--Où courez-vous donc de si grand matin, mon compère? disait M.
Pelletier, le maigre mais riche marchand de fourrures de la rue
Sault-au-Matelot.
La tête encore couverte de son bonnet de nuit, et ses bretelles
négligemment attachées en guise de ceinture autour de son
haut-de-chausses, il ouvrait en ce moment la porte de son magasin.
--Eh! par la corbleu! répondit M. Poisson qui passait en courant, ne
savez-vous donc point la nouvelle qui court les rues?
--Comment saurais-je ce que mon épouse ignore encore?
Madame Pelletier passait à bon droit pour avoir l'oreille toujours à
l'affût des nouvelles.
--Il paraît que la flotte de l'amiral Philippe[63] a quitté le port et
redescend vers le golfe, répondit l'épicier, qui continua sa course
après s'être arrêté quelque peu pour reprendre haleine.
[Note 63: C'est ainsi que nos Canadiens appelaient Phipps.]
--Quoi? qu'est-ce? dit à cet instant une voix criarde partant de
l'intérieur de la maison.
C'était madame Pelletier qui venait de s'éveiller.
Au même instant, la grosse cloche de la cathédrale fit entendre sa voix
de basse, tandis que celles de toutes les communautés de la ville
lançaient leurs notes d'alto ou de soprano à travers les couches de la
brume matinale.
--Assurément que ce n'est point là l'_Angelus_, dit M. Pelletier en
entrant dans sa chambre à coucher, car on l'a sonné il n'y a pas plus
d'une demi-heure.
Comme il apparaissait, une salve d'artillerie, partie soudainement de la
haute ville, fit faire un bond prodigieux à madame Pelletier. Celle-ci,
perdant son centre de gravité, vint s'abattre lourdement entre les bras
de son époux, qui gémit et plia sous le fardeau.
--Mon Sauveur! qu'est-ce que c'est? s'écria la bonne dame. Le
bombardement recommencerait-il? On disait pourtant qu'il était fini.
--Je vas aller voir ce qui se passe à la haute ville, fit le mari, qui
sortit après avoir endossé son pourpoint.
Ceci avait lieu le matin du 23 octobre.
Quand le digne marchand arriva à la haute ville, tout y semblait en
mouvement. Officiers et soldats, militaires et bourgeois, tous couraient
par les rues, s'appelant les uns les autres, se serrant les mains et
riant aux éclats. Les femmes, en toilette des plus matinales, allaient
d'une maison à l'autre, le teint très animé, la langue aussi. Il n'était
pas jusqu'aux chiens qui n'aboyassent à l'envi, excités qu'ils étaient
par cette joie bruyante qu'une bonne fée semblait avoir secouée durant
la nuit sur cette ville si sombre et si peu riante depuis le
commencement du siège.
Au château, M. de Frontenac se tenait sur la terrasse, entouré d'un
groupe d'officiers non moins joyeux que les bourgeois de Québec.
--Le voilà donc qui s'enfuit, cet arrogant amiral, disait un officier
gascon. Sont-ce là les résultats de ces grands airs de croque-mitaine
que trahissait sa sommation?
Le gouverneur regardait les dernières voiles des vaisseaux anglais.
Elles s'éloignaient entre la Pointe-Lévis et l'île d'Orléans, et
disparaissaient graduellement dans les derniers flocons de brume qui
remontaient dans l'espace, aspirés par le soleil.
C'était sur l'ordre du comte qu'on avait tiré le canon et sonné les
cloches en signe de réjouissance.
Et certes, il y avait bien lieu d'être content de la prompte retraite
des Anglais. Car outre le danger qu'on avait couru d'être conquis par un
ennemi bien supérieur en nombre, la famine sévissait déjà dans la ville
depuis quelques jours, lorsque les Anglais se décidèrent à lever le
siège.
