Quinze jours durant, Bienville resta renfermé, sans vouloir en sortir,
dans la chambre que M. de Frontenac lui avait assignée au château. Là,
tout entier à sa douleur, il passa les jours et les nuits courbé sur sa
souffrance, comme pour sonder le gouffre que le malheur venait de
creuser en son âme.
Ainsi replié sans distraction sur son mal, il meurtrit plus encore son
coeur déjà si rudement froissé par la main de fer de l'infortune. Si
sombre lui paraissait l'avenir, qu'il fermait d'effroi les yeux quand la
noire image du présent tendait à s'effacer un peu devant eux. Et
lorsque le vol de sa pensée, lasse de se heurter à chacun des traits de
ce navrant tableau, se retournait vers le passé, le contraste des joies
d'autrefois faisait si violemment ressortir les peines du présent, que
sa blessure s'ouvrait plus grande et plus cuisante encore.
Si douces étaient pourtant les chansons de ces fauvettes qui venaient
voleter sur le champ de mort de ses espérances et moduler les concerts
passés de son premier amour, qu'il n'avait pas le courage de les
chasser.
--Pauvres oiseaux de remémoration d'un temps qui n'est plus, disait-il
alors, je ne saurais vous donner traîtreusement du plomb sous l'aile,
quand vous m'apportez de si douces souvenances. Venez, petits, revenez
encore gazouiller sur le nid de mémoire, et que le duvet de vos plumes
réchauffe mes idées qui se glacent au vent froid de la réalité.
Mais soudain venait s'abattre sur eux l'oiseau de proie du malheur. Oh!
comme ils fuyaient alors à tire-d'aile, en poussant des cris plaintifs,
ces pauvres oisillons tout meurtris par la serre du vautour.
Ce qu'il souffrait en ces moments, le triste délaissé, ne saurait être
dit; car tout ce que ses souvenirs avaient de charme dans le passé, n'en
rendait que plus poignantes les angoisses du présent.
Deux semaines se passèrent ainsi sans qu'on pût pénétrer jusqu'à
Bienville.
Comme on avait pu constater, pendant ce temps, que les Anglais étaient
réellement partis et qu'il n'y avait plus de crainte de les voir
revenir, la saison étant trop avancée, le gouverneur se résolut à
renvoyer les troupes de Montréal.
Le soir qui précéda leur départ, M. de Frontenac donna un grand dîner à
ses officiers. Bienville, qui s'était fait excuser auprès du Comte, put
entendre de sa chambre la joie et les rires de ses compagnons d'armes
durant tout le repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Le
cliquetis des verres et les éclats de voix des convives lui causèrent un
supplice indicible; car la souffrance a pour effet de rendre
misanthrope, et dans nos heures sombres, le plaisir d'autrui nous irrite
et nous rend nos maux encore plus insupportables.
Enfin les paroles d'une santé portée à la belle France par le gouverneur
lui-même, vinrent retentir à son oreille. Les convives y répondirent par
un énergique bravo qui gronda comme un tonnerre dans les grands
corridors du château; et le son plus rapproché des voix, le bruit des
portes qui s'ouvraient et se refermaient çà et là dans le vaste édifice,
lui indiquèrent que les conviés venaient de se séparer.
Le silence se fit bientôt partout, et Bienville n'entendit plus que les
pas de la sentinelle qui marchait au dehors sur la terrasse.
Après avoir éteint sa bougie, Bienville, appuyé sur le bord de sa
fenêtre qui donnait sur le Saint-Laurent, regardait, pensif, les
rayonnements de la lune qui zébrait de remuantes lames d'argent les eaux
du fleuve assoupi. Tantôt son oeil s'arrêtait sur les falaises de la
Pointe-Lévis, qu'une lumière pâle éclairait en grandissant l'ombre des
sapins accrochés aux flancs du roc. A distance, ces arbres semblaient
autant de fantômes d'une race géante, qui seraient venus s'accouder sur
la rive du grand fleuve pour y rêver en regardant couler les flots.
Tantôt son regard se perdait au loin dans la brume qui voilait à demi
les côtes boisées de Beauport et de l'île d'Orléans.
Il en était à comparer ce calme grandiose de la nature au bouillonnement
des passions qui embrasaient son sein, quand on heurta du doigt sa
porte.
Etonné de recevoir une visite à une heure aussi avancée, Bienville, qui,
du reste, n'avait voulu recevoir personne depuis deux semaines, ne
répondit pas et ne se dérangea point d'abord. Mais une voix qui ne lui
était pas inconnue lui dit bientôt du dehors:
--Ouvrez-moi donc, monsieur de Bienville.
