Bras-de-Fer entra, portant sous son bras un paquet d'herbes et de
plantes que l'automne avait desséchées.
Lorsque Pierre avait appris de Bienville que la blessure de Louis d'Orsy
était empoisonnée, et que M. de Sainte-Hélène avait eu la jambe cassée
d'une balle tirée par Harthing, il avait immédiatement quitté, sans rien
dire, le champ de bataille où l'on combattait encore, pour herboriser à
travers les bois.
Les Canadiens avaient regagné la ville quand Bras-de-Fer trouva, malgré
l'obscurité naissante, la dernière plante qu'il lui fallait. Alors
seulement il revint à la cité.
Quand Pierre arriva à l'Hôtel-Dieu, Bienville venait d'en partir pour se
rendre chez Louis d'Orsy. Le Canadien se fit conduire auprès de M. de
Sainte-Hélène, qu'il trouva pansé et dans un état très satisfaisant.
Bras-de-Fer se dirigea tout de suite vers la demeure du jeune baron, où
nous venons de le voir entrer.
Pierre alla droit au lit du jeune homme, que les crampes venait de
saisir.
Après avoir examiné le blessé:
--Je suis, dit-il, arrivé à temps, Dieu merci. Avez-vous de l'eau chaude
sous la main, mademoiselle?
Marie-Louise et Bienville regardèrent avec étonnement le nouveau venu,
tandis que le chirurgien le toisait avec dédain des pieds à la tête.
--Vous ne comprenez donc pas? ajouta Bras-de-Fer. Je vous demande de
l'eau chaude, afin d'y faire infuser ces herbages pour guérir M. le
baron. Le poison des sauvages et moi, voyez-vous, nous nous connaissons
depuis longtemps. Quand je chassais dans les pays d'en haut, j'ai vu
guérir bien des gens avec ces ingrédients que je vous apporte. J'en ai
fait l'épreuve sur moi-même.
--Oh! puisses-tu dire vrai! s'écria Bienville.
--Mon Dieu! c'est vous qui nous l'avez envoyé! dit Marie-Louise en
levant au ciel des yeux reconnaissants.
Un sourire incrédule passa sur les lèvres du médecin, dont les idées
scientifiques se trouvaient subitement heurtées par les paroles et le
ton confiant de l'ignorant Pierre Martel.
--Prétendriez-vous, dit le chirurgien, guérir M. d'Orsy avec vos
simples?
--Je ne voudrais pas en répondre, répliqua Bras-de-Fer, mais j'ai bonne
espérance.
--Et vous croyez pouvoir réussir dans un cas où la science est
impuissante!
--Le bon Dieu est tout-puissant, lui, monsieur le docteur; et bien
souvent il se sert d'un homme ignorant et simple comme moi pour faire un
miracle.
Déjà Marie-Louise mettait à la disposition de Pierre Martel un vase
rempli d'eau bouillante.
--Je n'ai plus rien à faire ici du moment qu'on m'y oppose un charlatan!
repartit le chirurgien, qui prit son chapeau.
--Monsieur! lui dit Bienville en l'arrêtant par le bras, vous auriez
tort de vous fâcher. Cet homme est un vieux chasseur, qui doit être à
même de connaître les antidotes que les sauvages emploient contre les
blessures empoisonnées. Vous venez de pays civilisés où la science n'a
pas à s'occuper de cas semblables et où l'homme le plus savant dans
votre art doit nécessairement ignorer un remède connu en Amérique par le
dernier des sauvages.
--Je reviendrai dans une heure, reprit le chirurgien, qui se dirigea
vers la porte et sortit.
--A la grâce de Dieu! fit Marie-Louise avec un soupir.
Deux heures plus tard, d'Orsy reposait tranquillement. Les crampes et
les tiraillements dans la région de l'épigastre avaient cessé, la
transpiration se faisait maintenant abondante là où la peau était sèche
et brûlante une heure auparavant. De pénible qu'elle était d'abord, la
respiration était devenue facile. Enfin le délire avait disparu pour
faire place à une entière tranquillité du cerveau.
Pierre Martel avait appliqué sur la blessure du baron une compresse
fortement imbibée de l'infusion des plantes qu'il avait apportées de la
Canardière. Il lui avait aussi fait boire plusieurs potions de ce même
remède dont la vertu se montrait si efficace.
Marie-Louise, Bienville et Bras-de-Fer, la joie peinte sur le visage, se
pressaient autour du blessé, qui venait de s'éveiller après une heure de
sommeil paisible, lorsque le chirurgien entra.
--Eh bien! comment va monsieur le baron? demanda-t-il en s'approchant du
lit.
--Assez bien, merci, comme vous voyez, répondit d'Orsy.
Surpris d'un changement aussi prompt, le chirurgien tâta le pouls du
patient en hochant la tête.
--Oui, sauvé! dit-il.... La force de la jeunesse et de la
constitution... la nature enfin... Je m'en doutais!
Quand le chirurgien fut parti, Marie-Louise s'en alla dans sa chambre,
où elle s'enferma. Puis s'affaissant sur son lit, ce lit de jeune
fille, muet témoin de ses rêveries et de ses premiers pensers d'amour,
elle fondit en larmes.
--O mon Dieu! dit-elle, soyez mille fois béni d'avoir exaucé ma prière,
et ne vous irritez pas d'un chagrin dont ma faiblesse est seule cause.
Ce n'est pas mon sacrifice même qui m'arrache ce tribut de pleurs payé à
la nature, mais bien plutôt la soudaineté qui m'a fait l'accomplir...
Oui! vous êtes témoin, Seigneur, que pour conserver la vie à mon frère,
je suis encore prête à immoler mon amour. Et pourtant vous seul pouvez
savoir ce qu'il m'en a coûté, ce qu'il m'en coûte encore pour rompre
avec ce bonheur dont j'avais tant souhaité la venue!... Ah! mon Dieu! je
ne croyais pas l'aimer autant!... Mais loin de moi ces pensées. Puisque
j'ai eu la force de songer au sacrifice, il me faut avoir, en outre,
celle d'en braver l'accomplissement!
Alors, elle se laissa glisser les deux genoux en terre, et levant vers
le ciel des yeux où les pleurs semblaient protester contre ses paroles:
--Mère de douleurs, veuillez donner à mon pauvre fiancé...--mon Dieu!
c'est la dernière fois que je lui prête ce nom si doux!--veuillez lui
donner la résignation que je vous demande pour moi-même. Que tout le
poids de la douleur retombe sur moi seule! Et lui, qu'il soit heureux
avec une autre... comme j'aurais pu l'être avec lui!.............
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Quand elle revint dans la chambre de son frère, Bienville s'approcha de
la jeune fille d'un air joyeux.
--Marie-Louise! dit-il en s'emparant d'une main qui se retira doucement
de la sienne, Marie-Louise, ce nuage de malheur qui a paru plusieurs
fois devoir crever sur nos têtes, disparaît enfin à l'horizon. Les
desseins pervers de nos ennemis sont anéantis avec eux. Plus de craintes
ni de larmes! A nous la joie, car l'avenir est à nous!
--L'avenir n'est qu'à Dieu seul! répondit Marie-Louise, dont le coeur se
serra comme sous l'étreinte de la mort.