Mais pour expliquer le départ précipité de la flotte anglaise, il faut
d'abord raconter en quelques mots les événements qui avaient eu lieu
durant les deux jours précédents.
Pendant la nuit qui suivit le combat où Harthing trouva la mort et où
MM. d'Orsy et de Sainte-Hélène, ainsi que Dent-de-Loup, furent tous
trois blessés, Whalley fit approcher ses troupes de l'endroit où elles
avaient débarqué. Mais ceux qui montaient les chaloupes s'y prirent avec
tant de lenteur, que les Anglais durent renoncer à s'embarquer pendant
cette nuit.
Le jour suivant, ils furent attaqués par quelques volontaires que
commandaient les sieurs de Vilieu, de Cabanac, Duclos et de Beaumanoir,
ainsi que par les miliciens de l'île d'Orléans, de Beauport et de la
côte Beaupré. On se battit avec acharnement jusqu'à la nuit, et bien que
les Anglais fussent de beaucoup supérieurs en nombre, ils ne purent
jamais déloger les Canadiens d'une maison entourée de palissades où
ceux-ci s'étaient retranchés. Nous n'eûmes en cette occasion qu'un
écolier tué et un sauvage blessé.
Les ennemis au contraire y perdirent beaucoup de monde, ce qui leur fit
hâter l'embarquement qu'ils effectuèrent dans la nuit du 21 au 22. Mais
ils le firent avec tant de précipitation qu'ils laissèrent sur le rivage
"cinq canons avec leurs affûts, cent livres de poudre et quarante à
cinquante boulets." Vers le matin, Whalley, s'étant aperçu de cet oubli,
envoya plusieurs compagnies pour reprendre les pièces dont les
volontaires de Beauport et de Beaupré s'étaient saisis. Nos miliciens,
auxquels s'étaient joints quarante écoliers du séminaire de
Saint-Joachim, défendirent si vaillamment leur prise, qu'ils forcèrent
les Anglais à regagner la flotte sans leur canon. C'était le sieur
Carré, brave cultivateur de Sainte-Anne du Petit-Cap, qui commandait les
volontaires en cette occasion; il y montra tant de courage et
d'habileté, que M. de Frontenac lui donna, pour le récompenser de sa
belle conduite, l'un des canons pris à l'ennemi.
Durant toute la journée suivante, un dimanche, les Anglais se tinrent
cois sur la flotte, et levèrent enfin l'ancre le lendemain matin.[64]
[Note 64: Tous les détails qui précèdent sont strictement
historiques.]
Mais le malheur sembla vouloir rivaliser avec l'inexpérience[65] de sir
William Phipps. Son vaisseau, si maltraité par nos boulets, faillit
périr au-dessous de l'île d'Orléans. Une violente tempête assaillit la
flotte dans le bas du fleuve, où neuf bâtiments périrent avec leurs
équipages. Quelques-uns des navires furent enfin poussés jusqu'aux
Antilles par les vents du nord. Phipps n'arriva à Boston avec les débris
de sa flotte et de son armée que le 19 de novembre, après avoir perdu,
tant devant Québec que par les naufrages, près de neuf cents hommes.[66]
[Note 65: "Si les Anglais ne réussirent pas, remarque La
Hontan (_Nouveaux voyages_, vol. I), c'est qu'ils ne connaissaient
aucune discipline militaire... et que le chevalier William Phipps
manqua tellement de conduite en cette entreprise, qu'il n'aurait
pu mieux faire s'il eût été d'intelligence avec nous pour demeurer
les bras croisés."]
[Note 66: M. Ferland, pages 229 et 231.--M. Garneau dit que
les Anglais perdirent plus de mille hommes dans cette expédition.
3e édit. vol. I, p. 323.]
Cet insuccès discrédita Phipps auprès de ses concitoyens. Nommé
pourtant, trois ans plus tard, gouverneur du Massachusetts, il accrut
encore son impopularité par le superstitieux aveuglement qui lui fit
condamner au feu, avec l'aide de son âme damnée Mather, un grand nombre
de personnes légèrement accusées de sorcellerie. Il mourut en 1695,
négligé par la cour et peu estimé de ses compatriotes.
