BRUGES

Le bourg et ses monuments.--En haut du beffroi.--Le carillon.--Le

Saint-Sang.--Les cygnes expiatoires.--Les grandes églises.--L'hôtel de

Gruuthuse.--L'hôpital Saint-Jean.--Le lac d'Amour et le béguinage.

Le Musée archéologique de Bruges conserve le cuivre d'un admirable plan

dessiné par Gheeraerts, en 1562, où toutes les rues et places, les

canaux, les églises, les édifices et toutes les maisons, une à une, se

trouvent figurés à vol d'oiseau, avec un détail et un fini remarquables.

Ce portrait de sa jeunesse, ou plutôt de son bel âge, Bruges peut le

regarder encore avec orgueil; malgré les trois siècles et plus qui ont

passé sur elle, le portrait est toujours ressemblant. Bruges n'a pas de

rides, Bruges est restée Bruges la belle, aujourd'hui, comme alors.

C'est toujours Bruges la princesse, en robe rouge à ramages gothiques.

Ne l'appelons jamais Bruges-la-Morte, Bruges est bien vivante, elle

n'est même nullement mélancolique, quoi qu'on dise. De la mélancolie, il

y en a peut-être dans certains quartiers, mais rien de maladif ni de

dolent. Et quelle ville n'a pas ses coins un peu abandonnés, dont

l'aspect semble un bâillement ou une lamentation? Bruges n'a pas de ces

coins-là, car la mélancolie y est de la poésie.

Elle a moins de population qu'autrefois, cela est exact, l'ardeur et les

fièvres du négoce qui la tenaient jadis l'ont un peu abandonnée sans

doute, mais qu'importe si elle demeure toujours superbe autant que

Venise, avec seulement moins de bleu dans le ciel, et si elle reste

vraiment la Perle des Flandres.

Bruges combat pour la beauté, puisque tous ses efforts tendent à

sauvegarder son caractère de ville d'art, de reliquaire de vieilles et

précieuses architectures, puisqu'elle entretient soigneusement ses

grands monuments, puisqu'elle restaure ceux que le temps veut détruire,

et qu'elle rétablit même les façades de celles de ses maisons qui, aux

époques d'aberration, avaient subi, sous prétexte de modernisation, des

grattages et des transformations.

Elle combat pour la beauté, puisque dans ses constructions nouvelles

elle reprend les traditions de son passé, et réussit à concilier les

convenances modernes avec les sentiments et le goût des ancêtres.

[Illustration: LE BEFFROI DE BRUGES.]

Cela se voit dès la gare. Mon Dieu oui, la gare n'étonnerait nullement

l'artiste du plan de 1562, qui la dessinerait immédiatement. Une

gare, c'est, dans la vie actuelle, aussi important qu'un Hôtel de ville.

Pourquoi ne pas fignoler une gare autant qu'un beffroi ou une porte de

ville? Bruges a fignolé la sienne et elle a donné un bon exemple. Il y a

dans cette gare, une salle des Pas Perdus qui semble une salle

échevinale, et un beffroi domine le tout de très haut, pour donner

l'heure au loin. Bonne entrée de ville, cela remplace les portes

monumentales, militaires ou autres.

[Illustration: BRUGES.--CHAPELLE DU SAINT-SANG.]

Au point de vue de la beauté sur laquelle le poète nous convie à

écarquiller nos yeux:

«Ecarquille les yeux à la beauté des choses...»

le présent, presque partout, n'a rien à gagner aux comparaisons avec

jadis. Ici, dans ces rues de Bruges _la belle_, le présent n'est que le

passé qui continue. Qu'il continue donc longtemps, et saisissons toutes

les occasions qu'il offre d'écarquiller nos yeux.

D'abord, pénétrons au cœur de la cité, pour saluer le grand Beffroi,

si fièrement campé sur le bâtiment des Halles, depuis le treizième

siècle.

Le berceau de Bruges, c'est le vieux bourg, c'est-à-dire le Burg, avec

le Palais du Franc et l'Hôtel de ville; la Grande Place et ses entours,

ensemble défendu alors par des murailles et des canaux. Cela, c'était la

ville des premiers temps, assez vite forcée de s'agrandir, en raison de

la prospérité de son commerce, d'élargir à plusieurs reprises sa

ceinture de murailles, pour loger tous ces gens de négoce qui venaient à

elle, et abriter leurs navires, des centaines de nefs de toute taille,

dans ses canaux ou dans son avant-port de Damme, créé au douzième

siècle, sur le bras de mer du Zwin.

