Il fut de si courte durée le temps qui s'écoula entre la tentative
désespérée de Harthing pour ressaisir Marie-Louise, et la chute de
l'Anglais en bas du cap, que lorsque Mlle d'Orsy voulut entraîner son
frère vers leur demeure pour prêter assistance à Bienville--cette pensée
fut pourtant prompte à lui venir--Bras-de-Fer et les soldats étaient
déjà de retour dans la rue Buade.
--Eh bien? demanda Louis.
Bras-de-Fer s'avança.
--Mon lieutenant, dit-il, il faut que le gaillard soit solidement bâti
s'il en revient; car, voyant qu'il me voulait fouiller la poitrine avec
son poignard, et ne pouvant pas l'en empêcher autrement, je lui ai fait
descendre sa garde vers la rue Sault-au-Matelot.
--Tu l'as jeté en bas du cap!
--Oui, mon lieutenant.
--Il est mort!
--Ou il n'en vaut guère mieux.
--Cours au poste de la rue Sault-au-Matelot, et dis aux gardes
d'examiner les abords du cap, afin de retrouver notre homme. S'il n'a
pas été tué du coup, qu'on en ait le plus grand soin. Dis-leur en outre
de bien veiller à ce que personne ne puisse tromper leur vigilance et
prendre la fuite par la barricade; car Mlle d'Orsy vient de m'assurer
que l'Anglais avait un sauvage pour compagnon.
Pierre s'éloignait déjà.
--Quand tu sauras à quoi t'en tenir sur le sort de ton homme, reviens
m'en faire part.
--Comme de raison, mon lieutenant, répondit Pierre Martel qui, après
avoir fait volte-face à la militaire, reprit le chemin de la basse ville
au pas accéléré.
--Toi, dit d'Orsy à un autre soldat, cours au château, et dis ou fais
dire à M. de Frontenac que je viens de constater la présence de deux
ennemis dans la ville; de la sorte, il donnera ses ordres pour prévenir
une surprise.
--Rentrons, je t'en supplie! dit à voix basse Marie-Louise à son frère.
Peut-être se meurt-il en ce moment! Et c'est pour moi, c'est pour me
sauver qu'il est ainsi venu tomber sous leurs coups! Mon Dieu! mon Dieu!
--Voyons, Louise, ne te désespère pas inutilement ainsi. As-tu vu
Harthing ou le sauvage frapper ton fiancé?
--Non. Je me suis évanouie comme l'Iroquois garrottait M. de Bienville.
Après cela, je n'ai rien vu, rien entendu. Je n'ai repris connaissance
que dans la rue et juste assez tôt pour m'échapper d'entre les bras de
ce monstre.
--Oh! s'ils ont pris la peine de lier François, tu peux être sûre qu'ils
ne l'ont pas tué. Viens, mais tiens-toi près de moi.
Et, suivis des quelques hommes de la patrouille qui se trouvaient encore
auprès d'eux,--quatre soldats transportaient en ce moment au prochain
corps de garde les deux hommes tués par Harthing,--Louis et sa soeur
firent les quelques pas qui les séparaient de leur maison. D'Orsy
marchait en avant et l'épée au poing.
Quand il atteignit le seuil de son habitation, il ne fut pas peu surpris
de mettre le pied sur le corps d'un homme étendu insensible au bas de la
porte.
--Par ma foi! qu'est-ce que c'est que ça? s'écrie-t-il.
--Mon Dieu! c'est lui! ils l'ont tué! dit Marie-Louise.
--Eh non! repart Louis; c'est probablement l'homme qui courait si fort
et sur lequel un des soldats a tiré.
--En effet, remarque quelqu'un de la patrouille, nous avions oublié ce
particulier que l'absence de lumière nous a empêchés de reconnaître. Il
est vrai qu'il était moins à craindre que l'autre qui nous a tué deux
hommes.
--Je vais chercher une lumière à l'intérieur, reprend d'Orsy; nous
verrons ensuite quel est cet individu. Ce doit être un complice de
Harthing, car tous deux étaient blottis au même endroit, de l'autre côté
de la rue. N'entre pas maintenant, Louise.
