Le décor de la Grand'Place.--Le Pavillon des Officiers espagnols.--Les
Eglises.--Le dernier mystère.--Ce qui survit de Nieuport.--Fantôme de
ville dans les Dunes.--Dixmude endormie dans ses prairies.
Une des plus gentilles portes pour entrer en Belgique est celle de
Furnes. On a suivi depuis Dunkerque les longues ondulations des dunes
piquées de végétation, qui menacent de couvrir, tout en les protégeant
contre la mer, les petits villages blancs aux toits rouges; les
montagnettes de sable envahissant se succèdent, laissant à peine
entrevoir la mer entre elles, de temps à autre; on a passé à Zuitcote,
marqué par le clocher de son église ensevelie sous le sable, clocher
servant aujourd'hui de Sémaphore, et voici bientôt, en quittant le
cordon des dunes pour la campagne verte toute sillonnée de canaux, la
petite ville de Furnes, et ses tours et ses pignons rouges, et sa jolie
gare en vieux style flamand, Furnes, ancienne petite cité d'aspect
accueillant et gai, et qui peut montrer comme souvenirs de son passé de
superbes édifices et une si magnifique Grand'Place.
Dans cette vaste plaine de Belgique qui s'ouvre, avec toutes ses villes
à l'histoire tumultueuse pleine de grandeurs tragiques et de pages
éclatantes, c'est le commencement des architectures caractéristiques, et
Furnes, comme ensemble monumental, peut être placée immédiatement après
les grandes cités d'art, Bruges, Gand et Ypres, au premier rang des
villes secondaires.
Bien petite ville aujourd'hui, à peine six mille habitants, mais comme
on prend une grande idée de son passé, lorsque, par les rues larges et
propres, mais un peu vides, aux grandes et belles maisons bien
entretenues, de couleur gaie, mais silencieuses, on débouche tout à coup
sur la Grand'Place, carré immense de maisons à pignons flamands dominées
par de hauts monuments. Ce forum le dit suffisamment, Furnes fut grande
et importante cité jadis; il fallut bien des guerres, et leurs malheurs
et leurs bouleversements, puis de lentes modifications économiques pour
rétrécir la ville à ses proportions actuelles.
[Illustration: LA GRAND'PLACE DE FURNES.]
Tout Furnes est sur cette place, ou derrière la ligne de maisons rouges,
qui semblent basses sous les hauts édifices montant en arrière. Des
ravages de la guerre, Furnes en eut sa bonne part aux époques
lointaines, dès le temps des Normands. Au treizième siècle, lorsque
Robert d'Artois ayant battu, sous ses murailles, Guy, comte de
Flandre, enleva Furnes, il la pilla et brûla de fond en comble. Plus
tard, les troubles religieux et les guerres du seizième siècle amenèrent
de terribles moments, ses églises en souffrirent, notamment
Sainte-Walburge. Cependant elle connut encore des jours de prospérité
après l'accalmie, puisque beaucoup de ses belles maisons, l'Hôtel de
ville et le Palais de Justice datent de l'occupation espagnole.
Le Pavillon des Officiers espagnols sur la place, belle construction
récemment restaurée, était la maison de ville du Moyen-Age, avant d'être
occupé par les troupes d'Espagne. C'est d'ailleurs une sorte de gros
donjon carré pourvu de créneaux et de tourelles d'angle sous le comble,
avec un bâtiment en retour sur la rue, façade plus ornée, d'un grand air
aussi, à fenestrages encadrés à la flamande.
Sur l'autre coin, au fond de la place, les Espagnols avaient fait un
corps de garde d'une haute maison à pignons, dont le rez-de-chaussée
forme une loggia à colonnettes. Cette maison avait été précédemment la
Halle aux vins et le quartier des veilleurs de nuit.
Tout l'angle de la place, en face du Pavillon des Officiers, est occupé
par l'Hôtel de ville et le Palais de Justice, bien différents de style,
quoique très rapprochés comme âge. D'un côté, c'est une façade massive
et presque sévère du dix-septième siècle, légèrement renfrognée, de
l'autre c'est la Renaissance flamande plus grasse et plus belle,
c'est-à-dire tout le charme d'un Rubens opposé à la froideur d'une belle
personne classique.
L'Hôtel de ville, de 1612, montre deux beaux pignons décorés de
frontons, de colonnettes, de motifs Renaissance, et, passant la tête
par-dessus les grands toits, une tourelle octogonale au comble surmonté
d'une petite coupole en poire. Sous l'un des pignons, une très élégante
loggia en avant-corps forme perron, avec balustrades en ramages
Renaissance découpés.