[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE VILLE ET CHAPELLE DU SAINT-SANG, VUS DU

BEFFROI.]

Bruges se développe, grandit et prospère jusqu'au quatorzième siècle,

qui marque l'apogée de sa fortune. Alors, sur le Burg, il y avait le

Palais du Comte, la maison des échevins ou l'Hôtel de ville, la chapelle

du Saint-Sang. A côté, sur la Grande Place séparée par un canal, le

grand bâtiment des Halles. Autour, dans la ville, des églises

admirables, des monastères, des comptoirs de marchands de toutes les

nations, c'est-à-dire des halles particulières à chacune de ces nations,

quinze ou vingt grands édifices solides, faciles à défendre, pour loger

commis et marchandises affluant de toutes les contrées d'Europe et

d'Orient, une quantité de somptueux hôtels de noblesse ou de riche

bourgeoisie, cent cinquante mille habitants, quatre-vingts corporations

florissantes, pour le trafic ou la fabrication des draps, laines, cuirs,

etc.

La première _Bourse_ était fondée pour tous ces négociants, elle tirait

son nom de la maison Van-der-Beursen, qui portait trois bourses dans ses

armoiries.

Pour marquer sa grandeur et sa puissance, au milieu du treizième siècle,

Bruges élève sur sa Grande Place le bâtiment des Halles que nous voyons

aujourd'hui, et le Beffroi, symbole de la liberté communale et de

l'union des bourgeois et artisans des métiers.

[Illustration: BRUGES.--LES PIGNONS DU FRANC ET ENTRÉE DU MARCHÉ AU

POISSON.]

Elle est immense, cette Grande Place, et bien à la mesure du formidable

beffroi. Les Halles tiennent tout le fond, un carré massif flanqué de

tourelles aux angles; du centre de ce massif, l'énorme tour jaillit et

monte par étages successifs, deux étages carrés, chacun à plate-forme

crénelée, flanquée de tourelles, puis, après le deuxième, un étage

octogonal très en retrait, construit seulement en 1482, l'étage des

cloches, relié par un arc-boutant à chaque tourelle d'angle. Le sommet

est à 80 mètres du sol; il y eut autrefois, sur cette dernière

plate-forme, une flèche terminale trois fois incendiée, la dernière

fois, en 1742, et qui n'a plus été refaite.

Le symbole est clair et apparaît encore mieux qu'à Ypres; l'énorme

beffroi dominant de toute sa taille les Halles à ses pieds, c'est bien

la force, la puissance communale, abritant et protégeant le libre trafic

des citoyens.

A l'intérieur, les Halles sont occupées à droite par la boucherie,

marché aux viandes pittoresquement installé, et à gauche, par le Musée

archéologique.

C'est une jolie ascension que celle des quatre cents marches de la tour,

mais la vue qu'on a de la plate-forme vaut bien un peu de fatigue. Au

dernier étage, dans la partie octogonale, se trouve le célèbre carillon

de quarante-neuf cloches et le gros bourdon. Il faut monter par une

sorte d'échelle qui passe en travers des grandes ogives complètement

ouvertes et par lesquelles on aperçoit le pavé de la place et les toits

des maisons, tout en bas. C'est fort joli déjà, on s'attarde

naturellement à tous les détails, et pendant ce temps-là l'horloge vient

à sonner la demie ou le quart, la grosse cloche se met en branle, le

carillon commence sa chanson, l'escalier tremble, la Tour vibre tout

entière. Alors l'ascensionniste sent la tête lui tourner et se croit

presque en train de descendre en musique avec la Tour, et les

quarante-neuf cloches, et le gros bourdon, sur le pavé d'en bas.

Mais le carillon s'est tu, les dernières notes s'envolent allègres et

légères pour aller réjouir les passants au loin, et le beffroi se calme.

Sur la plate-forme, c'est l'éblouissement. On plane sur les deux places,

le Burg et la Grande Place, au-dessus des grands édifices entourant le

vieux Beffroi, l'Hôtel de ville, le Palais du Franc, l'Hôtel provincial,

la chapelle du Saint-Sang, toute une poussée de cimes ardoisées, de

lignes de toits enchevêtrés de toutes les façons, de pointes, de

pinacles, de clochetons de toutes formes, de tourelles qui semblent des

minarets, de flèches gothiques, lançant le plus haut possible, leurs

boules et leurs girouettes.

