LE BLESSÉ.

Pâle était le dernier reflet du jour mourant qui venait éclairer la

chambre de Louis d'Orsy; mais plus pâle encore était ce dernier, qui

gisait tout sanglant sur son lit une heure après le combat.

Il était là, défait, brisé, vaincu par le mal, ce vaillant jeune homme

si plein de courage et de vie quelques heures auparavant.

Près de Louis assoupi se tenait un chirurgien, dont l'air préoccupé

laissait voir combien l'état du blessé l'inquiétait. Dans l'ombre se

mouvait discrètement Marie-Louise, qui paraissait voler plutôt que

marcher, tant elle effleurait légèrement le parquet.

Elle avait aussi bien pâli, la pauvre enfant. Les terribles événements

de l'avant-veille avaient tellement agi sur sa constitution, que ses

belles et vives couleurs d'autrefois avaient fui ses joues veloutées,

tandis qu'un léger cercle de bistre, apparaissant sur les paupières

inférieures, y indiquait la trace de l'insomnie et des larmes.

Inquiète et tremblante, elle allait par la chambre, prompte à obéir à

chacune des prescriptions du chirurgien, qu'elle interrogeait d'un

regard anxieux.

L'homme de l'art se préparait à extraire la balle de la poitrine du

jeune baron.

En ce moment, Bienville entra. Il s'approcha du chirurgien en marchant

sur la pointe du pied.

--Eh bien? lui demanda-t-il à voix basse.

L'opérateur ne répondit pas; mais se tournant vers Marie-Louise:

--Veuillez donc, s'il vous plaît, mademoiselle, me procurer une lumière.

Aussitôt que la jeune fille fut sortie de la chambre, le chirurgien se

pencha vers Bienville et lui dit rapidement à l'oreille:

--Je crains bien que la blessure ne soit empoisonnée, ainsi que vous

m'en avez prévenu; car votre ami n'a pas assez perdu de sang pour être

faible et insensible comme il l'est en ce moment. Grâce à l'épais

baudrier de buffle que la balle a dû percer avant de pénétrer dans la

poitrine, le projectile n'est pas entré bien avant et n'a pu atteindre

aucun organe vital. Cependant voyez combien le blessé est engourdi et

somnolent. Cet état presque apoplectique ne provient certainement pas de

la blessure, mais bien plutôt d'un poison dont l'action est surtout

narcotique. Aussitôt la balle extraite, je tâcherai de combattre les

effets du venin.

Le chirurgien, voyant que Marie-Louise revenait, changea le sujet de la

conversation en disant:

--Et M. de Sainte-Hélène, comment va-t-il?

--Sa blessure n'offre aucune gravité,[62] répondit Bienville, qui

arrivait de l'Hôtel-Dieu où il venait d'assister au premier pansement de

son frère, qu'on y avait transporté.

[Note 62: Au dire de Charlevoix, la blessure de Sainte-Hélène

ne parut pas d'abord sérieuse.]

Quelques instants plus tard, le chirurgien, par une adroite et prompte

opération, fit sortir la balle des lèvres saignantes de la blessure. Et

après avoir rougi au feu un instrument, il s'empressa de cautériser les

bords de la plaie, afin de prévenir, s'il en était temps encore,

l'absorption du poison déposé par le projectile.

Tiré de sa léthargie par la douleur que lui causa cette dernière

opération, le jeune homme ouvrit enfin les yeux. Mais, outre que les

pupilles étaient extrêmement dilatées, son regard avait quelque chose

d'étrange, et c'est à peine s'il parut reconnaître ceux qui entouraient

son lit. Quant aux organes de la voix, ils semblèrent paralysés d'abord;

car plusieurs fois on le vit faire, pour parler, d'inutiles efforts.

Bientôt ses membres s'agitèrent de mouvements convulsifs qui laissaient

voir que si le blessé recouvrait sa sensibilité, ce n'était que pour

souffrir. Puis la douleur augmentant, il poussa quelques cris gutturaux,

s'agita sur sa couche et finit par prononcer des paroles sans suite.

