés
protestants de toute secte, que la régente Marguerite de Parme était
enfermée à Bruxelles, sans pouvoir aucun, les Réformés iconoclastes
avaient attaqué la procession de l'Assomption, et, pendant trois jours,
s'étaient livrés à tous les excès: destruction des monuments religieux,
dévastation et pillage de la cathédrale et de toutes les églises,
massacre des opposants, trois journées de véritable mise à sac, simple
répétition d'ailleurs de ce qui se passait aux mêmes moments à Gand,
Ypres, Furnes, Malines, Valenciennes, Amsterdam, Leyde, et, partout,
villes et campagnes, où les églises et les abbayes furent dévastées de
fond en comble.
Ce que la splendide cathédrale d'Anvers perdit de monuments en ces
explosions de folie sauvage, on le devine. Envoyé par Philippe II pour
réduire les Flandres, le terrible duc d'Albe allait entrer en scène. Il
arrivait à petites journées par l'Italie, la Savoie, la Franche-Comté.
Son armée, composée de dix mille fantassins et de trois mille
cavaliers, tous vieux soldats, suivis de mille courtisanes, se
grossissait en route d'autres régiments éprouvés et d'escadrons de
reîtres; la terreur de son approche remplissait les Flandres et faisait
fuir à la hâte les gens compromis dans la révolte...
Ainsi Anvers, parvenu si rapidement à l'apogée de sa fortune, allait,
tout aussi rapidement, par une suite de malheurs, redescendre la pente
escaladée.
La guerre sévit partout, le négoce tombe à plat, tous les commerçants
étrangers ont fermé leurs comptoirs. Anvers épouvanté végète sous les
canons de la citadelle espagnole.
En 1576, après une suite de revers des Espagnols, quand la situation
devient dangereuse pour eux, Anvers subit l'effroyable accès de rage des
vieilles bandes d'Espagne, les trois journées terribles de ce qu'on a
appelé la _Furie espagnole_.
Le 4 novembre, les troupes de la citadelle, demeurées sans solde depuis
vingt-deux mois, se mutinent, réunies à un corps accouru d'Alost,
sortent tout à coup de la citadelle, alors assiégée par les troupes des
Etats, tombent sur la ville, enlèvent les retranchements et mettent tout
à feu et à sang. L'Hôtel de ville flambe et, avec lui, huit cents
maisons; trois jours durant, les Espagnols égorgent, pillent et brûlent,
jettent sept mille cadavres sur le pavé de la ville.
[Illustration: ANVERS.--MAISONS DE CORPORATIONS, PLACE DE
L'HOTEL-DE-VILLE.]
Six ans après, c'est une secousse nouvelle. La ville était au pouvoir
des Etats; le duc d'Alençon, frère d'Henri III, qui venait d'être élu
duc de Brabant, reçu dans la ville avec magnificence, essaya de s'en
assurer la possession. Sous prétexte de passer son armée en revue, il la
réunit sous les murs de la ville. Tout à coup, un tumulte préparé
s'élève à l'intérieur, l'escorte du duc qui partait pour la revue tombe
sur la garde de la porte de Kindorp, la massacre et toutes les troupes
massées au dehors s'élancent au cri de: Ville gagnée! Mais, revenus de
la première surprise, les gens d'Anvers résistent, tendent leurs
chaînes, se réunissent et chargent les assaillants; ceux-ci arquebusés
de partout, écrasés sous les meubles qui leur pleuvaient sur la tête,
massacrés à leur tour, sont acculés aux portes fermées, et bientôt
obligés de sauter par-dessus les remparts pour s'échapper, laissant
douze cents soldats et quatre cents gentilshommes sur le terrain.
Puis, c'est l'armée victorieuse du duc de Farnèse qui vient bloquer la
ville, place d'armes des Etats, c'est le grand siège de 1584 et 1585,
siège mémorable pendant lequel les Espagnols et les Anversois, pour la
défense de leurs forts et de leurs circonvallations, inondèrent le
terrain sur d'immenses étendues en amont et en aval, couvrant sous les
eaux 300 kilomètres carrés!