Par-dessus le grave Palais de Justice de 1628, tout en pilastres,
colonnes et balustrades, monte le beffroi, grosse tour en partie
gothique, avec, en retrait, sur la plate-forme carrée, une seconde tour
octogonale portant un campanile à coupoles.
Toutes les maisons de la place, sur la ligne du Palais de Justice, ont
des toits de tuiles rouges derrière des pignons en escalier, pignons
Renaissance à décoration variée, chacun avec une belle fenêtre à la
partie supérieure, surmontée d'une niche en coquille et encadrée de
colonnettes et de frontons, décorée d'écussons ou d'arabesques. Sur le
côté de l'Hôtel de ville, une autre façade plus ancienne, dans le style
du seizième siècle, présente une très belle disposition de moulures
montant d'en bas pour encadrer les fenestrages jusqu'à la pointe du
pignon.
Par-dessus les petites maisons Renaissance, s'élève le chœur de
l'église Sainte-Walburge, le chœur considérable et imposant qui est,
avec le transept, toute l'église, le reste manquant, ayant été détruit
ou n'ayant pas été achevé, ainsi qu'en témoignent un portail interrompu,
des fragments en attente de reconstruction et des débris enchâssés
autour de l'église dans la verdure du jardin. A l'intérieur, ce chœur
est très majestueux.
[Illustration: FURNES.--PAVILLON DES OFFICIERS ESPAGNOLS.]
On conserve à Sainte-Walburge, les groupes sculptés et les accessoires
de la grande procession annuelle du dernier dimanche de Juillet, établie
en souvenir de l'aventure d'un comte de Flandre, qui, rapportant de
Jérusalem, au temps des Croisades, un morceau de la vraie Croix, et
assailli sur les côtes flamandes par la tempête, fit vœu de l'offrir
à la première église qu'il apercevrait à terre. La fureur de la mer
s'apaisa aussitôt et le croisé, à travers les dernières vagues, aperçut
la tour de Sainte-Walburge de Furnes pointant au-dessus de la ligne
sablonneuse du rivage.
[Illustration: FURNES.--TOUR DE SAINT-NICOLAS.]
Par la suite, des confréries se fondèrent en l'honneur de la vraie
Croix, et instituèrent une solennelle procession, qui était en même
temps une représentation du Mystère de la Passion. Cette procession,
supprimée seulement pendant les troubles religieux de la Réforme, a lieu
encore, ou plutôt ce Mystère se joue encore tous les ans, et déroule
dans les rues de Furnes, à travers le magnifique décor de la
Grand'Place, tous les épisodes de l'histoire du Christ, depuis l'étable
de Bethléem, la fuite en Egypte, la trahison de Judas, la flagellation,
jusqu'au grand drame du Calvaire et la Résurrection, les uns figurés par
des personnages vivants, les autres par des groupes sculptés avec une
foule considérable de figurants: Prophètes, Apôtres, Juifs, anges,
cavaliers, soldats romains accablant le Christ de coups de lance
lorsqu'il succombe sous le poids de sa croix, etc., etc. A la suite, à
travers les foules accourues pour cette célèbre procession, passent les
pénitents et pénitentes, en longue robe noire, la tête couverte de la
cagoule, pieds nus, portant ou traînant d'énormes croix de bois.
[Illustration: LES HALLES A NIEUPORT.]
Sur la partie de la Grand'Place en prolongement du Pavillon des
Espagnols, les façades, sauf le joli pignon du théâtre, n'ont plus de
caractère artistique, mais se découpent encore pittoresquement en
avant de la deuxième église de Furnes, Saint-Nicolas, dont la vieille
tour se dresse, épaisse et rugueuse, ses vieilles briques écorchées et
patinées par le temps.
En dehors de cette Grand'Place si bien meublée, Furnes n'a plus autre
chose à montrer; quelques maisons çà et là et sa belle gare gothique.
Oui, elle est gothique, mais ce n'est pas un de ces pastiches grinçants
et mesquins que l'on connaît, fabriqués avec des détails ramassés et
appliqués n'importe comment, c'est franc et bien accommodé au programme,
c'est ainsi qu'un constructeur du quinzième siècle eût conçu une gare,
si le quinzième siècle en avait eu besoin.
A quelques kilomètres dans les dunes, somnole une autre ville tout à
fait déchue, celle-là, Nieuport, jadis havre important, ville forte,
cité commerçante d'où s'élançaient des flottes pour le négoce ou la
grande pêche.