Le chirurgien hocha la tête et prit entre les doigts de sa main droite

le poignet du blessé. Pendant quelques minutes, il parut absorbé dans

ses réflexions. Enfin il se pencha vers Bienville, qui, douloureusement

ému, contemplait cette terrible scène d'un homme jeune et robuste

luttant corps à corps avec la mort, et lui dit à voix basse:

--Remarquez-vous, monsieur, comme les symptômes se contredisent

maintenant? D'abord le cerveau surtout semblait affecté; car il y avait

somnolence, puis vertige et enfin léthargie. Et tout à coup, après la

cautérisation, se sont manifestés des phénomènes opposés: douleurs

légères d'abord, puis intolérables; mouvements convulsifs généraux,

soubresauts des tendons et délire enfin. Avant l'opération, le pouls

était rare, petit, filiforme; il est maintenant précipité, dur et

redoublé. C'est qu'il y a, je crois, deux ou trois poisons dont les

effets divers ont chacun leur action et se manifestent par des symptômes

variés, sans que, pourtant, les influences particulières à chaque venin

soient assez opposées pour se neutraliser les unes les autres. Quel art

infernal a dû présider à leur confection!

--Mais ne voyez-vous aucun remède à leur opposer?

Le chirurgien haussa les épaules en signe d'indécision manifeste.

--O monsieur! sauvez mon frère! s'écria Marie-Louise, qui s'était

approchée après avoir entendu.

--J'ai bien peur, mademoiselle, que mon art ne soit impuissant. C'est

plutôt Dieu que moi qu'il vous faut prier; car lui seul sait faire des

miracles.

Cette désolante réponse amena sur les lèvres de Marie-Louise un sanglot,

que, par une grande force d'âme, elle étouffa pourtant, de crainte qu'il

n'alarmât le blessé, si celui-ci le pouvait entendre.

Il y avait dans la grande salle, à côté, un beau crucifix d'ivoire

suspendu au-dessus de l'âtre de la cheminée et que l'on apercevait du

lit du blessé. Ce pieux objet d'art était l'un des quelques débris qui

restaient encore à la famille d'Orsy de son antique splendeur. L'on y

conservait d'autant plus précieusement ce crucifix, que les traditions

de la famille le disaient être l'oeuvre d'un grand artiste français

contemporain de Benvenuto Cellini.

Avec cette foi vive et ardente que les femmes savent apporter dans

leurs prières, Marie-Louise alla se jeter aux pieds du divin Crucifié.

Qu'elle était ravissante ainsi, avec ses mains croisées sur sa poitrine,

que de muets sanglots soulevaient. Ses yeux, noyés dans les larmes et

perdus dans l'extase de la prière, arrêtaient leur regard suppliant sur

la face auguste du Christ, tandis que ses lèvres semblaient baiser avec

amour les pieds divins essuyés autrefois par les cheveux de Madeleine.

Son corps se trouvant intercepter une partie de la lumière produite par

la lueur du feu de l'âtre, qui rougissait le foyer et les murs de la

chambre, une vive auréole entourait sa tête, comme celle d'une madone,

tandis que des reflets d'or se jouaient sur sa chevelure blonde. On

aurait dit que la jeune fille était soulevée sur un nuage de feu, et

ravie dans une de ces extases mystiques telles qu'en avaient autrefois

les saints.

Longtemps elle pria de la sorte, sans paraître ressentir aucune des

influences extérieures qui l'entouraient. C'est que, exaltée par l'élan

de sa foi, elle parlait directement à Dieu.

Elle parut enfin revenir sur la terre, lorsque, détournant les yeux de

la croix, elle les promena tour à tour de son fiancé à son frère et de

son frère à son fiancé.

A ce moment, une indicible expression d'angoisse passa sur sa figure,

comme si deux sentiments divers s'étaient heurtés tout à coup pour

lutter en elle.

Mais cela n'eut que la durée d'un éclair, et Marie-Louise releva ses

beaux yeux sur le Christ. Cet instant avait pourtant suffi pour changer

l'expression de sa physionomie, où se lisait surtout maintenant un

sentiment de sacrifice et de résignation extrêmes.

Qu'avait-elle donc promis à Dieu en échange de la guérison de son frère?

Celui-ci se tordait sous l'étreinte du mal. Sa figure devenait livide,

tandis que la peau en était sèche et brûlante. Une chaleur âcre le

dévorait, ce qui lui desséchait la bouche en lui causant une soif

inextinguible.

François, désespéré, retenait dans les siennes la main brûlante de son

ami.

Quant au chirurgien, accoudé sur l'une des colonnes torses du lit du

patient, la tête appuyée sur sa main droite, il était comme courbé sous

le poids de l'impuissance, que toute la science des hommes ne saurait

soulever quand Dieu les terrasse.

Marie-Louise se relevait, lorsque la porte d'entrée s'ouvrit.

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 40 / 52 题