[Illustration: ANVERS.--ENTRÉE DE LA BOURSE.]
Outre de formidables ouvrages et les grands forts Sainte-Marie et
Saint-Philippe, les Espagnols avaient barré l'Escaut par d'énormes
estacades et une chaîne de trente-deux gros navires, le tout défendu par
quatre-vingt-dix-sept canons. Les Anversois aux abois s'efforcèrent de
détruire ces estacades par tous les moyens, canonnades, machines
infernales, jusqu'au jour où treize brûlots chargés de mines réussirent
à faire sauter le barrage, en tuant huit cents Espagnols par leur
explosion.
Néanmoins, le passage demeura fermé par de nouveaux retranchements, de
nouvelles digues, et Anvers, épuisé, affamé, dut se résoudre à
capituler, à des conditions d'ailleurs honorables.
Mais à la fin des guerres, dans le traité de Munster qui reconnut
l'indépendance des Provinces-Unies de Hollande, une clause ordonnait la
fermeture de l'Escaut, et mieux que l'estacade de Farnèse, cet article,
bouclant le port d'Anvers, acheva la ruine de la ville au profit
d'Amsterdam et Rotterdam. Anvers tomba si bien, qu'à la fin du
dix-septième siècle, des milliers de maisons étaient vides d'habitants.
Après deux siècles, tout à coup, la grande tourmente de la Révolution
souffle. Les vieux traités sont déchirés, l'Escaut est libre et Anvers
commence à renaître. Un grand monument, sur la Place Marnix de
Sainte-Aldegonde, commémorant l'affranchissement de l'Escaut, montre à
son sommet le fleuve Scaldis délivré de ses chaînes et foulant aux pieds
le traité de Munster.
Anvers reprenait le cours de ses prospérités. Quelques secousses encore
pendant les grandes guerres et un siège en 1814, rappelèrent les mauvais
jours; cela s'acheva après la Révolution belge de 1830 par le siège de
la vieille forteresse des Espagnols restée aux mains des Hollandais. Le
général Chassé, commandant de la citadelle, bombarda la ville, mais,
investie par une armée française, la citadelle capitula en décembre
1832.
L'Hôtel de ville avait été achevé en 1565; incendié lors de la Furie
espagnole, il fut restauré ou plutôt réédifié tout de suite après.
Anvers n'est pas une de ces grandes communes de la période gothique;
c'est une ville de la Renaissance, et son temps de gloire, c'est le
seizième siècle. L'Hôtel de ville ne monte pas, il n'a pas de beffroi
lancé à l'escalade des nuages et qui s'élève en élan passionné, tout en
âme, en imagination fière et joyeuse; c'est un large et ample monument
d'une architecture qui ne cherche rien du tout, mais entend jouir
commodément des agréments de la vie, de la richesse et du luxe.
L'architecture de la Renaissance classique, ce serait, on peut bien le
dire sans blasphème artistique, une architecture d'opulent parvenu qui
fait bâtir en y mettant le prix, en prenant dans les cartons quelque
chose de cossu et de tout fait.
C'est néanmoins un bel édifice, bien proportionné, solidement assis; ses
nobles colonnades, le superbe pavillon central en avant-corps pyramidant
élégamment, la longue galerie ouverte qui règne en haut, forment un
ensemble majestueux, mais il n'y a pas de détails particuliers à
chercher et à savourer, de fioritures à caresser particulièrement des
yeux ou du crayon comme on en trouve dans tel modeste petit bâtiment de
petite cité.
Une fontaine du sculpteur Jef Lambeaux dresse, sur un massif rocheux
posé à même sur le pavé de la place, le bon chevalier Brabo en costume
du commencement du monde, lançant à toute volée les mains du méchant
géant Antigon, étendu mort sur la pente du rocher.