La côte est toute en longues chaînes de montagnes de sables cachant la
mer, et nichant dans leurs creux les petits villages de pêcheurs et les
plages de bains. Nieuport montre au milieu des prairies ce qui lui reste
de rues et de maisons, groupées autour de la grande place vide. Hélas!
tout est tristesse et solitude dans la ville, rien ne remue par les
rues, le grand bâtiment gothique des Halles, morne et vide, semble
bailler par toutes les grandes ouvertures d'un rez-de-chaussée original
en avant-corps, par toutes ses fenêtres, où il semble bien, qu'en
partant, les gens du seizième ou dix-septième siècle ont oublié
seulement de mettre les volets.
La pauvre ville eut jadis vingt mille habitants, elle est fille d'un
village de pêcheurs, hameau de la ville de Lombardzyde, que la mer
écrasa et emporta sous ses vagues en 1116. Lombardzyde est redevenu
village de pêcheurs et de baigneurs.
[Illustration: NIEUPORT.--TOUR DES TEMPLIERS.]
Nieuport, né de sa ruine, connut plusieurs siècles de prospérité, coupés
de quelques mauvais moments, puis les jours difficiles vinrent tout à
fait; les secousses et les alertes des guerres se suivant et se
répétant, ses remparts eurent à subir de trop nombreuses attaques. Après
des sièges malheureux, la prospérité s'en fut, le commerce disparut et
la ville, en pleine décadence, sombra dans sa léthargie actuelle.
Le grand bâtiment des Halles est pourtant un bel édifice de vastes
proportions, que domine fièrement le beffroi. Grandeur déchue, spectre
mélancolique du passé, le vaste monument est vide, et rien ne remue en
lui ni devant lui sur le pavé. Les cultures ensevelissant la place des
remparts, des édifices et des rues disparues, la campagne a reconquis la
ville et vient jusqu'auprès du beffroi. D'un côté, il y a des champs et
des jardins tout de suite; de l'autre, de petites maisons basses
quelconques et le clocher de l'église, une grosse tour trapue, clocher
découronné sans doute. L'église est grande aussi, d'un beau caractère à
l'intérieur avec de nombreux monuments, un jubé, une chaire de pierre du
quinzième siècle encadrant des bas-reliefs dans ses panneaux.
Derrière cette église, verdures, jardins, petits chemins, c'est la
campagne; à quelque distance dans les arbres, une grosse masse sombre se
dresse sur un léger renflement du sol. C'est le débris d'une Commanderie
de Templiers, un donjon de briques, carré comme tous les donjons de
l'ordre du Temple. Annexé à la ville, il en défendait une porte disparue
avec le rempart. La Commanderie fut incendiée et ruinée en 1383 par les
Anglais, comme la ville, du reste, que le duc de Bourgogne, Philippe le
Hardi, rebâtit deux ans après.
Pour secouer un peu la mélancolie de Nieuport et des paysages de sable
sur la côte, il n'y a qu'à se rappeler la belle bataille livrée ici, sur
les sables de la plage, en 1600, par les troupes du Stadthouder des
Provinces Unies, Maurice de Nassau, prince d'Orange, contre l'archiduc
Albert et l'armée espagnole. Cernée dans les dunes, séparée de sa
flotte, l'armée de Maurice de Nassau ne pouvait que vaincre ou mourir.
Et pendant toute une journée ce ne furent que charges désespérées sur le
sable, presque dans les premières vagues, belles chevauchées
d'escadrons, marche serrée des bataillons traversant l'Yser sous le feu,
avec de l'eau jusqu'aux hanches, chocs et carnages jusqu'à déroute
complète des Espagnols, qui laissèrent cinq mille cadavres dans la dune,
autant de prisonniers et cent cinq drapeaux.
Une troisième ville, à quelque distance en remontant l'Yser, vivote dans
les terres, endormie non moins mélancoliquement que Nieuport, parmi les
pâturages où de loin en loin tourne quelque moulin.
C'est la curieuse petite Dixmude, bien plus tombée que Nieuport, si elle
eut jadis trente mille habitants vivant à l'aise dans ces maisons qui
n'en abritent plus maintenant que onze cents. Enchâssée dans la verdure
de ses magnifiques prairies, elle dresse encore, pour attester son
ancienne splendeur, des beffrois et des flèches.
[Illustration: DIXMUDE.--LE JUBÉ DE SAINT-NICOLAS.]
Dixmude en son temps fut une grande cité, un port; il y a très
longtemps, quand l'Yser pouvait lui amener des navires, elle fut ville
forte et la marée baignait ses murailles; elle fut cité de commerce,
elle eut des métiers et de nombreux artisans comme ses grandes voisines
Ypres et Gand;--maintenant, revenue de tout, elle élève des vaches dans
ses prairies et soigne la renommée de son beurre.