Celui-ci tira le verrou de sa porte et recula d'étonnement quand il
aperçut M. de Frontenac.
Le comte portait une lanterne sourde, qu'il déposa près du bougeoir
d'argent qui était sur la table de nuit de son hôte. Puis il fit signe à
Bienville de refermer la porte.
Lorsque François se fut approché du comte, celui-ci dit au jeune
LeMoyne:
--Mon cher Bienville, ce n'est que ce soir, et à la fin du dîner
seulement, que j'ai appris votre malheur. Soyez certain, mon ami, que
la nouvelle m'en a vivement affecté, et que je compatis à votre juste
chagrin.
Le comte, en disant ces mots, prit affectueusement la main du jeune
homme.
Au seul contact de cette main, Bienville, le fier guerrier qui n'avait
pas voulu verser une larme depuis sa fatale entrevue avec Marie-Louise,
sentit un frisson glacial courir par tous ses membres, et il se prit à
pleurer.
Sachant bien qu'il valait mieux ne pas arrêter cette effusion, M. de
Frontenac garda quelques instants le silence, qu'interrompaient seuls
les sanglots de Bienville. Et quand cette pluie de larmes eut diminué,
le comte reprit:
--Je sais d'autant mieux comprendre les peines de l'âme que j'ai
moi-même bien souffert. Votre coeur est tout endolori par ce coup imprévu
du sort qui rejette à jamais loin de vous une jeune fille que vous
aimez. Mais que serait-ce donc, mon ami, si vous étiez l'époux d'une
femme que vous aimeriez autant que Mlle d'Orsy vous est chère, et que
cette femme, foulant aux pieds votre amour, eût cessé de vous donner la
moindre marque de tendresse dès les premiers jours de votre mariage?
Bienville, je vous ai toujours considéré comme un fils--hélas! j'en
avais un autrefois, mais le ciel m'a même enlevé ce dernier sujet de
consolation[74]--écoutez donc cette confidence qui devra mourir avec
vous.
[Note 74: "Anne et le comte eurent un fils, enfant unique qui
périt dans la fleur de la jeunesse. Les uns rapportent qu'il fut
tué à la tête d'un régiment qu'il commandait, au service de
l'évêque de Munster, allié de la France; les autres disent qu'il
périt misérablement dans un duel." (Alfred Garneau, "Les Seigneurs
de Frontenac," _Revue Canadienne_ de 1867.)]
De l'autre côté des mers, là-bas, dans ma chère France, vit une femme
aussi belle qu'indifférente. En la faisant si parfaite de sa personne,
Dieu voulut la dédommager, sans doute, du peu de sentiment dont il la
voulait gratifier. Un jour, que j'ai cent fois maudit, ma fatale
destinée me jeta sur sa voie. En la voyant, je l'aimai. Nul doute que je
lui plus aussi d'abord, car elle répondit à mes voeux et consentit à
m'épouser en secret. Son père, M. de la Grange-Trianon, ignorait encore
notre mariage, lorsqu'il s'avisa tout à coup de s'opposer à nos amours,
qu'il avait paru favoriser jusqu'alors. Madame de Frontenac répondit
qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que moi. Irrité, M. de la
Grange-Trianon la força d'entrer au couvent. C'était le premier échec à
mon bonheur. On la rendit pourtant bientôt à mes désirs lorsqu'elle eut
avoué notre union. J'aurais dû m'attendre, n'est-ce pas? que cette
séparation augmenterait l'ardeur de son attachement pour moi. Il n'en
fut rien. Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'on avait
accepté notre mariage, que déjà l'indifférence de la comtesse ne se
déguisait plus à mes yeux. Et cependant, Dieu m'est témoin que je ne
l'ai jamais provoquée. Auprès d'elle toujours empressé, je ne m'étudiais
qu'à lui plaire; et mon amour pour madame de Frontenac n'avait fait que
grandir quand je m'aperçus que le sien avait diminué d'autant. C'est
alors que je souffris des tortures d'autant plus fortes que je savais ne
les avoir pas méritées. Bientôt même l'inconstante ne fit un mystère à
personne de l'éloignement qu'elle ressentait pour moi.[75] Depuis lors,
jamais un mot, pas même un regard d'elle ne sont venus dérider mon front
dans l'amer délaissement où elle m'a jeté. Dégoûté d'une vie si pénible,
j'allai chercher la mort sur maints champs de bataille, en Flandre, en
Allemagne, en Piémont, jusqu'en Orient, mais sans pouvoir l'y trouver
nulle part.