C'est ainsi que se dissipa ce noir orage qui avait menacé tout d'abord
d'écraser la petite colonie française du Canada. Notre pays, qui ne
comptait que onze mille habitants, venait de repousser l'invasion des
colonies anglaises peuplées dès lors de plus de deux cent mille âmes.
La Nouvelle-France était dans la période ascendante de sa gloire. Dieu,
qui veillait sur la destinée de cette colonie, voyait que le vivace
élément français n'y était pas encore assez enraciné pour pouvoir y
lutter, comme il le sut faire avec succès par la suite, contre les
prétentions des races environnantes. Et si plus tard nos pères durent
courber un moment la tête sous l'orage, pour la relever ensuite avec
fierté, c'est que la Providence voulait nous sauver des plus grands
dangers de la révolution française, que Louis XV et sa voluptueuse cour
attiraient déjà sur la France au moment de la conquête du Canada par
l'Angleterre. Ce n'était que justice, car, tandis que la société
française irritait là-bas le ciel par son luxe et sa démoralisation sous
Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, les colons de la Nouvelle-France
arrosaient de leur sang le sol de leur patrie d'adoption; les Jogue, les
Breboeuf, les Daniel et les Lalemant rachetaient abondamment par leur
martyre la petite part de ces fautes qui incombaient à nos ancêtres, par
suite de leurs rapports de parenté avec la mère patrie.
La joie des Québecquois fut bien grande quand ils se virent ainsi
débarrassés de leurs ennemis. Ils firent, le 5 novembre, une procession
où l'on porta en triomphe le tableau de la sainte Vierge que l'on avait
suspendu au clocher de la cathédrale, et le pavillon de l'amiral
anglais; tandis que les églises et les communautés de la ville
exhalaient en choeur de longs cantiques d'actions de grâces.
Pour perpétuer le souvenir de la délivrance de Québec, les citoyens
instituèrent une fête sous le nom de Notre-Dame de la Victoire;[67] et
l'église commencée à la basse ville quelques années avant le siège de
1690 fut destinée à être un mémorial de la protection du ciel.[68]
De son côté, Louis XIV fit frapper une médaille commémorative pour
conserver le souvenir de ce nouveau triomphe de la France sur
l'Angleterre.[69]
[Note 67: Ce nom fut changé en celui de Notre-Dame des
Victoires en 1711, en souvenir du nouveau danger auquel Québec
venait d'échapper, la flotte anglaise qui remontait le fleuve pour
s'emparer de cette ville ayant été obligée de rebrousser chemin
après avoir perdu huit transports et neuf cents hommes sur les
récifs de la côte du nord.]
[Note 68: Lettre de Monseignat.]
[Note 69: On peut voir une vignette représentant cette
médaille, au commencement du second volume de l'oeuvre de
Charlevoix.]
Si vous aviez pu voir François de Bienville descendre du château vers la
rue Buade, dans l'après-midi qui suivit le départ de la flotte anglaise,
sa mine superbe et joyeuse vous eût certainement frappés. Sa toilette
était irréprochable. Il portait un justaucorps de velours cramoisi,
brodé d'une bande d'or dite à la bourgogne, qu'ombrageait un large
chapeau de feutre à la mousquetaire, sur lequel se balançait au vent une
grande plume fraîchement frisée.[70] Sa nouvelle épée d'enseigne de la
marine frappait gaillardement, à chacun des pas qu'il faisait, sa jambe,
que dessinait avec avantage un bas de soie bien tiré.
Quant à son air, il était fier et conquérant, notre gentilhomme portant
haut le regard et la moustache qui se relevait crânement aux coins de sa
bouche souriante.