Et les premiers canaux, le Dyver, le canal du Rosaire, les quais se

prolongeant en lignes de verdures ou en files de pignons, la topographie

de la ville se révélant, avec ses hauts points de repère, les églises,

avec les tours gigantesques de la cathédrale et de Notre-Dame, encadrant

les fines découpures de l'hôtel Gruuthuse ou les masses sombres de

l'hôpital Saint-Jean. Et tout autour, d'autres tours, d'autres édifices,

des rues et des canaux à perte de vue, sur toute l'étendue de l'immense

périmètre de l'ancienne enceinte, marqué par quelques portes restées

debout dans un moutonnement de verdure.

[Illustration: BRUGES.--RUE DE L'ANE-AVEUGLE, ENTRE LE GREFFE ET L'HOTEL

DE VILLE.]

Une belle ligne de pignons fait face aux Halles au fond de la Grande

Place. La ville a dressé devant elles le monument du boucher Breidel et

du tisserand Pierre de Coninck, qui soulevèrent la population de Bruges

en 1302 contre le parti des Lys, et, dans une terrible bataille de rues,

massacrèrent tout ce qu'il y avait en ville de chevaliers et de soldats

français, massacre qui fut le prélude de la grande journée des Eperons

d'or, sous les murs de Courtrai.

Une petite rue réunit la Grande Place et le Burg. Après les lignes

sévères des Halles et du beffroi, voici dans les façades de l'Hôtel de

ville, du Greffe du Franc et du portique du Saint-Sang, toutes les

fleurs de l'architecture ogivale dans leur complet épanouissement, et

même des fioritures de la Renaissance, des boutures étrangères qui vont

prendre dans le sol de Flandre et produire des fantaisies nouvelles.

L'Hôtel de ville est de la fin du quatorzième siècle. Façade élégante et

fine en lignes ascendantes, de hautes fenêtres, de fines tourelles

découpées, des séries de statues superposées, remplaçant les statues

originales polychromes, malheureusement détruites par les armées de la

Révolution.

A l'intérieur, se voit une belle salle échevinale récemment restaurée,

où de grandes compositions résument les belles périodes de l'histoire de

la cité, les grands événements et les vieilles institutions.

En prolongement de l'Hôtel de ville, à droite, s'élève la chapelle du

Saint-Sang, avec un porche charmant en retour d'équerre, jolie

décoration gothique du seizième siècle. A gauche, ce sont les pignons du

Greffe, façade extrêmement décorée d'une gaie fantaisie. Le Saint-Sang,

lieu de pèlerinage célèbre, église double à deux étages, se compose

d'une chapelle basse dédiée à Saint Basile par le comte Thierry

d'Alsace, au douzième siècle, chapelle romane sur gros piliers massifs,

et d'une chapelle supérieure, reconstruite au quinzième siècle, dans

laquelle est conservée, en une châsse précieuse, la relique rapportée de

la croisade par le Comte Thierry.

[Illustration: BRUGES.--ÉGLISE NOTRE-DAME, ANCIEN PORTAIL DU PARADIS,

AUJOURD'HUI BAPTISTÈRE.]

Entre le Greffe et l'Hôtel de ville, se glisse, sous une voûte,

recouverte d'un charmant petit pignon, la ruelle de l'Ane-Aveugle, si

jolie, si connue, presque autant que le canal du Pont des Soupirs, à

Venise; elle débouche sur un point non moins connu, motif pittoresque

devant lequel il y a toujours des chevalets de peintres dressés, des

albums ouverts et des boîtes d'aquarelles en fonctions, le canal

passant derrière le Palais du Franc, avec les pignons de

l'arrière-façade se mirant dans l'eau calme, où le lent sillage des

cygnes coupe et recoupe les reflets tremblotants des architectures de

tous les tons de rouge, sombres ou clairs.

Ces cygnes si poétiques, qui glissent majestueusement sur tous les

canaux de Bruges, c'est, faut-il le dire, un remords qui surnage à

travers les siècles, un «Souviens-toi» imposé à la ville à perpétuité,

après le meurtre, par les bourgeois, révoltés contre Maximilien, de

l'Ecoutête Pierre Lanchals, dont la tombe est à Notre-Dame. Le cygne

expiatoire a été choisi parce que _Lanchals_ signifie en flamand _long

col_.

C'est sur ce côté que se trouvent les restes intéressants, bâtiments

crénelés, pignons et tourelles, du Palais des Comtes de Flandre,

plusieurs fois détruit, et reconstruit au quinzième siècle.

