L'immense édifice des Halles.--La Grosse Tour et le Nieuwerk.--Tisserands
et foulons.--La vieille Boucherie.--Pignons sur pignons.--Le Steen
des Templiers.
Une ville grande et belle, de physionomie avenante et que l'on dit
pourtant morte. C'est un cliché pour Ypres comme pour Bruges; le cliché
tout à fait faux pour Bruges, semble un peu exagéré pour Ypres, qui
montre encore les couleurs de la santé.
Pourtant, tomber de plus de deux cent mille habitants au Moyen-Age à
moins de vingt mille de nos jours, c'est descendre fortement, mais la
ville a toujours si belle apparence que l'on ne se trouve impressionné
par cette décadence qu'à la réflexion, par un retour de pensée vers la
cité bouillonnante et formidable des treizième, quatorzième et
quinzième siècles, la ville aux citoyens peu endurants et batailleurs,
comme ceux de Bruges et de Gand, les grandes voisines et rivales
d'Ypres. Ypres fut la première ville des Flandres jusqu'à la fin du
treizième siècle, avec deux cent mille habitants, quatre mille métiers,
et il fallut les guerres du quatorzième siècle, les grandes luttes
contre les Comtes, contre les Communes voisines ennemies quelquefois, et
contre les rois de France, pour faire choir la ville au second rang, et,
par la ruine de ses métiers, commencer sa décadence.
Mais quelle haute idée on prend de sa grande époque, quand on débouche
sur la Grand'Place, devant l'énorme édifice des Halles, le plus colossal
de tous ces monuments de la fierté communale dans les villes des
Flandres, la plus formidable de ces forteresses des Guildes, des gens de
négoce et de métiers, enclins à regarder en face les princes et les
ducs, et toute la puissance féodale, et prompts aux colères quand leurs
libertés étaient en cause.
Sur cette immense Grand'Place qui vit tant de fois des foules
tumultueuses aux jours tragiques, l'énorme édifice des Halles aligne une
longue façade à trois étages de quarante et quelques ouvertures, hauts
fenestrages en ogives, galerie crénelée au-dessus et combles très hauts.
Deux belles tourelles à flèches s'encorbellent aux extrémités. De hautes
fenêtres à meneaux, éclairant l'étage supérieur, alternent avec des
arcatures qui encadrent des statues de personnages historiques, comtes
et comtesses de Flandre, illustrations de la ville, statues modernes,
remplaçant les anciennes détruites par les armées républicaines de 93.
Au milieu de la façade, la grosse tour altière, le beffroi carré, monte
à 70 mètres, ouvert de hautes fenêtres et flanqué sur les angles de
tourelles octogonales à flèches, entourant le campanile à carillon
dressé sur la plate-forme.
Commencée en 1200, la Halle aux draps, puisque telle était l'ancienne
destination de l'édifice, fut après quelques interruptions, achevée en
1304. Le rez-de-chaussée aujourd'hui sert de marché, marché très
pittoresquement installé sous les voûtes de briques. A droite sur la
face orientale de ce bâtiment gothique, se trouve plaquée une charmante
construction de la Renaissance, le Nieuwerck, d'une légèreté
invraisemblable, entièrement porté sur une rangée de colonnes;
l'édifice, tout en fenêtres, a deux pignons sur le côté, et un autre
fort gracieux au milieu de la façade, percé d'une grande verrière
éclairant l'ancienne chapelle des échevins. L'angle du Nieuwerck se
relie à de vieilles maisons à pignons d'un beau caractère qui n'ont pas
été dénaturées, comme malheureusement beaucoup d'autres de la
Grand'Place, par exemple l'ancien hôtel de la Chatellenie, leur voisin.
L'intérieur des Halles est fort intéressant. La magnifique salle
échevinale abandonnée après les dévastations de la Révolution, a été
heureusement restaurée et outre sa superbe cheminée et ses peintures
modernes on y peut admirer un côté entièrement revêtu de sa décoration
ancienne retrouvée, présentant au-dessus de trois arcades ogivales, une
série de portraits de comtes et comtesses de Flandre, peints de 1322 à
1468.
[Illustration: YPRES.--LE NIEUWERCK.]