Comme il débouchait dans la rue Buade, il se trouva face à face avec le
sieur d'Hertel, que le gouverneur faisait mander en son château pour le
féliciter de sa belle conduite durant le siège.[71]
[Note 70: Le goût des riches habit était très en vogue en
Canada dès l'époque dont nous parlons. Voyez ce que La Hontan dit
à ce propos. Nos gentilshommes s'efforçaient de copier les grands
seigneurs de France, dont le luxe à ce sujet allait jusqu'à la
folie. Ne vit-on pas, par exemple, le vaniteux et beau
Bassompierre donner cent mille francs pour un seul habit à
l'occasion du baptême de Louis XIII?]
[Note 71: "Deux des chefs canadiens furent anoblis pour leur
bravoure: M. Hertel, qui s'était distingué à la tête des miliciens
des Trois-Rivières, et M. Juchereau de Saint-Denis." (M.
Garneau.)]
--Eh! sur mon âme! cher Bienville, dit celui-là, comme vous voici
superbe! Est-ce qu'Amour vous tend les bras? comme dirait là-bas M. de
La Fontaine.
--Ce doit être quelque chose d'approchant, répondit Bienville, confiant
comme on l'est à son âge. Car vous savez, mon cher, qu'un militaire se
fait beau pour sa maîtresse[72] ou pour la bataille. Or, comme la guerre
est finie......
[Note 72: On sait par nos chansons populaires que le mot
maîtresse était alors en Canada le synonyme de fiancée.]
--J'avais raison! n'est-ce pas? Allons! bonne chance, mon amoureux!
--Et vous de même, mon ami.
Toujours leste et pimpant, Bienville dévora la courte distance qui le
séparait de la demeure de Louis d'Orsy, où il entra le coeur à rire,
ainsi qu'il est dit dans "La claire fontaine."
D'Orsy, convalescent mais pâle et faible encore, était assis dans son
lit lorsque Bienville arriva chez le jeune baron.
--Sois le bienvenu, mon cher François, lui dit Louis en tendant sa main
amaigrie à Bienville.
--Merci, mon cher. Et comment va cette précieuse santé qui nous a causé
tant d'inquiétude.
--De mieux en mieux, grâce au ciel.
--Ah! mademoiselle, mille pardons! je ne vous ai pas vue en entrant, dit
François à Marie-Louise, qui était assise à l'écart et se livrait à un
travail d'aiguille.
--Oh! ce n'est rien, monsieur, fit celle-ci, qui rendit à Bienville un
salut gracieux mais quelque peu contraint.
François remarquait, depuis deux jours, que sa fiancée n'était plus la
même à son égard. Elle ne montrait pas, à son arrivée, le même
empressement ni le même plaisir à le recevoir. Elle paraissait
embarrassée, triste et souffrante en la présence du jeune homme, qui
avait plus d'une fois cru voir, à la dérobée, rouler une larme dans les
yeux de son amie. Il n'était pas jusqu'à Louis qui n'eût l'air gêné.
Aussi Bienville s'était-il bien promis d'en savoir le dernier mot ce
jour-là même.
--Eh bien! dit-il à d'Orsy, nous voici donc encore une fois débarrassés
des Anglais.
--Oui, pour cette année, du moins; car je pense qu'il ne leur prendra
pas fantaisie de revenir avant l'été prochain, l'hiver du Canada n'étant
point propice aux expéditions militaires.
--Leur départ me remet quelque chose en mémoire, dit François à
Marie-Louise. Avez-vous souvenance, mademoiselle, de cette bien douce
conversation que nous avions entamée, lorsque l'apparition de l'Iroquois
y vint mettre un terme? C'était, je crois, le soir de mon arrivée de
Montréal.
--Oui, monsieur, répondit Marie-Louise, mais à voix si basse, que cette
réponse effleura ses lèvres comme un souffle.
Et le sang lui afflua si vite à la figure, qu'elle se pencha vivement
sur son ouvrage pour cacher sa rougeur.
