CAMBRAI--VALENCIENNES

Au pays des Hôtels de Ville.--Le Palais de Fénelon.--La Porte

Notre-Dame.--Quelques vieilles façades.--La Maison du Prévost.--Les

vieux Chroniqueurs.--Monstrelet et Froissart.

Sur la vieille terre flamande, les villes se touchent, plus serrées

qu'en nul autre pays d'Europe, surtout lorsqu'on a quitté la Flandre

française et franchi la frontière après Lille.

Et ce sont toutes de vieilles cités historiques, illustres pour le rôle

considérable joué aux grandes époques du Moyen-Age, et enrichies par les

grands courants commerciaux et maritimes du temps de la Hanse, des

villes fameuses pour la grandeur souvent épique de leur histoire

mouvementée, pour l'indomptable vaillance de leurs fourmillants

bataillons des Métiers et des Communes, dans les grandes luttes contre

la puissance féodale ou la domination espagnole.

Elles sont si rapprochées que, du haut des beffrois, les guetteurs

pouvaient apercevoir de tous côtés d'autres beffrois, d'autres flèches

pointant dans le bleu du ciel, sur les horizons plats.

Dans les Flandres de jadis, c'étaient de vastes ports ouverts sur le

monde entier, au fond de quelque estuaire de grand fleuve arrivant du

fond des Allemagnes, ou de grandes cités industrielles au cœur du

pays, mais rattachées à l'Océan par la mince ligne de quelque canal où

se suivaient à la file les navires venus de pays lointains, pendant que

sur toutes les routes de terre les chariots de marchandises, en longs

convois, apportaient tous les produits de l'Europe, du levant au

couchant.

Ces ruches travailleuses débordaient d'une population remuante, qui le

prenait parfois de très haut avec les princes et les seigneurs,

population prompte aux révoltes et aussi courageuse aux besognes de

guerre qu'à celles de ses métiers, mais après les pires désastres, se

remettant toujours vaillamment à l'œuvre.

Très vivantes encore aujourd'hui, ou bien déchues et somnolentes, ce

sont toujours cités de grande originalité pittoresque et de haut goût

artistique.

L'art s'y épanouissait, autrement peut-être qu'en Italie, mais tout

autant, art moins fastueux, plus concentré, plus profondément senti dans

la brumeuse atmosphère. Et sous un ciel humide et voilé, l'art créait

les joies nécessaires que le soleil se refuse à dispenser aussi

généreusement que là-bas, l'art ciselait les monuments, fleurissait

toutes leurs lignes du haut en bas, taillait et fouillait leurs

sculptures, découpait diversement tous les pignons des logis bourgeois,

effilait vers les premiers nuages toutes ces flèches, du haut desquelles

les carillons, pour égayer et faire chanter le ciel, lançaient d'heure

en heure les chansons des cloches.

Après les longues plaines de Picardie et d'Artois, où les tours des

Hôtels de ville montrent bien leur cousinage architectural avec les

splendides palais municipaux de Belgique, après les mornes horizons des

pays miniers où, parmi les collines en scories de charbon, se dressent

tant de sombres beffrois industriels, tant de gigantesques cheminées

vomissant des fumées noires et tourbillonnantes, tant de hauts fourneaux

en gueule d'enfer, la vraie campagne flamande enfin se découvre:

verdures à perte de vue, prairies et bouquets d'arbres, villages aux

maisons de briques passées à la chaux ou peintes en blanc, aux toits de

grosses tuiles d'un rouge éclatant, alignées le long d'un canal dans le

feuillage, avec quelque haut moulin de briques battant des ailes de loin

en loin. Et c'est tout à fait, vers Cassel ou Dunkerque, le paysage

classique des peintres flamands ou hollandais, ou, pour parler comme

aujourd'hui, une symphonie de bleu, de vert et de rouge.

Auparavant, il y a des villes un peu intermédiaires, où l'empreinte

flamande est moins marquée, modifiée et atténuée plus ou moins par une

sorte de refonte subie au cours des derniers siècles. La marque

particulariste ne se retrouve que dans certains monuments, ou bien

lorsque, parmi les maisons carrées aux toits réguliers, surgissent tout

à coup quelques vieux pignons de briques en escalier ou à grosses

volutes, évoquant les origines et l'ancien goût régional.