D'Orsy enjambe par-dessus l'homme qui obstrue le seuil, se heurte
contre le baril de poudre, et, après avoir fait trois pas à tâtons dans
la cuisine, met le pied sur un petit corps rond et mou. Il se baisse et
rencontre sous sa main la chandelle éteinte et rejetée dans la maison
par Dent-de-Loup. L'heureux âge des allumettes phosphoriques n'ayant pas
encore lui sur la terre, Louis s'empresse de battre le briquet, allume
la bougie, et revient vers la porte.
Il abaisse alors sa lumière et la déposant sur l'un des bouts du baril
dont sa préoccupation l'empêche de remarquer d'abord la présence
inusitée, il examine la figure de l'homme étendu en travers du seuil;
tandis que Louise se penche avec anxiété, sans crainte du cadavre, pour
constater si ce n'est point là Bienville.
--Eh! s'écrie d'Orsy, c'est bien l'hôtelier Boisdon! Mais quel est donc
ce barillet qui sert d'oreiller à l'aubergiste! Par la corbleu! qu'est
ceci? s'écrie-t-il en écartant vivement du baril la chandelle, de la
poudre!
Après avoir éteint et arraché la mèche, Boisdon en se débattant avait
secoué le baril, de sorte que plusieurs grains de poudre étaient sortis
par le trou vide de sa fusée.
--Or çà! monsieur Harthing, vous en vouliez donc aussi à ma maison,
continue d'Orsy qui soupçonne aussitôt la vérité. Prends cette lumière
et éloigne-toi quelque peu, dit-il à un soldat.
Il saisit le baril, court vers l'endroit désert qui s'étendait alors
depuis la rue Buade jusqu'à nos bâtisses actuelles du parlement, et là,
dépose tranquillement le redoutable engin; puis il revient sur ses pas.
Louis, précédant ensuite les soldats et quelques curieux attirés par un
bruit inusité dans la rue, entre dans la cuisine qu'il traverse, et se
dirige vers la seconde chambre.
Quand ils ont pénétré dans la grande salle, la projection de la lumière
que tient d'Orsy s'étendant jusqu'au fond de l'appartement, ils
aperçoivent une femme et un homme qui, couchés par terre à quelque
distance l'un de l'autre, ne donnent aucun signe de vie.
D'Orsy s'avance avec circonspection d'abord, puis se précipite vers
l'homme étendu sur le plancher. Celui-ci remue vivement les yeux, mais
sans pouvoir articuler un seul mot, vu qu'une poire d'angoisse lui
distend violemment les mâchoires et lui obstrue la bouche. D'Orsy le
débarrasse aussitôt de ce bâillon.
L'autre pousse alors un grand soupir et reprend haleine avec la même
volupté qu'un plongeur revenant à la surface de l'eau.
--Ah! dis-moi, Louis, s'écrie Bienville, dois-je en croire mes oreilles?
Il m'a semblé entendre la voix de Marie-Louise. Serait-il donc vrai
qu'elle aussi fût sauvée?
--Tiens, regarde et que tes yeux persuadent tes oreilles.
--François! s'écrie Mlle d'Orsy, qui n'écoute que son amour et s'élance
vers son fiancé.
--Marie-Louise! Oh! merci, mon Dieu! dit Bienville, et il fait un effort
inutile pour se relever, garrotté qu'il est encore.
Ses liens tombent en un moment sous des mains empressées.
Cependant l'une des personnes présentes laisse échapper un cri d'horreur
après s'être approchée de la vieille Marthe. On se retourne, on accourt,
et la pauvre femme apparaît affreusement mutilée: l'os de son crâne est
nu et sanglant.
Chacun ressent un frisson d'horreur.
--Mais elle est morte! dit Marie-Louise, qui s'est penchée sur la
vieille femme qu'elle regarde avec une douloureuse sympathie.
En effet la pauvre vieille n'avait pu résister au supplice atroce qui
l'avait tuée.
--Oh! les monstres! s'écrie la jeune fille en fondant en larmes.
A cette époque, si les serviteurs aimaient leurs maîtres avec
dévouement, ces derniers s'attachaient en proportion à leurs vieux
domestiques, qu'ils considéraient toujours comme faisant partie de la
maison (_domus_) et non comme des valets.