[Note 75: Je renvoie le lecteur curieux de connaître les
détails de la vie intime du comte et de la comtesse de Frontenac,
aux mémoires de Mlle de Montpensier, dont madame de Frontenac
était dame d'honneur. Il y est rapporté, entre autres choses, une
très curieuse anecdote qui donne une idée de ce qu'était la vie
conjugale en France au XVIIe siècle. (Voir les mémoires de Mlle de
Montpensier, à la page 164 et suivante du vingt-septième tome de
la "Nouvelle collection de mémoires pour servir à l'histoire de
France.")]
Lorsqu'en 1672 je fus nommé pour la première fois gouverneur du Canada,
ma femme refusa de m'y accompagner. Même, dix ans après, le roi m'ayant
rappelé en France, la comtesse me reçut aussi froidement que si je
l'avais seulement quittée de la veille; et, durant les sept années qui
suivirent, je lui fus pis qu'un étranger. L'an dernier enfin, préposé
une seconde fois au gouvernement de la Nouvelle-France, je dus quitter
de nouveau ma femme, sans qu'une larme vînt mouiller sa paupière.
Maintenant je sens bien que je ne la reverrai plus.[76] Tant que je me
sentis jeune encore, je pus conserver quelque espoir de fléchir un
esprit injustement dédaigneux. A présent que le chagrin, plus encore que
la vieillesse, a sourdement miné ma vie, aujourd'hui que je suis vieux
et souffreteux, je sens bien que la brillante comtesse ne voudra jamais
quitter les délices dont elle a su s'entourer à la cour, pour venir en
cette pauvre colonie s'enterrer vivante auprès d'un sexagénaire. Et
pourtant, Bienville, mon coeur bat d'espoir--j'ai honte de
l'avouer--quand une voile de France m'apparaît à l'horizon. Ne peut-elle
pas m'apporter cette femme que je saurais si bien aimer encore! Vaine
illusion, et fugitive comme ces flots qui lavent en passant les pieds du
roc où l'on creusera bientôt ma tombe.
[Note 76: Nous avons puisé le fond de tous les détails qui
précèdent dans l'article de M. Alfred Garneau sur les seigneurs de
Frontenac, et dans les mémoires de la cousine de Louis XIV, la
grande Demoiselle. Voici maintenant de précieux détails qui me
sont fournis par mon ami, M. l'abbé H.-R. Casgrain.
Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans
l'église des Récollets. Lors de l'incendie de cette église, le six
septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés.
Ceux des personnages importants, entre autres celui de M. de
Frontenac, furent inhumés dans la cathédrale et, dit-on, sous la
chapelle de N.-D. de Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il,
étaient placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets,
avaient été en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de
M. de Frontenac une petite boîte en plomb qui contenait le coeur
de l'ancien gouverneur. D'après une tradition conservée par le
frère Louis, récollet, le coeur du comte de Frontenac fut envoyé,
après sa mort, à sa veuve. Mais l'altière comtesse ne voulut pas
le recevoir, disant qu'elle ne voulait pas d'un coeur mort qui,
vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte qui le renfermait fut
renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du comte, où on la
retrouva après l'incendie du couvent des Récollets.]
Ici le comte s'arrêta, dominé par l'émotion que lui causaient ces
tristes souvenirs. D'un côté la blafarde lueur de la lanterne sourde et
de l'autre la lumière pâle de la lune qui pénétrait par la croisée,
éclairaient ses traits mâles. Bienville put voir une larme tomber de
son oeil, et se perdre dans les sillons que la souffrance avait creusés
sur la grande figure du comte de Frontenac.
Après quelques instants de silence, le gouverneur reprit d'une voix
ferme:
--Vous voyez donc, mon cher Bienville, que la fortune m'a traité plus
durement que vous encore. Vous êtes jeune et libre, et puisque Mlle
d'Orsy entre en religion, vous pourrez en aimer une autre que Dieu
destine à vous rendre heureux. Ah! n'allez pas vous récrier! Je sais
bien que vous n'y songez pas maintenant; mais enfin, je crois que vous
en viendrez naturellement là. Dussiez-vous cependant renoncer à tout
jamais au mariage, il ne faudrait pas même, en ce cas, vous désespérer
inutilement. Vous avez un grand coeur, je le sais; eh bien! sachez vous
proposer une idée, un but qui le remplisse en quelque sorte. Croyez-vous
que je n'aurais pas succombé depuis longtemps sous les coups du sort, si
je n'avais une pensée dominante propre à me distraire dans mes peines?