C'est dans la grande salle des Halles qu'apparaît surtout l'énormité de
l'édifice. Elle tient toute la longueur de la façade, en deux parties
coupées par la traversée du beffroi sous des arcades ogivales. C'est
bien une halle, à la charpente apparente, en gigantesques poutres
vieilles de près de sept siècles. Sur les panneaux entre les hautes
fenêtres donnant sur la Grand'Place et sur le mur de face, on a
entrepris une grande décoration historique, dont une partie seulement
est exécutée, peintures très remarquables dues à MM. Pauwels et
Delbecke, belles compositions historiques pour le premier, et curieux
arrangements archaïques dans l'œuvre du second. Toutes les annales
d'Ypres se dérouleront ainsi sur ces vieilles murailles si l'entreprise
se poursuit: la place ne manque pas. Elle est si haute, cette grande
salle, qu'on a pu y relever, dans une travée, la façade entière, pignon
compris, d'une vieille maison de bois démolie en ville.
Il est, en face du robuste édifice communal, un autre bâtiment, en
partie de la même époque, très intéressant. C'est la vieille Boucherie,
ou la Halle aux viandes. Toutefois, si la partie inférieure est du
treizième siècle, le double pignon à redans est postérieur. En bas, il
est toujours occupé par les bouchers, qui ont une belle installation
dans une salle à grosses colonnes, éclairée par deux étages de
fenêtres. Au-dessus de la boucherie, l'étage supérieur est occupé par le
Musée, ensemble de collections diverses: Beaux-Arts, Archéologie, etc...
Le bâtiment donne par derrière sur une jolie petite place où les grands
pignons de la Boucherie, les petits pignons des maisons voisines
s'arrangent admirablement, dominés par la grosse tour des Halles.
Derrière les Halles, par-dessus le Nieuwerck, on a aperçu la haute nef
et la tour d'une grande église. C'est la cathédrale Saint-Martin,
édifice superbe et imposant commencé à la même époque que les Halles. Un
beau portail du quinzième siècle s'ouvre dans le transept devant le
beffroi; un autre beau porche dans l'axe de la nef est au bas de la
Tour, gros clocher carré, très joli de lignes dans la décoration de ses
hautes fenêtres.
L'intérieur est fort imposant. Pour l'admirer tout à fait, on se trouve
un peu gêné par une fastueuse décoration d'autel en marbre noir et
blanc, à colonnes romaines, surmontée d'une grande statue de
Saint-Martin à cheval. Quoique les Réformés iconoclastes aient passé par
là, il reste dans l'église bon nombre de tableaux et de monuments. A
côté des tombeaux d'évêques qui sont dans le chœur, on ne manque pas
de signaler au visiteur une simple dalle devant l'autel, avec une croix
gravée et une date, 1638. Cette pierre recouvre la dépouille mortelle de
Cornélius Jansénius, dont la doctrine suscita tant de querelles au
dix-septième siècle, querelles mal éteintes d'ailleurs. Evêque d'Ypres,
Jansénius mourut de la peste au milieu de ses ouailles qui le vénéraient
pour ses vertus et sa charité.
Sur le côté de l'église, dans les constructions de l'ancienne abbaye de
Saint-Martin, un cloître sommeille, galerie d'arcatures légères, fort
simple, mais d'un bel effet. Sur tout le pourtour de Saint-Martin,
solitaire et silencieux, ce sont des perspectives mouvementées ou des
fonds de tableaux bien composés, avec le gros massif des Halles, la
voûte sombre et la cour dans le beffroi, le joli pignon du Nieuwerck, la
façade de la petite conciergerie qui était jadis le local des festins de
messieurs les Echevins. Abandonnée, la salle des festins! déserte, la
rue Jansénius, un peu triste comme son nom; abandonnés, l'abbaye et les
bâtiments des chanoines, et aussi l'ancien évêché, qui sert maintenant
de Palais de justice...
Deux siècles d'extraordinaire prospérité avaient fait d'Ypres la
première cité des Flandres. Ses tisserands et ses foulons, outre qu'ils
avaient acquis renommée d'excellents ouvriers en draps et étoffes de
belle et honnête qualité, se montraient aussi de solides soldats pour la
défense des droits et libertés de la ville. Organisés par métiers et
compagnies, accourant sous leurs enseignes et bannières particulières au
premier coup de cloche du beffroi, combien de fois la Grand'Place les
a-t-elle vus réunis pour les fêtes, les cérémonies, les joyeuses
entrées, ou pour alarme de guerre, soit pour courir aux murailles
attaquées, soit pour marcher sur un ennemi extérieur, soit même en temps
de séditions, pour renverser quelque mayeur, quelque échevinage, jugé
tyrannique.
Deux siècles encore et cette haute fortune s'écroula. Il fallut les
désastres des sièges, des guerres, des révolutions religieuses, les
ravages des incendies et des pestes...