Aux trois villes principales, Gand, Ypres et Bruges, qui constituaient

les trois membres des Etats pour traiter des affaires de la Flandre, il

avait été adjoint un quatrième membre, le Franc de Bruges, c'est-à-dire

le bourgeois du dehors, chargé des intérêts des autres villes et des

châtellenies. Le Palais des Comtes de Flandre devint le Palais du Franc,

ou de la juridiction des magistrats du dehors. C'était un superbe

édifice qui complétait bien l'ensemble de la Place, avec une tour

faisant pendant à une autre disparue aussi, à l'angle du Saint-Sang,

comme on le voit sur le plan de 1562, façade remplacée pendant le

dix-huitième siècle, qui fut avec la moitié du dix-neuvième, une

malheureuse époque pour l'art brugeois.

Dans ce Palais du Franc, aujourd'hui Palais de Justice, il y a la

fameuse cheminée de l'ancienne salle Echevinale, vaste composition

décorative des plus touffues, se reliant aux panneaux latéraux, où se

voit au-dessus de l'histoire de la chaste Suzanne dans les quatre

compartiments d'une frise en albâtre, une somptueuse décoration

d'écussons, de trophées et de médaillons autour d'une statue de

l'Empereur Charles-Quint, qu'accompagnent quatre autres belles statues

des aïeux de l'Empereur, lignes paternelle et maternelle, Maximilien

d'Autriche et Marie de Bourgogne, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de

Castille.

En face du Palais du Franc, se trouve le Marché au poisson, avec le

pignon d'une charmante petite maison et le tournant du canal du Rosaire.

Toujours des vues bien connues, le quai du Rosaire et les vieilles

maisons trempant directement dans l'eau qui semble dormir, des

architectures rouges, grises, des verdures encadrant quelque joli

détail, et tout à l'arrière-plan, la chapelle du Saint-Sang et ses

annexes, dominées par le Beffroi.

Il n'y a qu'à se laisser aller le long de l'eau ou par les petites rues:

le groupe des grandes églises est tout près. Notre-Dame, c'est la haute

flèche aiguë qui porte une couronne à mi-hauteur. Sous la tour colossale

soutenue de gros contreforts, s'abrite un portail du quinzième siècle,

toute petite construction en hors-d'œuvre, pourvue d'un toit

par-dessus sa balustrade. Cela s'appelait le portail du Paradis, c'est

aujourd'hui le baptistère. A côté, en dehors des grilles, on a élevé

récemment un petit monument gothique dédié à la Vierge, tout à fait

charmant de lignes.

[Illustration: BRUGES.--CHEVET DE L'ÉGLISE NOTRE-DAME.]

Un bien vilain jubé du dix-huitième siècle attriste l'intérieur;

heureusement, il y a tant de choses remarquables dans les bas-côtés,

tableaux ou monuments, que l'on peut arriver à l'oublier. Ce sont

notamment le célèbre mausolée de Charles le Téméraire, élevé par

Philippe II, en 1589, et celui de sa fille, la pauvre duchesse Marie de

Bourgogne, morte à Bruges à l'âge de vingt-cinq ans, d'une chute de

cheval pendant une chasse au héron. Le corps de Charles le Téméraire,

tombé à la bataille de Nancy, après être resté à Saint-Georges de Nancy,

jusqu'en 1550, fut alors amené par Charles-Quint, dans l'ancienne

cathédrale de Saint-Donat de Bruges, qui se trouvait sur le Burg, en

face de l'Hôtel de ville, et fut démolie à la Révolution.

Comme joli motif d'architecture, le bas-côté gauche possède l'oratoire

de la famille de Gruuthuse, une claire-voie en bas et au-dessus la

tribune elle-même, en belle menuiserie gothique, portée en

encorbellement.

[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DE L'HOPITAL SAINT-JEAN.]

C'est que l'oratoire des sires de Gruuthuse communiquait avec leur hôtel

situé sous les murailles de l'église, à côté de la tour. Magnifique

logis gothique élevé au quinzième siècle, l'hôtel de Gruuthuse vient

d'être restauré et dégagé, quelques salles sont occupées actuellement

par le Musée des dentelles. Coffret précieux des fines merveilles créées

par les dentellières de Bruges, l'hôtel est lui-même une dentelle de

tourelles, de lucarnes et de balustrades qui se dessine superbement au

pied de l'église, surtout par derrière, sous le chevet, quand on tourne

vers le petit canal, au fond d'une ruelle solitaire.