Les curieux qui remplissaient la chambre s'écartèrent en ce moment avec
respect devant un nouveau venu.
--Monseigneur le gouverneur, se disait-on à voix basse.
C'était le comte.
Il s'approcha d'abord de Mlle d'Orsy, devant laquelle il s'inclina en
disant:
--Permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter d'avoir échappé presque
miraculeusement au péril qui vous a menacée de si près. Si j'avais pu
prévoir que vous courriez un tel danger ici, je vous aurais tout
d'abord offert l'hospitalité au château. Mais, grâce au ciel, il en est
temps encore; aussi veuillez bien vouloir accepter l'offre de la chambre
que j'avais fait meubler pour madame la comtesse, et qui, hélas! n'a
jamais été habitée, fit le vieillard avec un long soupir.[50]
[Note 50: On sait que Mme de Frontenac n'aimait pas son mari,
qu'elle ne voulut jamais suivre au Canada. La cour offrait en
effet plus de jouissance à la coquette que la pauvre colonie.]
Le comte, qui se vit entouré d'une foule de curieux indiscrets, se
tourna vers eux avec hauteur et dit:
--Nous désirons être seuls.
Ce qui fit disparaître les importuns comme par enchantement.
--Mais vous, monsieur de Bienville, où étiez-vous donc pendant qu'on
enlevait mademoiselle? demanda le gouverneur au jeune homme.
--Dans une position bien gênante, monsieur le comte.
Et François lui raconta l'inutilité de son intervention et comment elle
avait failli lui devenir funeste. Il ajouta qu'au moment où la mèche de
la mine allait, mangée par la flamme, l'exterminer en embrasant la
poudre, il avait entendu des cris et un coup de feu près de la maison;
et qu'un homme était venu, en s'abattant sur le cratère, éteindre la
fusée.
--Si je vis encore, dit-il en terminant, après Dieu, c'est à cet homme
que je le dois. Aussi....
--Ne t'empresse pas, dit d'Orsy, de vouer une reconnaissance inutile à
un individu qui est, je crois, un peu cause de ta mésaventure et de
celle de ma soeur.
--Que veux-tu dire?
--Je le soupçonne fort d'avoir aidé à l'accomplissement des projets
sataniques de John Harthing. Un boulet dirigé par Dieu est venu déloger
Boisdon du pied de la muraille près de laquelle il s'était blotti, et du
même endroit d'où j'ai vu s'élancer Marie-Louise et son ravisseur.
--Et c'est sur Boisdon qu'a tiré l'un des soldats de la patrouille avec
laquelle vous reveniez de la basse ville? demanda le gouverneur.
--Oui, monsieur le comte.
--Cet homme est-il mort?
--Je ne sais pas; mais il est facile de s'en assurer, vu qu'il est
encore dans la pièce voisine où j'ai eu soin de le faire transporter.
Un gémissement prolongé se fit entendre de la cuisine.
--Le voilà qui donne signe de vie, dit le comte à voix basse. Il faut
essayer de le faire un peu parler. Tandis que je resterai dans l'ombre,
interrogez-le, de manière à ce qu'il fasse des aveux.
Jean Boisdon gisait près de la porte d'entrée; une mare de sang
fraîchement répandu et qui tachait le plancher auprès de son corps,
témoignait de la gravité de sa blessure.
A peine Bienville et d'Orsy se furent-ils approchés du blessé, que ce
dernier ouvrit des yeux grands de terreur, se souleva sur le coude et
les regarda fixement. Se laissant ensuite retomber en arrière, tandis
que ce mouvement lui arrachait un cri de douleur, il joignit les mains
et s'écria:
--Pardon! messieurs, pardon! ne me tuez pas! ne me dénoncez pas et je
vous avouerai tout!
Louis et François échangèrent un regard.
Boisdon, qui suivait leurs mouvements, saisit ce geste et redoubla ses
supplications.
--Grâce! monsieur d'Orsy! pitié, monsieur de Bienville! J'ai de grands
torts envers la jeune demoiselle et vous deux; je le sais, je le
confesse. Mais pardonnez-moi, car j'en suis bien puni!
--Hein! fit Louis à François, que penses-tu maintenant de ton sauveur?