[Illustration: YPRES.--LA VIEILLE BOUCHERIE.]
La Réforme amena ses furies et ses dévastations d'édifices religieux,
puis la répression par la main sanglante du duc d'Albe, et la tyrannie
espagnole. Mais, de toutes ces calamités, d'autres villes eurent leur
bonne part aussi, qui survécurent à tous les désastres. Est-il histoire
plus tragique et plus rouge que celle de Gand, l'heureuse rivale
d'Ypres? Trouve-t-on beaucoup de villes qui aient autant de
bouleversements, de flammes et de massacres, dans leur passé? Et Gand a
surmonté les épreuves, elle est restée la grande cité prospère et
populeuse, tandis que le déclin d'Ypres ne s'est pas arrêté. Affaire de
chance ou seulement de situation géographique.
[Illustration: YPRES.--LES HALLES.]
Les ravages de la peste à la fin du quinzième siècle et au milieu du
seizième furent terribles pour Ypres. La première fois, quinze mille
personnes périrent; en 1553, la maladie enleva le tiers de la
population.
[Illustration: YPRES.--INTÉRIEUR DE LA VIEILLE BOUCHERIE.]
Au temps de la révolte des Provinces-Unies contre l'Espagne, la
décadence de la ville déjà commencée s'accentua. Deux fois les réformés
l'occupèrent et dévastèrent les églises. Ils y furent assiégés par
Alexandre Farnèse pendant sa victorieuse campagne de 1583, et retinrent
les Espagnols devant les remparts jusqu'au printemps suivant. Quand la
ville affamée, à bout de forces, capitula, il restait cinq mille
habitants dans les ruines.
Et d'autres alertes, sièges et bombardements l'attendaient au cours des
siècles suivants. Elle devait voir les armées de Condé, de Turenne,
celles de la Révolution ensuite...
Une bonne partie des remparts du dix-septième siècle existe encore au
sud et à l'est de la ville, avec leurs fossés, encadrement pittoresque
pour la vieille cité. Vieux remparts bas sur lesquels ont poussé les
grands arbres, fossés larges comme des étangs, une eau tranquille pleine
de roseaux et de nénuphars, reflétant les gros bastions ébréchés, au
revêtement piqué de broussailles et de fleurs. Par-dessus les brèches,
quelques pignons de hautes maisons ou la flèche de quelque église, le
beffroi au loin, par-dessus les toits: calme et silence partout.
Une des portes subsiste entre les deux tours rondes. C'est la porte de
Lille, au bout de la rue la plus importante de la ville. Il y a de bien
jolis fonds de tableaux dans toutes ces rues petites ou grandes, où
toujours quelque haute et noble construction parle de l'ancienne
Flandre: rutilante façade de briques moulurées, décorée suivant la mode
gothique ou le goût de la Renaissance, maison de Corporation, local
d'une Guilde disparue, logis de vieille bourgeoisie sur une rue vivante,
ou bien, au fond de quelque ruelle étroite et grise, vieux pignon noirci
et renfrogné, à portes et fenêtres closes, qui semble se remémorer dans
l'éternel silence planant sur le pavé herbeux, des histoires de
l'ancien temps que lui seul connaît encore, lui seul et le vieux
beffroi.
[Illustration: YPRES.--L'ANCIEN STEEN DES TEMPLIERS RESTAURÉ.]
Il y a des ruelles filant entre des maisons d'un pittoresque dessin, se
coulant sous des voûtes ornées de quelque Vierge dans une niche, avec
une vieille lanterne au bout d'une potence de fer, des ruelles
zigzaguant entre des murs de jardins, passant et se perdant en quelque
terrain vague, sur quelque place irrégulière et montueuse, visiblement
ancien cimetière supprimé, devant quelque chapelle ou quelque église...
Dans cette rue de Lille qui fait face au beffroi, se voient de
nombreuses façades intéressantes. D'abord, dès l'entrée, l'hospice
Belle, grand pignon éclairé par une large verrière ogivale; de chaque
côté de la verrière, une niche Renaissance datée de 1626 encadre une
statue agenouillée: Salomon Belle à gauche, Christine de Gimes, sa
femme, à droite en costume dix-septième siècle, fondateurs de l'hospice
au treizième.
Un peu plus loin, du même rang, c'est une haute construction à
tourelles, la maison des Templiers, _Steen_ ou maison forte, vue et
dessinée déjà il y a quelques années, à l'état de ruine presque,
aujourd'hui rétablie, restaurée et agrandie. On l'appelle Maison des
Templiers par tradition, sans qu'il soit bien prouvé qu'elle eût jamais
appartenu à l'ordre. C'était, en tout cas, un vieux logis de mine
rébarbative.