[Illustration: ANVERS.--STATUE DE SYLVIUS BRABO.]
A l'intérieur on voit de nobles salles et d'intéressantes décorations,
surtout les belles compositions du grand peintre Leys, l'artiste aux
étonnantes reconstitutions, qui faisait si bien revivre les gens, les
esprits, les sites, les architectures du Moyen-Age, dans l'atmosphère
même du temps, à ce qu'il semble: la joyeuse Entrée de Charles-Quint, le
bourgmestre Lancelot d'Ursel haranguant les milices communales sur la
Grand'Place, en 1541, au moment de marcher à la bataille, la Régente
Marguerite de Parme à Anvers, etc...
La Grand'Place est en train de prendre une physionomie dans le genre de
celle de la Grand'Place bruxelloise, avec la restauration ou
reconstitution des vieilles façades des maisons de corporations qui la
bordent, lesquelles, hélas, avaient été bien abîmées, abandonnées et
transformées depuis longtemps. On refait les pignons, on redonne du
style aux façades trop dénaturées. Il y a les maisons des Serments ou
Corporations, celle des charpentiers, celle des drapiers du seizième
siècle, reconstruite après la Furie espagnole, la maison des Tonneliers,
la maison de l'Arbalète ou de Charles-Quint, de 1515, la plus haute, six
étages et une façade complètement en fenêtres, avec des pilastres
décorés, des armoiries; on vient de rétablir au sommet du pignon la
statue équestre de saint Georges, patron de la Guilde des Arbalétriers.
A côté, s'érige une autre grande façade gothique.
Les rues autour du Palais-Municipal, rue des Serments, rue des
Rôtisseurs, à côté de ces pignons nouveaux, sont toutes d'aspect ancien;
les hautes façades ont un grand caractère, pignons immenses, noircis
par les siècles, longues lignes de fenêtres à meneaux. Combien d'étages
jusqu'à la pointe du pignon? On ne sait. Et tout le quartier est ainsi.
[Illustration: ANVERS.--LA VIEILLE BOUCHERIE.]
Les bouchers ont toujours et partout formé une corporation puissante.
Cela se voit aux édifices qu'ils ont laissés. A Anvers, la maison de la
Vieille Boucherie est colossale, c'est un autre Steen à peu de distance
du premier, une énorme construction de briques de deux couleurs, un
carré de 45 mètres, à pignons majestueux flanqués de hautes tourelles.
L'édifice datant de 1501, est éclairé par de belles fenêtres ogivales.
Les bouchers faisaient bien les choses, il y avait même dans l'édifice
une chapelle très ornée.
Aujourd'hui, on restaure l'édifice, ou du moins on le dégage, pour
commencer, des vieilles maisons qui l'enserraient.
Un trou sombre formant passage voûté, sur le côté, le long d'un calvaire
sous un auvent, arrange un coin bien pittoresque parmi ces vieilles
maisons, au pied des sombres murs de briques aux assises alternativement
rouges et blanches, écorchés par les griffes du temps. Sur un autre
coin, c'est une Vierge érigée au mur d'une tourelle, avec une lanterne à
ses pieds. C'est d'ailleurs une note très anversoise: partout, dans la
vieille ville, on aperçoit au coin des rues saints ou madones,
témoignages de la piété du passé.
L'église Saint-Paul, tout près, possède sur son flanc droit un
monumental Calvaire qui n'est pas une merveille de goût, arrangé en
montagne de rochers, portant sur toutes les pointes des statues
d'apôtres, de saints et d'anges, avec des grottes encadrant divers
épisodes de la Passion.