Bienville prit cette émotion subite pour l'effet que devait produire la
demande suprême qu'il allait faire. Aussi continua-t-il, mais d'une voix
légèrement émue:
--Je vois bien, Marie-Louise, que votre mémoire est aussi bonne que la
mienne, mais que votre bouche, seulement, est trop timide pour en oser
traduire les impressions; je répéterai donc ce que je vous dis alors.
Ecoutez-moi bien et dites-moi si ce ne sont pas les mêmes paroles? "Je
désire vous voir porter mon nom, aussitôt que nous aurons repoussé
l'Anglais." Est-ce bien cela?
Au lieu de la réponse, ou du moins de l'aveu tacite qu'il attendait de
sa fiancée, il vit la jeune fille pâlir, tandis que deux grosses larmes
jaillissaient de ses yeux.
Un chaud rayon de soleil qui pénétrait en ce moment par la fenêtre, se
joua sur ces larmes qui brillèrent comme deux diamants.
La surprise de Bienville augmenta pourtant encore, lorsque Marie-Louise
cacha sa tête entre ses deux mains, et que des sanglots redoublés
agitèrent son sein de mouvements convulsifs.
--Est-ce donc là l'effet qu'une demande en mariage a coutume de produire
sur les jeunes filles? dit-il en se tournant vers d'Orsy.
Celui-ci baissa la tête et ne répondit pas.
--Je vous en prie, continua Bienville au comble de l'étonnement,
dites-moi, l'un ou l'autre, ce que signifient ce silence et ces pleurs?
Puis se frappant tout d'un coup le front, signe qu'une nouvelle idée
venait d'y éclore:
--Oh! dis-moi, Louis, ma prétention à la main de mademoiselle
serait-elle donc trop ambitieuse? Mais n'as-tu pas toujours encouragé
cet amour, que, loin de te cacher, je t'ai confié depuis deux ans? Ah!
c'est vrai! j'aurais dû m'en douter, la naissance ne m'a pas fait baron,
moi!
--Arrête! s'écria Louis, et ne te livre pas à des suppositions absurdes
et offensantes à la fois. Tu sais que je t'ai toujours considéré comme
le futur beau-frère que me devait donner ma soeur. Ce n'est donc pas une
vaine disparité de titre qui pourrait maintenant mettre obstacle à votre
mariage. Tu es gentilhomme, et cela m'a suffi; car, à mes yeux, la
récente noblesse léguée par ton père à ses dignes enfants, et que lui
ont value sa bravoure et ses services en la Nouvelle-France, je la
considère autant et plus encore que celle d'un descendant des croisés
qui passe à la cour une vie rampante et oisive.
--Mais enfin, tu viens de le trahir, il y a des obstacles à notre union?
Ah! Marie-Louise! auriez-vous si tôt oublié vos promesses? Ne
m'aimez-vous donc plus?
--A mon tour je vous arrête, monsieur de Bienville! dit enfin Mlle
d'Orsy en essuyant les larmes qui humectaient ses joues. Prenez garde de
froisser aussi mes sentiments, que vous devez si bien connaître. Ah!
c'est bien plutôt vous qui ne m'aimez plus, puisque vous ne m'estimez
pas assez pour supposer que, s'il me faut renoncer à une union si chère
à mon coeur, j'y dois être forcée par des circonstances extraordinaires.
Attendez, pour me juger, que je vous aie d'abord exposé les motifs de ma
conduite; et, si étrange qu'elle vous puisse sembler maintenant, vous
conviendrez sans doute ensuite que, loin de mériter vos reproches, j'ai
plus que jamais droit à votre entière sympathie.
L'attitude de Marie-Louise était si douloureuse et si noble à la fois,
que Bienville se sentit malgré lui subjugué. Il est aussi vrai de dire
qu'il s'attendait si peu à rencontrer des obstacles, qu'il demeura comme
anéanti sur son siège, et incapable de faire un mouvement ni de dire un
seul mot.