Par la rue du Saint-Esprit, on va de Notre-Dame à la cathédrale

Saint-Sauveur, monument sévère qui dresse, en face de la flèche gothique

de Notre-Dame, un énorme clocher roman dont la base est du dixième

siècle, rude et sans ouvertures jusqu'aux deux tiers de sa hauteur et se

terminant ensuite par des étages en partie modernes, avec tourelles

carrées aux angles, tourelles encore en retrait accompagnant une courte

flèche. La nef de Saint-Sauveur, d'une grandeur imposante, renferme de

nombreux monuments et objets d'art. Malheureusement, il y a encore ici,

pour fermer le chœur un jubé de froid style classique.

[Illustration: BRUGES.--HOTEL DE GRUUTHUSE.]

Les vieilles murailles les plus sombres de toute la ville, les briques

les plus patinées, ce sont bien celles de l'hôpital Saint-Jean, des

grands pignons austères devant Notre-Dame, comme des bâtiments divers,

d'aspect si vieux et si dolent qui trempent dans l'eau du canal de la

Reie et l'assombrissent au pont Notre-Dame. L'entrée au pied du vieux et

fruste clocher de la chapelle est d'un grand caractère. Quelques cours,

du silence et du recueillement, de vieilles murailles, des coins de

verdure, un rayon de soleil qui passe, et, derrière ces vénérables

pierres, des chefs-d'œuvre d'une fraîcheur et d'une jeunesse

éternelles, les fameuses peintures de Memling, précieux trésor gardé en

une salle spéciale.

[Illustration: BRUGES.--INTÉRIEUR DU BÉGUINAGE.]

La légende veut que Hans Memling soit né à Bruges, elle en fait un

soldat de Charles le Téméraire, échappé au désastre de Nancy et revenu

mourant en son pays. Soigné à l'hôpital Saint-Jean, il aurait, par

reconnaissance, exécuté pour l'hôpital ces merveilleuses peintures. Né à

Bruges ou ailleurs, il paraît cependant prouvé qu'il s'y maria et qu'il

y mourut. Outre la châsse de Sainte-Ursule, il y a le retable de

Sainte-Catherine, un triptyque et différents panneaux d'une conservation

miraculeuse.

Petites rues tranquilles, petites maisons bien calmes, au-dessus

desquelles on entend comme un bruissement de feuillages. C'est le

quartier du Béguinage et du Lac d'Amour, l'un des sites les plus

poétiques de Bruges.

[Illustration: BRUGES.--HOPITAL SAINT-JEAN.]

Ce qui donne au Béguinage de Bruges tout son caractère, c'est surtout sa

situation à part, son enceinte complètement entourée d'eau, plutôt que

des séductions architecturales. L'église est sans beauté, les maisons

très simples, mais l'entrée en est charmante, avec la porte au bout du

pont, sur un large canal ombragé de grands arbres, et comme fond,

derrière des verdures tombant dans l'eau, des pignons et des toits

rouges, la flèche de Notre-Dame et la tour de Saint-Sauveur montant dans

le ciel vaporeux.

A l'intérieur, c'est un vaste carré herbeux, planté de grands arbres, à

travers lesquels brillent les petites maisons blanchies, au-dessus de la

bordure noire traditionnelle.

[Illustration: BRUGES.--PORTE DES BAUDETS, OU D'OSTENDE.]

Ces vieux arbres conduisent au Lac d'Amour, si paisible et si frais,

large bassin ombragé, très solitaire, quoique pourtant bien près du

cœur de la ville. C'est un tableau délicieux dans son heureuse

solitude, ce poétique Lac d'Amour où l'eau n'a pas une ride quand aucun

cygne ne s'y aventure, et c'était, paraît-il, le bassin du Commerce au

temps de la Bruges commerçante, l'arrivée des canaux de l'intérieur. Des

remparts qui le défendaient, il reste toujours debout, comme dominante

du tableau et rappel historique, une vieille tour enveloppée de

verdure.

Bruges, par des travaux considérables à Zeebrugge, espère redevenir

ville maritime et commerçante. Zeebrugge est à une bonne douzaine de

kilomètres, il a fallu construire une énorme jetée de deux mille mètres

s'avançant en courbe dans la mer, creuser un canal avec bassins,

écluses, etc... Heureusement tout le trafic maritime est maintenu au

loin et le Lac d'Amour n'a rien à craindre.

[Illustration: BRUGES.--PORTE SAINTE-CROIX.]