La vieille cité de Cambrai est une jolie ville blanche et propre où les

plus vieilles choses ne semblent pas dater de plus loin que la réunion à

la France sous Louis XIV. Larges rues d'allures bourgeoises, grands

boulevards tournant sur l'emplacement des anciens fossés, avec une

ancienne porte de temps en temps, grande place d'aspect très moderne,

monuments également modernes ou modernisés,--à première vue voilà tout

Cambrai.

L'Escaut tout jeune a encore bien à courir, avant de devenir le large

fleuve qui connaîtra sous Anvers les grands navires de haute mer, les

gigantesques paquebots venus des lointains océans; il se divise à

Cambrai en plusieurs bras et reçoit du canal de Saint-Quentin les lentes

péniches marchant comme des canards à la file, sous les peupliers.

Dans cette ville si moderne, que reste-t-il pour parler du Cambrai du

Moyen-Age où passa triomphant le roi Charles VI après sa victoire de

Rosebeke sur les Flamands, vengeant après soixante-quinze ans la défaite

subie à Courtrai par la Chevalerie française? Que reste-t-il du Cambrai

de la Renaissance, qui fut deux fois lieu de rencontre entre les

Empereurs et les Rois de France pour y négocier des traités de paix et

vit se dérouler les magnificences des cours de François Ier et de

Charles-Quint, de la ville impériale où Charles, au grand dam des

bourgeois, construisit une citadelle, en jetant bas, pour ses bastions,

des centaines de maisons avec la vieille collégiale Saint-Géry.

[Illustration: CAMBRAI.

MAISON DE BOIS PRÈS LA CHAPELLE DES JÉSUITES.]

Il ne reste pas beaucoup de pierres de ces temps pourtant si proches.

Siège d'un archevêché-duché dont Fénelon fut le plus célèbre pasteur,

portant la crosse au milieu d'un chapitre illustre, Cambrai possédait

une magnifique cathédrale, de belles églises, de riches abbayes, des

couvents nombreux; toutes ces magnificences architecturales disparurent

pendant la Révolution, rasées par un stupide vandalisme. Notre-Dame,

l'église métropolitaine, est moderne, ayant été construite il y a

quarante ans, après un incendie; l'église Saint-Géry date pour la plus

grande partie du dix-huitième siècle, avec quelques restes anciens. Ce

n'est d'ailleurs pas l'édifice consacré par le Moyen-Age à Saint-Géry,

l'un des premiers évêques de Cambrai, mais l'ancienne chapelle de

l'abbaye de Saint-Aubert, avec laquelle on reconstitua une paroisse du

vieux Saint cambrésien.

Du palais archiépiscopal où passèrent bien des prélats jusqu'à Fénelon,

et que l'illustre archevêque, après la bataille perdue à Malplaquet près

de Mons, en 1709, convertit en hôpital pour les blessés, de ce palais

que le très proche successeur de Fénelon au siège de Cambrai, Dubois, le

cardinal des roués de la Régence, respecta en ne l'occupant point, il ne

reste qu'un portique en architecture du commencement du dix-septième

siècle, composé de trois arcades décorées d'écussons très ornementés,

portant des inscriptions latines: _A Clave Justitia_, d'un côté, _A

Gladio Pax_, de l'autre, rappelant les attributions des

Archevêques-ducs, spirituelles avec les clefs de saint Pierre,

temporelles avec le glaive de justice.

Ce portique, flanqué aujourd'hui d'estaminets, ne voit plus passer les

magnifiques prélats et les chanoines à perruques et dentelles

d'autrefois, il n'encadre plus que d'humbles passants, petits

locataires, ouvriers et ouvrières.

[Illustration: CAMBRAI.--PORTIQUE DE L'ANCIEN ÉVÊCHÉ.]

Le dix-septième siècle a laissé encore une assez curieuse façade de

chapelle en style classique fignolé et surchargé, avec fronton à

volutes, pilastres, frises, sculptures partout. C'était jadis la

chapelle du collège des Jésuites, hier celle du Séminaire; pendant la

Terreur et sous le sanglant proconsulat de Joseph Lebon, le tribunal

révolutionnaire opérait à côté dans une salle du collège.

Tout près de cette fastueuse façade, une vieille maison de bois, rare

débris du Cambrai des âges précédents, contraste gaiement par son

pignon ogival ardoisé, ses poutrelles sculptées, avec les lignes froides

et banales des rues un peu trop modernes.