--Misérable! dit Bienville à Boisdon, la Providence, qui s'est chargée
de déjouer les complots tramés par nos ennemis et toi, n'a pas voulu que
tu échappasses au châtiment que tu mérites. Ecoute, nous te tenons en
notre pouvoir; tu as comploté notre perte; en retour, nous avons le
droit de te sacrifier à une vengeance légitime. Mais comme nous
dédaignons de descendre au rôle de bourreau, nous n'avons qu'un mot à
dire aux autorités. Déjà nous avons des preuves assez convaincantes de
ta culpabilité pour que ta mort soit certaine.
--Mes bons messieurs!....
--Ecoute-moi donc! Il ne te reste plus qu'à tâcher de mériter notre
clémence par des aveux sincères. Dis-nous tout ce qui concerne
l'enlèvement de Mlle d'Orsy; et ne va pas mentir! Tu sais que je suis le
fiancé et M. d'Orsy le frère de cette demoiselle, et que nous serons
inexorables. Dis donc la vérité; car, pour ma part, je suis homme à te
faire rentrer dans la gorge, avec la pointe de cette épée, le premier
mensonge que tu voudras nous faire.
--Ah! je vous dirai tout, s'écrie l'hôtelier.
Sans attendre aucune interrogation, il se mit à raconter la part active
qu'il avait prise à l'évasion de Dent-de-Loup, et fit le récit de ses
machinations avec l'Iroquois, puis de sa participation au complot tramé
contre la famille d'Orsy. De temps à autre, un gémissement, un cri de
douleur causé par sa blessure, entrecoupait sa narration.
Quand il eut fini, d'Orsy lui dit d'une voix brève:
--Et qui nous assure qu'il n'y avait entre Harthing et toi aucune
entente pour introduire les Anglais dans la place?
--Sur ce qu'il y a de plus sacré! sur mon âme! sur ma part du paradis!
par mon saint patron! par le Dieu qui m'entend! je vous jure que jamais
il ne s'est agi d'une telle chose entre nous!
--Reste à savoir, dit Bienville, si l'on peut se fier à la parole et
même au serment d'un homme qui n'a pas hésité à nous sacrifier pour
quelques onces d'or.
--Oh! je ne mens pas! croyez-moi! repartit l'hôtelier avec véhémence et
de ce ton sincère qui émane de la vérité. Franchement, je ne croyais
servir l'Anglais que pour une simple amourette, laquelle se serait
terminée par un bon mariage que vous auriez fini par reconnaître. Quant
à vendre mon pays, je ne suis encore, Dieu merci, ni assez lâche, ni
assez avare.... pour y avoir jamais songé.
--C'est bien! fit M. de Frontenac en s'avançant; nous saurons constater
la vérité quand tu seras traduit devant le conseil de guerre.
--Ah! je suis perdu! s'écria Boisdon qui s'évanouit de nouveau, épuisé
qu'il était par la violence des sentiments, ainsi que par ses efforts
pour faire parler sa bouche plus haut que sa douleur.
La porte s'ouvrit alors, et Bras-de-Fer entra.
--Eh! demanda d'Orsy à Pierre qui regardait Boisdon avec étonnement,
as-tu retrouvé ton homme? est-il mort?
--Que je sois brûlé vif si ce n'est pas le diable en personne que ce
_goddam_-là.
--Comment?
--C'est qu'on n'a pas pu le retrouver. Il a dû s'enfuir ou s'envoler sur
les ailes de Satan!
--Palsambleu! il nous faut en finir avec cet homme! s'écria François.
--Ecoutez, Bienville, dit le comte. Si l'amiral continue à nous faire
aussi peu de dommage avec son artillerie que la nôtre lui a déjà causé
d'avaries, il cessera dès demain le bombardement pour se retirer avec
ses vaisseaux. Le service de votre batterie devenant inutile, vous
pourrez aisément vous joindre à ceux que j'enverrai tenir en échec
l'ennemi campé à la Canardière. Alors, si vous rencontrez votre Anglais
dans la mêlée....
--Ah! pour le coup, nous verrons jusqu'où peut aller la chance
diabolique qui semble le protéger!
--Pierre, dit le comte.
--Monseigneur?