[Illustration: DIXMUDE.--LA GRAND'PLACE.]
Hélas! où sont ses corporations et ses confréries? Ce qui en fit
l'ombre d'une ville, ce furent des sièges et des sièges, des assauts par
les milices de Gand ou Bruges, des pillages, des incendies, dont un
seul, en 1553, détruisit le château, les Malles, avec trois cents
maisons.
Onze cents habitants seulement. Un des coins de l'immense Grand'Place
les contiendrait tous sans peine, car elle est encore plus grande que
celles de Furnes et de Nieuport réunies. Le passant,--on doit dire le et
non pas les, car il y en a rarement plus d'un à la fois,--le passant,
qui la traverse en a pour cinq bonnes minutes.
Le voyageur circulaire n'a pas à regretter ses pas, car cette place fait
un beau fond de tableau; il y a quelques vieilles maisons, une prison
bien rébarbative, aux fenêtres formidablement quadrillées de barreaux de
fer, un Hôtel de ville tout neuf et par-dessus les toits rouges, la
masse sombre de l'église Saint-Nicolas.
Ces onze cents habitants se sont fait bâtir un nouvel hôtel de ville
dans le beau style ogival flamand--on restaure et on construit beaucoup
en Belgique, de très importants monuments, et toujours dans le style
national.--Donc, pas si endormis dans la tristesse, les habitants de
Dixmude. Leur Hôtel de ville est pourvu d'un joli beffroi en
avant-corps, avec bretèche ouverte, comme au Moyen-Age pour parler au
peuple dans les grandes occasions, tumultes ou autres. Dans la Dixmude
moderne, ces occasions doivent être rares. L'ensemble s'arrange très
bien, avec un pignon Renaissance à gauche, le pignon sévère de la prison
à droite et Saint-Nicolas, comme repoussoir en arrière.
Saint-Nicolas, vaste église à grosse tour gothique, est l'écrin sombre
et rugueux d'un joyau de pierre follement sculpté, fouillé, tarabiscoté
et fanfreluché sur toutes les lignes et sur toutes les coutures, en
gothique tout ce qu'il y a de plus fleuri, fantastique dentelle
pétrifiée ou guipure de pierre arrangée en jubé devant le chœur.
Le jubé de Dixmude est célèbre et mérite sa réputation, ses arcs en anse
de panier, se doublent et se triplent de moulures festonnées et
refestonnées, qui se découpent en trilobes, se relèvent et s'avancent en
pointe pour porter des statuettes nombreuses; c'est extraordinairement
compliqué et flamboyant, en contraste avec les lignes un peu rudes de
l'église.
En tournant à l'extérieur de Saint-Nicolas, on peut voir sur des
carrefours étroits des porches sous de hauts fenestrages, et une petite
place arrangeant très pittoresquement de vieilles maisons avec un petit
marché au poisson, en avant de l'abside et des pignons des nefs
latérales.
Les petites rues n'offrent guère autre chose; de vieilles maisons
bordent le canal, un superbe moulin de bois tourne à deux pas de la
Grand'Place, mais il y a le béguinage. Ah! si la ville semble plongée
dans le sommeil, le béguinage, petite cité dans la cité, bien enclose
dans une enceinte particulière, c'est le royaume du Silence. Tout y
semble figé et endormi depuis des siècles. Petits murs bordant les
jardins, petites maisons entourant une petite place, petite église
vieille, vieille, qui semble ratatinée et courbée vers le sol, petites
ruelles tournant autour, tout est en briques peintes en blanc, avec une
bordure de peinture noire en bas, soulignant tous les angles.
Pas un bruit, pas un souffle. Ce béguinage de petite ville, c'est du
silence dans le silence: le feuillage des jardinets oserait-il remuer si
le vent soufflait? Le ciel est bleu, il y a du soleil sur ces briques
blanchies, ce n'est pas triste. Une forme noire passe sans bruit,
lentement, c'est une béguine encapuchonnée, une bonne petite vieille
trottinant doucement sous la cape de sa mante, une figure ronde et rose,
mais toute plissée de rides, le menton et le nez tendant à se rejoindre.
On lui donnerait plusieurs centaines d'années, elle doit dater de la
fondation du béguinage, et peut-être est-ce Sainte Begga elle-même,
fondatrice de l'ordre des Béguines, en tournée de surveillance.
[Illustration: DIXMUDE.--LE BÉGUINAGE.]
[Illustration: LE BÉGUINAGE DE COURTRAI.]