La tour du lac n'est pas le seul reste des remparts; sur tout le

périmètre, immense en réalité, si les murs de pierre ont été remplacés

par des ombrages ou par de simples lignes d'arbres bordant le grand

canal circulaire formant fossé, il y a encore quelques portes, la porte

de Gand, la porte Sainte-Croix, la porte d'Ostende et la porte

Maréchale. Elles se ressemblent toutes, c'est la porte classique, entre

deux grosses tours rondes mais toujours dans la verdure, dans un

encadrement de grands arbres.

La porte Sainte-Croix avait cette particularité, il y a quelques années,

d'être accompagnée de deux grands moulins de bois, tournant sur la butte

de l'ancien rempart. C'était tout à fait pittoresque, cela faisait

tableau avec la porte sur le canal et, sous les moulins, l'antique local

de la Guilde de Saint-Sébastien, confrérie des Archers, fondée au

quatorzième siècle, l'une des deux Guildes armées ou Serments, l'autre

étant la Guilde des Arbalétriers de Saint-Georges. Le bâtiment de

briques, un beau pignon décoré, dominé par une très haute tour, date de

1573.

[Illustration: BRUGES.--LES MOULINS DE LA PORTE SAINTE-CROIX.]

L'un de ces moulins est parti récemment, il n'en reste plus qu'un hélas,

dont il faut souhaiter la conservation, puisque c'est le dernier

survivant de tous ceux qui, alignés par dix ou douze sur certains

points, tournaient depuis cinq siècles en haut du rempart, tout autour

de la ville.

[Illustration: BRUGES.--PLACE VAN EYCK.]

[Illustration: BRUGES.--ENTRÉE DU BÉGUINAGE.]

X

BRUGES (_suite_).

Rues et canaux.--Le style flamand.--La Loge des Bourgeois et les

Chambres de Rhétorique.--Les Loges des Nations.--La Toison d'or.

Nulle ville autre que Bruges ne présente, dans ses édifices bourgeois,

le style flamand de la période gothique ou de la Renaissance aussi

déterminé et caractérisé. Il y a dans Bruges une telle collection de

pignons de tout âge, que les séries d'exemples abondent pour chaque

époque, depuis les pignons les plus simples, les plus modestes,

jusqu'aux façades les plus découpées et ouvragées, depuis l'humble petit

pignon de maisonnette populaire, comme on en voit dans les quartiers

pauvres, où les dentellières réunies par groupes, travaillent dans la

rue, sur le pas de quelque vieille porte en ogive, jusqu'aux

orgueilleux pignons des maisons de Corporations ou des logis de riches

bourgeois, où la brique est travaillée et dessine du haut en bas de la

façade, des cordons d'arabesques.

Le principe, c'est l'encadrement des portes et des fenestrages par des

moulures, des rangées de briques en pointe ou taillées, mettant au

sommet de chaque ouverture un arc trilobé, mais le tracé se complique et

s'enjolive de fantaisies, et tout le pignon se décore de moulures, de

grandes arcatures à crochets, de trilobés et de roses quadrilobées.

Au hasard de la promenade à travers la ville, en zigzaguant de rue en

ruelle, en passant les canaux sur de vieux ponts plus ou moins en dos

d'âne, notons les points où ces vieilles architectures se découpent le

plus pittoresquement, et les coins de tableaux apparaissant par des

ouvertures entre les murailles rouge sombre, avec des trous de lumière

sur quelque morceau de jardin fleuri bien imprévu, ou sur quelque petit

canal entrevu, se perdant mystérieusement dans un tohu-bohu de

constructions.

On vient de restaurer, au centre de la ville, l'ancienne _Loge aux

Bourgeois_, jadis lieu de réunion, local d'une société de l'Ours au

quinzième siècle, ce que rappelle un ours placé depuis 1417 dans une

niche,--«le plus vieux Bourgeois de Bruges», comme on le nomme--local

devenu ensuite le siège de la Chambre de rhétorique du Saint-Esprit, et

depuis 1719, de l'Académie des Beaux-Arts.

[Illustration: BRUGES.--LA LOGE AUX BOURGEOIS RESTAURÉE.]

On sait ce qu'étaient ces Chambres de rhétorique des pays flamands,

curieuse institution qui tint pendant plusieurs siècles une place des

plus importantes dans la vie des cités, grandes ou petites. Leur origine

est très ancienne et l'on pourrait les rattacher aux confréries du Gai

Savoir des vieux trouvères, comme à celles des ménestrels et des acteurs

des mystères et moralités.