[Illustration: YPRES.--MAISON BIÈBUYCK, RUE DE DIXMUDE.]
La ville d'Ypres l'a restauré et en a fait un bureau de poste. La façade
a été plus que doublée, elle n'avait que trois fenêtres, il s'en trouve
maintenant sept, deux étages de sept belles fenêtres ogivales à meneaux
et roses, avec galerie crénelée au-dessus, entre deux fines tourelles.
Pour une ville en décadence, à faible population et sans grande
industrie, par conséquent sans gros budget, c'est assez joli, ce souci
des vieux souvenirs, ces restaurations soignées, ici et aux immenses
Halles, ces maçonneries et aussi la grande décoration historique
entreprise!
Tout au bout de la rue de Lille, on peut voir une construction plus
modeste, dernier échantillon des maisons de bois du Moyen-Age remplacées
par des bâtisses en briques. C'est un pignon en ogive extrêmement
simple, en charpente dont les remplissages hourdés sont complètement
revêtus de planches sans la moindre décoration.
Un peu en avant, deux édifices religieux se font presque vis-à-vis.
L'un, petit hospice Saint-Jean ou Sainte-Godeliève, hospice de veilles
femmes, laisse entrevoir son joli clocheton au fond d'une impasse,
l'autre, l'église Saint-Pierre, remarquable surtout par son vieux
clocher, tour robuste, puissamment épaulée d'énormes contreforts et
percée de belles fenêtres romanes.
[Illustration: YPRES.--CLOCHER DE SAINT-PIERRE.]
Des façades de grand caractère, il y en a dans toutes les rues. Dans la
rue des Chiens, c'est l'hôtel de Gand à double pignon; rue de Dixmude,
un magnifique pignon complètement revêtu d'une belle broderie ogivale
encadrant toutes les ouvertures, et portant en ancres de ferronnerie la
date de 1544. Plus loin, un pignon treizième siècle, avec statues dans
des niches très décorées.
Au Marché au bétail, groupe d'anciennes maisons de Corporations gothique
et Renaissance, ornées également de sculptures, médaillons, bas-reliefs
avec vaisseaux voguant à pleines voiles. Hélas, hélas, pauvres
corporations, votre course est faite! Et pourtant le dix-huitième siècle
construisit encore dans Ypres des morceaux intéressants. Le Marché au
poisson, dans la rue au Beurre, a un portique d'entrée daté de 1714 qui
est un frontispice d'une belle allure décorative. On a campé dans un
immense bas-relief au-dessus de la porte, un grand Neptune, le trident à
la main, conduisant un char rococo au milieu des flots, sous un fronton
sommé de l'écusson d'Ypres entre deux gros dauphins.
[Illustration: YPRES.--SUR L'ESPLANADE.--TIR DES ARCHERS DE
SAINT-SÉBASTIEN.]
Dans un cadre de grands arbres, sur la vaste esplanade demeurée avec une
partie du rempart, près de la gare, se dresse la perche de la compagnie
d'archers de Saint-Sébastien. Partout dans le pays flamand, sur un
tertre devant chaque village, au-dessus des toits rouges, apparaît la
perche du tir à l'oiseau, de même que dans l'Artois et la Picardie
jusqu'à Compiègne, c'est la galerie et les deux petits abris pour la
cible et pour les tireurs.
Les compagnies de Chevaliers d'arc et les confréries de
Saint-Sébastien, en Flandre ou en Picardie ont même origine.
Constituées depuis des siècles, elles durent toujours, malgré toutes les
transformations. Elles ont combattu souvent dans des rangs opposés, les
archers picards se sont distingués à Bouvines et dans les guerres contre
l'Anglais, les archers flamands avec les piquiers des Métiers ont à leur
compte de rudes prouesses dans les guerres du quatorzième siècle. Bien
qu'une confrérie de Saint-Sébastien soit un archaïsme à notre époque de
fusils portant à 6 kilomètres, l'arc des ancêtres, l'arme préhistorique
n'est pas abandonnée. Il est bon de s'accrocher le plus possible à ce
qui subsiste des vieilles traditions. Le passé n'est pas tout à fait
mort.
[Illustration: YPRES.--PORTAIL DU MARCHÉ AU POISSON.]
[Illustrations: LE DRAGON DU BEFFROI. ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINT-MICHEL.
GAND.--TOURELLE D'ANGLE DE L'HOTEL DE VILLE.]