Bras-de-Fer se redressa.
--Va dire au lieutenant de ma compagnie des gardes, qui m'attend à la
porte avec ses carabins, de venir avec eux pour emmener Boisdon.
L'hôtelier logera dans la prison du château, jusqu'à ce que sa blessure
lui permette de subir son procès.
Pierre obéit, et M. de Frontenac se tournant vers les deux jeunes gens:
--Maintenant, messieurs, vous allez venir tous deux coucher au château,
ainsi que Mlle d'Orsy, qui voudra bien y rester jusqu'à la levée du
siège. Des voisines se chargeront d'ensevelir la vieille Marthe en votre
absence. Allons.
Une foule curieuse encombrait la rue quand ils sortirent. La nouvelle
des événements de la soirée s'était rapidement répandue; et partant,
comme dans la fable de la femme et du secret, dame rumeur avait amplifié
les faits d'une incroyable manière.
Les commentaires allaient bon train parmi les bourgeois et mesdames
leurs épouses, qui ne craignaient pas de rester dans la rue, la
canonnade ayant de nouveau cessé.
--Est-il donc vrai, demandait M. Pelletier, marchand de fourrures, que
la place a manqué d'être emportée d'emblée?
--Mais certainement, répondait M. Poisson, brave épicier qui n'avait pas
eu le temps de remplacer son bonnet de nuit par le chapeau pointu alors
en usage. Dans sa précipitation à s'habiller, il avait mis ses chausses
sens devant derrière et sans remarquer la peine qu'il avait eue à les
boutonner.--Mais certainement, et sans mon cousin Pierre Martel, dit
Bras-de-Fer, qui, lui seul, a jeté du haut en bas du cap les trois
premiers Anglais qui montaient à l'assaut, et a ensuite donné l'alarme,
c'en était fait de nous.
--Ah! ma bonne Sainte-Anne! s'écriait une commère dont la courte jupe de
droguet laissait voir une forte paire de mollets charnus.--Sait-on s'ils
étaient nombreux?
--Nombreux! la mère, lui dit pour s'amuser un soldat qui passait; il y
en avait déjà deux cents dans la rue Sault-au-Matelot.
--Pétronille! Pétronille! courut dire la femme à une amie. Sais-tu
combien il y avait d'ennemis dans la rue Buade, lorsqu'on les a mis en
fuite?
--Non.
--Cinq cents, ma bonne! Nous l'avons paré belle, hein!
Plus loin, monsieur le premier bedeau de la paroisse racontait, au grand
ébahissement des badauds qui l'écoutaient en grelottant, les pieds nus
dans leurs souliers, comment la place avait failli sauter; l'ennemi
ayant, disait-il avec effroi, creusé une mine épouvantable sous la
haute ville. Et il était en train de leur expliquer comment un boulet,
parti de la flotte anglaise, était venu miraculeusement couper et
éteindre la mèche allumée sur la mine, quand les gardes du gouverneur,
portant Boisdon sur un brancard, sortirent de la maison de Louis d'Orsy.
En ce moment, monsieur le bedeau reçut un violent coup de coude au creux
de l'estomac, ce qui lui fit perdre la respiration et coupa le fil de
son discours.
--Rangez-vous! criait la jalouse Boisdon, qui bousculait ainsi ceux qui
arrêtaient sa marche. Je veux voir mon homme, moi! Est-il vrai qu'on l'a
surpris avec une femme dont le mari l'a blessé à mort? Ah! gredin! sans
coeur! s'écria-t-elle en apercevant Boisdon. C'est ainsi que le ciel
punit les hommes qui veulent abandonner femme et enfants!
--Allons! laissez-nous passer, dirent à dame Javotte les soldats qui
emmenaient l'hôtelier et prenaient le chemin du château.
--Comment! mais où le portez-vous, comme ça?
--A la prison militaire, où votre mari restera jusqu'à ce qu'il ait
subi son procès pour trahison; car il a voulu livrer la ville aux
Anglais.
--Bon! il ne lui manquait plus que ça: traître à son pays comme à sa
femme!
Et fondant en pleurs:
--Ah! Jean, ne t'avais-je pas dit que tes fréquentes sorties nocturnes
ne te conduiraient à rien de bon!