Le centre moderne de la vie anversoise, c'est la Place Verte, sous la
cathédrale, un carré d'arbres, avec la statue de Rubens au milieu.--Ce
centre de la vie était, jusque vers 1800, le cimetière de la
cathédrale.--Il y a bien du mouvement, mais, en dépit de tout le bruit,
des flots d'étrangers qui passent et repassent, c'est toujours en haut
que les yeux sont attirés, vers l'immense cathédrale qui domine tout le
fond du tableau.
[Illustration: ANVERS.--PASSAGE SOUS LA VIEILLE BOUCHERIE.]
Elle élève sa masse puissante, la longue nef avec la coupole en oignon
du petit clocheton central, et, par-dessus tout cela, le jaillissement
de la grande tour, filant ogive sur ogive, toujours plus haut, jusqu'aux
étages de la flèche. Mais c'est par-dessus les pignons en escalier du
vieux Marché au blé que paraît plus audacieuse, plus fantastiquement
aérienne, cette flèche qui s'élance, échelons par échelons, avec des
tourelles posées sur des tourelles, des pinacles hissés sur des
pinacles, et reliés par des arceaux pour l'arc-bouter, la soutenir
jusqu'à la dernière pointe, à 123 mètres du sol.
Ramenons nos yeux à terre. Au pied de la Tour, sur le Marché aux grains,
le Puits de Quentin Metzys pose ses fioritures en ferronnerie sur une
margelle toute neuve. C'est le chef-d'œuvre du vieux forgeron peintre
Anversois qui, sur la pointe d'un berceau de vignes, feuillages et lis
enroulés et entremêlés, en fer miraculeusement forgé, plaça la statuette
de Sylvius Brabo en chevalier du quinzième siècle brandissant les mains
du géant.
Ce puits, jadis, était devant l'ancien Hôtel de ville, il fut transféré
ici quand on construisit le grand édifice au temps de la Renaissance.
[Illustration: ANVERS.--ÉGLISE SAINT-JACQUES.]
L'intérieur de la cathédrale immense, aux nefs d'une surprenante
majesté, est un musée d'œuvres d'art parmi lesquelles beaucoup de
modernes, car l'église, outre les dévastations des iconoclastes vers
1566, a souffert terriblement à la Révolution. La chaire, du
dix-septième siècle, énorme, est un morceau curieux, avec ses statues,
sa tente supportée par des arbres, tous ses chérubins soulevant les
draperies, le grand ange tombant du ciel en sonnant de la trompette et
de grands oiseaux, toute une basse-cour.
Il y a les célèbres Rubens: _la Mise en Croix_, _la Descente de Croix_
et l'_Assomption_.
La maison des parents de Rubens est tout près d'ici sur la longue place
de Meir. Le grand peintre a fait construire en 1610, à côté, sur la
petite rue, une belle maison du style pompeux qu'il affectionnait,
maison transformée, malheureusement, et dont il ne reste que des
fragments.
Devant Pierre-Paul Rubens, cavalier de noble tournure, ambassadeur,
homme politique, admirable peintre, le Rubens des chairs roses et
dodues, des grasses Flamandes à fraises, des gentilshommes de belle
prestance, évidemment on ne se sent pas ému comme devant le mystérieux
et profond Rembrandt, mais on est séduit par cette belle Flandre
épanouie, pleine de santé, et bien reposée des terribles émotions du
seizième siècle.
[Illustration: ANVERS.--COUR DE L'ANCIEN HOSPICE DES MERCIERS.]
Il y a des Rubens partout à Anvers. L'église Saint-Jacques en possède
aussi de célèbres; c'était la paroisse du grand peintre, inhumé dans la
chapelle de la famille. Musée encore, cette superbe église, commencée
vers la fin du quinzième siècle, dont la haute tour se dresse inachevée,
au milieu d'énormes échafaudages.