Marie-Louise continua donc, mais avec des accents déchirants dans la
voix et des larmes dans les yeux:
--Rappelez-vous, monsieur, les lugubres événements qui se passaient, il
y a trois jours, dans cette même chambre où nous sommes. Vous veniez de
me ramener mon frère presque mourant de sa blessure. Il était là,
traîtreusement frappé, luttant pour sa vie contre un mal atroce et
mystérieux. Le médecin venait de se croiser les bras, impuissant qu'il
se sentait à intervenir en ce combat suprême. Il avait même prononcé:
Louis devait mourir. Vous vous souvenez qu'alors j'allai me jeter au
pied de ce crucifix et que j'y priai longtemps. Cet affreux malheur qui
planait sur moi, me rappela les scènes horribles des jours précédents,
et, comme un éclair, cette pensée terrible traversa mon âme quand je
tombai à genoux: n'étais-je pas la cause de la mort de mon frère?
N'était-ce pas moi que ce misérable Harthing avait voulu frapper par la
main de son agent?... Moi la cause de la perte de Louis? Cette idée
brûla mon coeur. Le dernier rejeton des barons d'Orsy expirant, sinon par
la faute, du moins à cause de sa soeur, qui n'attendrait peut-être pas
pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas
être!--C'est moi, mon Dieu! qu'il vous faut frapper, lui dis-je en ma
prière. Rendez la vie à mon frère, pour continuer une lignée de preux
qui s'éteindrait sans lui; et je vous promets d'entrer en religion à
l'Hôtel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!
--Ah! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.
--Je te jure, mon cher François, dit Louis à celui-ci, que j'ai tout
fait pour détourner ma soeur d'un dessein si funeste; mais rien n'a pu
ébranler sa résolution; car elle prétend qu'il en résulterait un malheur
pour nous tous si elle allait manquer au voeu que Dieu a bien voulu
accepter, dit-elle, puisqu'il a fait un miracle en ma faveur.
--Oui, c'est vrai, reprit Marie-Louise; d'ailleurs, mon amour semble
fatal à ceux qu'il touche. Harthing en est mort, et si M. de Bienville
et toi, mon bon Louis, ne l'êtes pas déjà, c'est parce que Dieu
prévoyait que je me devais dévouer pour vous. Il n'est pas jusqu'à
Marthe et à l'Iroquois[73] dont je n'aie, bien qu'involontairement,
causé la perte.
[Note 73: Elle devait croire avec Bienville, d'Orsy et
Bras-de-Fer que Dent-de-Loup était mort.]
--Monsieur de Bienville, dit-elle en finissant, je comprends votre
douleur. Elle doit vous être d'autant plus amère qu'elle était imprévue.
Soyez cependant certain que vous ne souffrirez pas en cinquante ans de
vie les tortures que j'ai subies depuis trois jours. Mais ceci doit
rester entre Dieu seul et moi. Au cloître où je vais désormais vivre
pour mourir, je prierai Dieu pour vous. Il voudra bien m'entendre et
vous consoler sans doute; et, bientôt vous m'oublierez pour en aimer une
autre qui saura vous rendre heureux. Adieu! mon ami, adieu! pour cette
vie du moins!
Les sanglots couvrirent ici sa voix, et elle tendit la main à Bienville.
Mais de la poitrine haletante du jeune homme sortit un cri de désespoir,
et il chancela comme un homme ivre.
Si grande était pourtant sa force, qu'il contint cette mer immense de
douleur qui venait de se déborder dans son âme.
Mais il n'essaya point de parler, et d'un pied lourd, incertain, il
sortit.
Lorsque le dernier des pas de son fiancé vint résonner à son oreille,
lugubre comme le bruit de la pelle du fossoyeur sur une tombe aimée,
Marie-Louise s'évanouit.