Chargé par le roi mon maître de veiller à la destinée de cette colonie,
j'use les derniers jours de ma vie à son agrandissement. Plus la tâche
est ardue, plus la fin est difficile à atteindre, plus satisfaisante est
la joie que nous cause le succès. Vous êtes militaire, intelligent et
brave; remplie d'émotions, la carrière des armes offre un vaste champ à
de nobles aspirations. Continuez donc à vous distinguer et soyez certain
que mon amitié pour vous ne nuira pas à votre avancement. Mais il est
tard, et vous avez besoin de sommeil. Tâchez de reposer aujourd'hui,
pour être plus fort que la peine de demain.
--Comment vous remercier de l'intérêt que vous me portez, monseigneur,
balbutia Bienville, et comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés
pour moi?
--D'abord en quittant bientôt cet air sombre qui n'est pas de nature à
égayer ceux qui vous fréquentent, et en voulant bien oublier les aveux
que ma seule tendresse pour vous m'a conduit à vous faire. Allons! bonne
nuit.
Le comte reprit sa lanterne et quitta la chambre.
Bienville entendit, tout pensif, le bruit de ses pas s'éteindre au
détour du corridor, où l'ombre du comte, projetée derrière lui par la
lumière qu'il portait, s'évanouit aussi.
Consolé par la comparaison de cette grande mais calme douleur que M. de
Frontenac venait d'opposer à la sienne, et soulagé par les pleurs qu'il
avait versés, Bienville parvint à s'endormir.
Mais des rêves étranges et fatigants troublèrent son sommeil. Il lui
semblait passer près du couvent de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'une voix de
femme qui chantait le fit se rapprocher du cloître. Alors il lui parut
que les murailles du couvent se trouvaient assises au milieu d'un vaste
cimetière jonché d'os desséchés jusqu'à perte de vue. Chacun des pas
qu'il faisait heurtait un ossement humain qui craquait sous ses pieds.
Il parvint enfin au-dessous de la fenêtre d'où sortait la voix. Quand il
leva la tête, il aperçut Marie-Louise vêtue en novice, et qui le
regardait du haut de la croisée d'un second étage. S'accrochant alors à
chacune des aspérités du mur, il tenta de l'escalader. Déjà sa main
allait toucher celle que lui tendait sa fiancée, quand il tomba
lourdement sur la terre, où les os des squelettes rendirent un
craquement funèbre, ce qui le fit s'éveiller en sursaut. Comme il
faisait déjà grand jour, il s'habilla vite et sortit.
Lorsqu'il descendit le monticule que dominait le château, des feuilles
desséchées, tombées des quelques arbres de la place d'armes,
tourbillonnaient au vent sur la terre durcie par la gelée.
Pour éviter de passer devant la maison de Louis d'Orsy, il traversa la
place d'armes et s'engagea dans la rue Sainte-Anne, qu'il tourna, pour
descendre sur la grande place, en longeant l'église des Jésuites.
Il allait y déboucher quand il s'arrêta et pâlit. Il venait de voir
Marie-Louise et son frère qui descendaient la rue de la Fabrique en
compagnie de quelques amies de Mlle d'Orsy. Voyant le petit groupe
disparaître au bas de la rue de la Fabrique et à l'angle du collège des
Jésuites, il suivit de loin Marie-Louise. La peine atroce qu'il
ressentit ne fut pourtant pas sans charmes, puisqu'il continua d'avancer
derrière la jeune fille.
Celle-ci tourna le coin de la rue "des Pauvres" ou du Palais, dans
laquelle elle s'engagea. Toujours à distance, François vit que sa
fiancée se dirigeait vers la porte du parloir de l'Hôtel-Dieu.[77]
[Note 77: Cette porte ouvrait alors sur la rue du Palais et
dans l'enfoncement de "la cour de la ménagerie," comme on le peut
voir sur un plan du terrain et des bâtisses de l'Hôtel-Dieu, tiré
en 1748 par M. Noël Levasseur, arpenteur.]
Caché, comme un malfaiteur, par l'angle du mur, Bienville vit s'ouvrir
la lourde porte du cloître. Un instant le gracieux profil de
Marie-Louise se dessina sur la pénombre de l'intérieur, et puis la jeune
fille disparut pour toujours à ses yeux.
Il entendit la porte se refermer avec un bruit sourd qui parvint à son
âme, funèbre comme le dernier tintement du glas d'un mort aimé.
Marie-Louise allait célébrer avec Dieu ses éternelles fiançailles.