Dans toutes les villes, même les plus modestes, ce qui indique bien

l'extraordinaire prospérité des Flandres, malgré les guerres et les

calamités publiques, étaient organisées, à côté de toutes les confréries

diverses, combien nombreuses, une ou plusieurs Chambres de rhétorique,

c'est-à-dire sociétés bourgeoises de récréation, académies littéraires

s'occupant de fêtes, de musique, de poésie, sous le haut patronage des

princes,--surtout au temps de la Maison de Bourgogne,--sociétés très

bien vues, jouissant de nombreux privilèges et même subventionnées par

les villes.

[Illustration: BRUGES.--PIGNON RUE FLAMANDE.]

Les Chambres de rhétorique possédaient des locaux pour leurs réunions,

elles avaient des dignitaires, des bannières, des insignes; elles

organisaient des représentations dramatiques, des cortèges dans les

grandes occasions, aux entrées des Rois ou des Princes et prenaient part

en corps à toutes les processions et fêtes religieuses. Parfois

s'ouvraient de grands concours entre les villes, et c'étaient des

occasions de fêtes interminables, de réunions, de banquets, au cours

desquels pour les beuveries joyeuses, circulaient les hanaps d'honneur,

sous les écussons des personnages importants et les bannières

victorieuses de la Chambre.

La vieille Loge aux Bourgeois, abîmée par les siècles, n'était plus

qu'un bâtiment informe, lourd d'aspect, surmonté d'une tourelle

découronnée, et maintenant, après restauration, ou reconstitution si

l'on veut, c'est un fort joli fond de perspective pour le Canal du

Miroir sur la Place Van Eyck, très belle place, admirablement encadrée

par une rangée de magnifiques pignons, qui commence à l'ancienne Loge

des Portefaix et au porche du Tonlieu, charmante petite construction du

quinzième siècle, très décorée, restaurée de nos jours, comme toutes les

façades de la rangée.

[Illustration: BRUGES.--ORATOIRE SOUS LES MURS DE SAINT-SAUVEUR.]

La statue de Van Eyck s'élève face à la Loge aux Bourgeois; à côté, la

rue qui tourne entre de vieilles maisons, conduit à une autre place plus

solitaire, et à une autre statue de peintre, celle de Hans Memling, se

détachant sur les pignons rouges d'un vieux couvent.

Nombreuses sont les belles façades, dans les rues centrales, rue

Flamande surtout, qui en aligne des séries. Le plus original peut-être

de tous ces pignons, est celui de la maison nº53, en ogival de la

dernière période, très joliment contourné et découpé en trois motifs.

Pas bien loin,--façade historique celle-là--se voit ce qui reste de

l'ancienne _Loge des Génois_, curieuse par ses grands fenestrages. Cette

place, c'était l'ancienne Bourse des Négociants: les vieilles images

nous la montrent entourée de hautes constructions pittoresques richement

décorées, comme le fragment subsistant de la Loge des Génois, laquelle

possédait un étage de plus, couronné d'une ligne de créneaux, au lieu

du fronton ajusté au dix-huitième siècle.

[Illustration: BRUGES.--BRETÈCHE SUR LE CANAL, AU PONT FLAMAND.]

Aux grands siècles, alors qu'elle était la reine du commerce des

Flandres, alors que, par cent ou cent cinquante quelquefois à la

journée, les vaisseaux arrivaient par le Zwin à ses ports,--galéasses de

Venise ou du Levant, vaisseaux de la Hanse d'Allemagne ou de Londres,

navires d'Espagne, de Guyenne ou de Bretagne,--toutes les nations

commerçantes possédaient des maisons consulaires, des comptoirs

innombrables. Quelques-unes de ces maisons, des sortes de Halles, d'une

importance considérable, étaient de magnifiques édifices de la plus

riche architecture, avec des galeries pour les marchandises, des

annexes, des boutiques, ce qui constituait, lors des grandes foires,

régulières, de véritables expositions fréquentées par des négociants de

toutes les nations.

L'ensablement de Zwin, au quinzième siècle, commença la décadence

commerciale de Bruges, que les guerres de la Réforme achevèrent. Les

anciennes Loges des Nations inutilisées disparurent, c'est à peine s'il

en reste encore çà et là quelques indications comme la Loge des Génois,

ou les débris de la Loge des Orientaux, ou la tourelle des négociants de

Smyrne, qu'on aperçoit au fond de la place Van Eyck.

[Illustration: BRUGES.--PIGNON PROVENANT DE L'ANCIENNE LOGE AUX GÉNOIS.]

Çà et là, se présente quelque joli motif à dessin, par exemple la petite

bretèche de briques très ornée accrochée à une maison donnant sur le

canal, au Pont Flamand, construite par un riche orfèvre en 1514, une

jolie rangée de hauts pignons, rue Queue-de-Vache.