L'Hôtel de ville de Cambrai n'a rien de flamand, l'hôtel de l'ancien

échevinage et le vieux beffroi communal ayant été remplacés au

dix-huitième siècle par un vaste édifice classique, refait encore de nos

jours avec un plus grand luxe de colonnes gréco-romaines, de balustrades

et de vases décoratifs. Au milieu de la façade, quatre colonnes en

avant-corps supportent le classique fronton que surmonte un élégant

campanile à coupole, sur le côté duquel montent la garde les Jacquemarts

célèbres: Martin et son épouse Martine, en costume antique, placés là,

dit-on, par l'empereur Charles-Quint, en remplacement des Jacquemarts

plus anciens du vieux beffroi.

Quelques parties subsistent de l'ancienne enceinte, c'est d'abord la

porte de Paris ou du Saint-Sépulcre, un gros pâté de murailles gothiques

complètement isolé et en bon état, à grosses tours par derrière et

tourelles vers la ville, puis la porte Notre-Dame, beau morceau

dix-septième siècle, de bel aspect avec ses gros bossages en diamants,

ses deux étages de colonnes superposées, ses canons de pierre dressés

sur le toit, sa statuette de la Vierge dans une niche, mais qu'il aurait

fallu voir, comme il y a peu d'années encore, enchâssée dans son rempart

au bout du pont jeté sur le fossé. Aujourd'hui, privée de ses

accessoires, la porte Notre-Dame ressemble surtout à une maison qui

occuperait le milieu de la rue.

Les remparts de briques et pierres du château de Selles, continuent à

défendre la ville au nord; le château sert aujourd'hui d'hôpital

militaire. La porte de Selles, longue voûte sombre passant sous le

château, conduit aux fossés pleins d'eau, à l'Escaut et aux verdures

mouillées de la campagne.

[Illustration: PORTE NOTRE-DAME, A CAMBRAI.]

A quelques lieues, sur l'Escaut aussi, Valenciennes a bien des

caractères communs avec Cambrai. C'est une ville un peu plus importante

cependant, avec un passé historique plus chargé, mais qui n'a pas laissé

beaucoup plus de traces dans le grand remaniement opéré aux derniers

siècles.

La grande place, immense avec un important Hôtel de ville, manque aussi

de couleur. Que n'a-t-elle gardé un peu plus de ses vieilles maisons

d'autrefois! Il y en a encore deux dans un coin, perdues et comme

honteuses, les pauvres belles de jadis, au milieu des façades

rectilignes et ennuyeuses. Cependant elles ne manquent pas de charmes,

avec leurs étages en encorbellement, leurs pignons ardoisés, leurs

consoles sculptées, tandis que l'impitoyable--et pitoyable--goût moderne

a rasé soigneusement les façades voisines, et distribué partout les

fenêtres à intervalles réguliers.

[Illustration: HOTEL DE VILLE DE DOUAI.]

L'Hôtel de ville, construit au dix-septième siècle, est un monument

d'une certaine ampleur, flanqué aux angles de tourelles décoratives dans

le style de la Renaissance; on avait conservé le vieux beffroi du

Moyen-Age qui datait de 1237 et montait à 70 mètres; malheureusement ce

beffroi, bien des fois réparé ou mal rafistolé, a fini par s'écrouler en

1843.

L'histoire de Valenciennes est fort mouvementée; c'était déjà aux

anciens jours une ville de commerce importante, affiliée à la Hanse,

comme ses grandes voisines du cœur de la Flandre, Gand et Bruges, une

ville fière et libre, avec une bourgeoisie enrichie par le négoce. Les

troubles religieux du seizième siècle portèrent un coup terrible à cette

prospérité qui s'était développée jusque sous Charles-Quint. Les

querelles religieuses commencées, le moment vint vite où elles prirent

un caractère de lutte furieuse et implacable; alors Huguenots et

Catholiques se massacrèrent, pillèrent et brûlèrent à qui mieux mieux.

Les Huguenots dévastèrent les églises et furent quelque temps les

maîtres en ville. Les Espagnols intervinrent et prirent la place en

1567, après un siège difficile; le duc d'Albe, cinq ans après dut la

reprendre encore, la garnison espagnole de la citadelle n'ayant pu

empêcher les bandes protestantes de pénétrer en ville, et il en résulta

une horrible mise à sac qui dura douze jours.