Dès le quinzième siècle, Anvers possédait une Bourse, bientôt devenue
trop étroite; la ville en construisit une autre en 1532. Les négociants
se réunissaient alors en de vastes locaux entourant un préau à arcades
d'un gothique capricieux. Anvers était une place de riches banquiers;
dès le seizième siècle, il s'y traitait même des emprunts de princes,
tout comme aujourd'hui. Brûlée plusieurs fois, cette Bourse fut
définitivement ruinée par un dernier incendie en 1858. On la
reconstruisit plus grande, sur le même emplacement, dans le même style
ogival extrêmement fleuri.
L'ancien préau, doublé d'un étage de galeries et couvert d'un plafond
supporté par de belles ferronneries, forme une très curieuse salle, avec
de beaux portiques d'entrée, sur la rue de la Bourse ou sur la rue des
Douze-Mois.
Anvers est une ville de contrastes! Juste devant la Bourse, un étroit
couloir, en sortant de la rue très moderne et très animée, mène dans une
petite cour silencieuse et paisible comme un béguinage, où de vieilles
maisons entourent une petite chapelle désaffectée, aux ogives en partie
bouchées, avec des tuyaux de cheminées sortant des trilobes. C'était
l'hospice du Métier des Merciers. Un menuisier rabote dans la cour, une
fontaine coule sous un pilier portant un vieux Saint-Nicolas tout rongé,
tandis qu'à deux pas, de l'autre côté de la rue, la Bourse s'agite et
bourdonne.
Un coin délicieux et bien en dehors des temps, c'est la vieille maison
Plantin-Moretus, poétique musée du passé docte et artiste, que les
siècles en tourbillonnant semblent n'avoir même pas effleuré. On ne le
devinerait pas de l'extérieur, ce musée, sur le petit Marché du Vendredi
aux maisons quelconques, il faut pousser la porte pour retrouver le
seizième siècle dans la belle cour de l'imprimeur au Bois-Dormant.
[Illustration: ANVERS.--COUR DE LA MAISON PLANTIN-MORETUS.]
Toute la maison du bon imprimeur Tourangeau, fixé à Anvers après
quelques pérégrinations, en 1576, est demeurée intacte. Son appartement,
sa chambre avec son lit, comme s'il était toujours là, et le bureau des
correcteurs, la boutique où se vendaient les livres à la célèbre marque
plantinienne, le _Compas d'or_, les ateliers de composition et les
vieilles presses à bras qui ont tiré les beaux volumes visibles dans la
boutique, la fonderie de caractères, les collections des bois et des
cuivres ayant servi à l'illustration des vieilles éditions. C'est un
asile charmant, cette belle cour à arcades, où, sur la façade de
briques, des vignes plantées par le vieil imprimeur, montent encadrer
de leurs pampres, les grandes fenêtres à meneaux. Hélas, le bon Plantin,
que l'on s'attend à rencontrer en quelque couloir, l'a quittée il y a
trois siècles, mais ses descendants, la dynastie des Moretus, l'ont
occupée, y ont imprimé des livres jusqu'en 1876, époque où la maison,
achetée par la ville, fut transformée en Musée.
[Illustration: ANVERS.--VIEILLE PORTE, RUE HAUTE.]
Que de choses encore dans Anvers, de vieilles maisons et de grands
édifices modernes, des musées, des statues: Van Dyck, Quentin Metzys,
Téniers, Jordaens, Leys, un jardin zoologique superbe, un parc établi
sur l'emplacement d'un vieux bastion. Et vers le port, toujours en
rumeur,--où tout le travail est fait par des corporations d'ouvriers
organisés, depuis le seizième siècle, en plus de cinquante nations ou
groupes ayant gardé les appellations adoptées à l'origine,--dans le
tumulte des chargements, des charrois, parmi tant de hangars et de
magasins, il se trouve encore quelques vieux bâtiments curieux, comme la
Porte de l'Escaut, sur le quai, ou la Maison Hydraulique, construite en
1553, avec un réservoir pour alimenter les brasseries du quartier.
[Illustration: ANVERS.
PORTE DE LA MAISON HYDRAULIQUE.]
[Illustration: TERMONDE.]