Il faut aussi noter deux ponts assez curieux: le Pont des Lions, gardé

par deux vieux lions de pierre,--de l'autre côté de la Grande Place,--et

le Pont Saint-Jean-Népomucène, avec la statue du Saint, devant de vieux

bâtiments dominés par le beffroi...

Sur la Grande Place, à gauche, où jadis était la Halle aux draps,

s'élève maintenant, remplaçant des maisons sans caractère du dernier

siècle, l'Hôtel du Conseil provincial, belle construction moderne en

style gothique, dans laquelle vient d'avoir lieu une Exposition de la

_Toison d'or_, c'est-à-dire de tous les souvenirs, objets d'art,

tableaux se rapportant au célèbre ordre de chevalerie, institué à

Bruges en 1430, par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, de galante

mémoire, lors des fêtes de son mariage avec Isabelle de Portugal, fêtes

magnifiques où le duc déploya tout le luxe traditionnel de la Cour de

Bourgogne, en des tournois extraordinaires, de fastueux banquets, et des

chapitres du nouvel ordre, tenus solennellement dans la cathédrale

Saint-Donat...

C'étaient là de splendides journées, mais tout comme la rude cité de

Gand, Bruges la Belle avait aussi ses mauvais jours, ses sursauts de

colères terribles. Philippe le Bon, quelques années plus tard, entré

imprudemment avec une trop faible troupe pour apaiser une sédition

faillit être massacré à Bruges. Assailli par les Métiers en fureur, il

eut grand'peine à s'échapper, en combattant et en laissant des morts sur

chaque pavé jusqu'aux remparts.

Sur le côté droit de la Grande Place, deux maisons intéressantes

encadrent l'entrée de la rue Saint-Amand: l'une, semblable à une tour, a

toute sa décoration en lignes perpendiculaires partant du fond jusqu'à

la plate-forme. L'autre, par malheur a eu sa façade dénaturée. C'est le

_Cranenburg_, la Cigogne, maison historique, car c'est là qu'en 1488,

lors de la révolte des Flandres, l'archiduc Maximilien d'Autriche,

l'époux de l'infortunée Marie de Bourgogne, fut emprisonné pendant trois

mois.

Bruges était en pleine révolte. Accourus sous les bannières des

cinquante-deux corporations, les métiers soulevés remplissaient la

Grande Place et les chefs avaient osé porter la main sur leur prince.

Maximilien, arrêté aux Halles, fut enfermé sous bonne garde au

Cranenburg, pendant que l'on massacrait ses partisans, que l'on brûlait

leurs maisons, et que, sur un échafaud dressé devant ses fenêtres, le

bourreau torturait les magistrats qui s'étaient opposés à la sédition.

[Illustration: BRUGES. ÉGLISE DE JÉRUSALEM.]

C'est ainsi que périt, avec beaucoup d'autres, le pauvre Ecoutête

Lanchals, celui dont le mausolée est à Notre-Dame. Il était bien caché

depuis plusieurs semaines, lorsque les révoltés annoncèrent que le

bourgeois qui lui donnerait asile plus longtemps serait pendu avec sa

femme et ses enfants, devant sa maison. Lanchals quitta son refuge, fut

pris bien vite et exécuté. Et Maximilien, pour obtenir la liberté, dut

en passer par toutes les exigences des communes et jurer tout ce

qu'elles voulurent, sauf à se retourner contre les révoltés.

Les églises secondaires sont nombreuses, la plupart extérieurement assez

simples, mais fort riches à l'intérieur; l'Eglise de Jérusalem, très

particulière intérieurement, élève par-dessus toits et pignons, dans le

quartier de la Porte-Sainte-Croix, un clocher d'une forme curieuse, avec

ses tourelles, ses étages octogonaux et la grosse boule qui surmonte le

tout.

D'ailleurs, de quelque côté que l'on erre dans Bruges, le long de ces

canaux qui tournent et s'entre-croisent dans les quartiers éloignés du

centre vivant, sur les quais tranquilles, ombragés de grands arbres ou

dentelés de hauts pignons, il y a toujours dans le paysage, pour lui

donner tout son caractère, outre les flèches de ces églises ou de ces

chapelles, les graves et nobles silhouettes de Notre-Dame et de la

cathédrale Saint-Sauveur avec le vieux beffroi.

[Illustration: ANVERS.--VUE SUR L'ESCAUT.]

Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française · 第 21 / 42 题