[Illustration: UN COIN DE LA GRAND'PLACE, A VALENCIENNES.]

Au dix-septième siècle, Turenne essaya sans succès d'enlever

Valenciennes aux Espagnols, mais en 1677, les armées de Louis XIV

reparurent avec le Roi en personne, et la ville, emportée d'assaut après

un siège rapide, fut définitivement réunie à la France.

Le monument religieux le plus important de Valenciennes est Notre-Dame

du Saint-Cordon, belle et grande église construite de nos jours dans le

style du treizième siècle, avec une haute tour à flèche pointant à plus

de 80 mètres. On la voit bien surtout du parc arrangé sur l'emplacement

des anciens remparts, près de la Tour de la Dodenne.

Son nom lui vient d'un vœu fait par les Valenciennois au onzième

siècle, lors d'une peste qui ravagea la ville et emporta sept ou huit

mille habitants en très peu de jours. Alors que les habitants

désespéraient devant le fléau, un ermite eut une apparition, la Vierge,

en compassion des prières des pauvres pestiférés, venait, aidée par une

troupe d'anges, entourer les remparts d'un filet protecteur. La peste

arrêta ses ravages immédiatement et ne dépassa pas le cordon. En

reconnaissance, une procession solennelle eut lieu annuellement et le

cordon de la Vierge fut enfermé dans une châsse magnifique en une église

dédiée à Notre-Dame.

[Illustration: VALENCIENNES.--MAISON DU PRÉVOST.]

Dans les rues, les logis d'autrefois sont rares, le débris le plus

pittoresque du vieux Valenciennes est la maison dite du Prévost, à

l'angle des rues de Paris et Notre-Dame, vieil hôtel de briques aux

murailles écorchées et abîmées; l'encorbellement de l'étage sur faux

mâchicoulis en ogive fait très bien, ainsi que le renflement en tourelle

renfermant l'escalier, malheureusement les fenêtres ont perdu leurs

meneaux et leurs moulures.

Dans le faubourg de Paris, presque aux champs, il est encore une petite

maison fort jolie, plus jeune que celle-ci d'un bon siècle: le pignon a

trois étages de volutes avec des mascarons grassement sculptés, et une

tourelle carrée s'élève en arrière. C'est le type de ces maisons qu'on

s'obstine à appeler maisons espagnoles un peu partout dans le Nord. Il

est superflu de dire qu'elles n'ont absolument rien d'espagnol et ne

ressemblent aucunement aux architectures d'au delà des Pyrénées,

seulement elles sont du temps de l'occupation espagnole. De même, en

d'autres provinces, en Normandie, en Picardie ou ailleurs, on entend

dire de telles églises, ou de tels clochers du quinzième siècle, que ce

sont ouvrages des Anglais; les Anglais, pas plus que les Espagnols,

n'ont rien bâti en France, où d'ailleurs ils avaient bien d'autres

choses à faire et bien d'autres préoccupations.

C'est ici le pays des chroniqueurs, des vieux historiens du Moyen-Age. A

Cambrai s'élève la statue d'Enguerrand de Monstrelet, le chroniqueur des

luttes entre Armagnacs et Bourguignons, le narrateur exact des fêtes,

des tournois et des splendeurs, aussi bien que des guerres et des

désolations de la première partie du quinzième siècle. Il avait été

bailli du chapitre de Cambrai et ensuite prévôt de la ville. A

Valenciennes, c'est encore une autre statue d'historien, celle de

Froissart, né à Valenciennes en 1337, le chroniqueur voyageur, toujours

en recherche de beaux et brillants gestes de chevalerie, batailles,

sièges et chevauchées, de hauts faits et de magnifiques histoires de

rois, princes, seigneurs et nobles dames, à raconter, détailler

amoureusement et embellir de gracieuses et brillantes enluminures.

Le peintre Watteau, dont la statue se dresse bien près des noires

murailles de l'église Saint-Géry, est aussi un évocateur, mais d'un

autre temps, d'une folle époque où falbalas et dentelles ont remplacé

armures de fers et cottes historiées.

[Illustration: VALENCIENNES

PIGNON DANS LE FAUBOURG DE PARIS.]

[Illustration: GRAVELINES.--L'ÉGLISE RELIÉE AUX CASERNES.]

Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française · 第 7 / 42 题