Un peu avant l'heure où Bras-de-Fer faisait son apparition sur la
plate-forme défendue par la batterie de Sainte-Hélène, Harthing, qui
était attaché à l'expédition de terre, se présentait devant le major
Whalley, son commandant.
Ce dernier avait établi son camp à peu près à un mille en deçà de
l'endroit où ses troupes étaient débarquées, et à un demi-mille au nord
de la rivière Saint-Charles. Afin de pouvoir surveiller les mouvements
de la flotte et d'assurer au besoin sa retraite, le major avait fait
placer, durant la nuit, un tiers de ses troupes au lieu même du
débarquement. Son quartier général occupait une ferme, où les soldats
purent se mettre à l'abri dans les quelques bâtiments qui s'y
trouvaient.
Lorsque John Harthing parut devant son chef, celui-ci, installé dans la
meilleure pièce de la ferme, causait avec quelques officiers. Voyant que
son lieutenant désirait lui parler et qu'il restait à l'écart, Whalley
le rejoignit et, l'entraînant à quelques pas du groupe d'officiers qui
composaient son état-major:
--Eh bien! monsieur Harthing, avez-vous des renseignements à me donner,
lui demanda-t-il?
--Non, monsieur, répondit l'autre. Mais si vous voulez me donner congé
ce soir, peut-être réussirai-je mieux aujourd'hui que Dent-de-Loup hier.
On se souvient que le lieutenant avait fait tolérer la présence du
sauvage sur la flotte, sous prétexte que ce fidèle allié offrait à
s'introduire dans la ville pour y découvrir un endroit faible par où
l'on pourrait y pénétrer par surprise.
Aussi lui avait-il d'abord été facile de rendre plausibles aux yeux de
ses chefs, la première reconnaissance de Dent-de-Loup et l'expédition de
la veille, où celui-ci avait donné à Boisdon la lettre remise par ce
dernier à Louis d'Orsy.
Mais, comme on le peut bien croire, ces démarches n'ayant pas beaucoup
profité à l'utilité générale des assiégeants, vu que Harting ne donnait
sur ces deux tentatives que d'évasives réponses, les chefs de
l'expédition retirèrent aussitôt leur confiance à ces vaines sorties
nocturnes. Aussi Whalley répondit-il froidement à son lieutenant:
--D'après le résultat de vos premières tentatives, il est difficile,
monsieur, d'augurer mieux d'une nouvelle. Cependant je veux bien vous
laisser libre de faire un dernier effort; mais si la réussite ne vient
pas cette fois à votre aide, il me faudra vous empêcher d'exposer
inutilement votre vie.
--Aussi est-ce bien mon intention, monsieur, de vous demander congé
seulement pour ce soir. Mais, vous plairait-il de me donner le mot de
passe, afin de ne pas être retardé par nos sentinelles?
--Le mot d'ordre est: "Prenez garde," dit Whalley qui regarda froidement
Harthing.
Celui-ci ne put supporter ce coup d'oeil inquisiteur, et après avoir
salué profondément, il sortit.
A peine eut-il franchi le seuil et refermé la porte de l'habitation,
qu'un homme surgit devant lui: c'était Dent-de-Loup.
Le lieutenant s'attendait à cette apparition, car il dit au sauvage:
--C'est bien! suis-moi.
L'autre, qui portait un petit baril sous son bras gauche, emboîta le pas
derrière Harthing.
Ils marchèrent ainsi pendant un quart d'heure, sans rien dire autre
chose qu'une courte réponse au qui-vive des sentinelles. Lorsqu'ils
eurent laissé derrière eux le dernier factionnaire, placé en enfant
perdu à quelque distance du camp, Dent-de-Loup prit le premier la
parole.
--Mon frère pâle ne se souvient plus, dit-il à Harthing, que nous avons
fumé tous deux le calumet du conseil dans son ouigouam du grand village
des blancs.[49]
--Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas?
[Note 49: Boston.]
--Parce qu'il semble au chef qu'il est plutôt l'esclave que l'allié de
son frère au visage pâle.
Harthing se mordit les lèvres. Bien que ce fût la première fois que
Dent-de-Loup se plaignît du rôle passif que son allié lui avait fait
jouer jusqu'alors, il importait beaucoup aux projets du lieutenant que
le chef ne se révoltât point au moment où l'Anglais croyait prévoir le
succès de ses intrigues. Aussi, maîtrisant l'inquiétude que la brusque
sortie de l'Agnier suscitait en lui, répliqua-t-il d'une voix calme:
--Mon frère croit-il, par hasard, que je veuille le tromper?
Le Chat-Rusé ne répondit pas.
--Alors, fit Harthing en s'arrêtant, le chef est libre d'abandonner un
ami, s'il est le jouet d'un tel soupçon.
--Les hommes blancs sont prompts comme la balle de leurs mousquets, dit
le sauvage. Non, le désir du chef n'est pas de trahir un frère avec
lequel il a fumé le calumet du conseil. Mais il voudrait bien savoir
s'il pourra travailler bientôt à l'accomplissement de ses propres
projets; ce dont son frère blanc a su le détourner jusqu'à ce jour.
Harthing, craignant de se fermer tout accès dans la ville, avait en
effet défendu jusqu'alors à Dent-de-Loup de donner cours à ses idées de
vengeance.
--Si j'ai jusqu'à présent agi de la sorte, répondit Harthing refoulant
en lui toute la mauvaise humeur que lui causaient les trop justes
plaintes de l'Iroquois, c'est que j'ai voulu rendre plus sûre la
vengeance que nous désirons exercer tous deux sur nos ennemis.
--Le pauvre homme des bois ne saurait comprendre ces belles paroles.
--Eh bien! que mon frère écoute et il se convaincra de ma sincérité à
son égard. N'est-ce pas bien commencer à se venger des Français que
d'enlever la jeune fille pâle? N'y a-t-il pas deux hommes qui pleureront
des larmes de sang lorsque la jeune fille aura disparu? Sans compter
qu'elle-même......
Dent-de-Loup sembla convenir tacitement de cette assertion; car il se
rapprocha du lieutenant et parut attendre avec le plus vif intérêt ce
que celui-ci allait ajouter.
--Mais pour faire réussir ce premier plan, continua l'Anglais satisfait
d'un tel avantage, il faut retarder un peu l'exécution des autres. Car
si tu avais tué d'abord quelques Français, nous ne pourrions maintenant
nous introduire dans la place; et pour un ou deux ennemis que tu aurais
occis, au grand risque de ta propre vie, il nous devenait impossible
d'empoisonner les jours de ceux qui vont bientôt ressentir les effets de
notre colère. Or ces derniers souffriront plus et pendant plus longtemps
de la catastrophe qui les va frapper par notre main, que les quelques
malheureux que tu aurais massacrés et dont la peine se serait terminée
avec la mort.
--Le manitou de la vengeance parle par ta bouche, repartit l'Agnier
convaincu.
--Mais une fois la jeune fille enlevée, dit Harthing en terminant, je
jure à mon frère, sur les mânes sacrés de mes aïeux, que, loin d'arrêter
le couteau du chef sur le coeur d'un ennemi, je l'aiderai moi-même à l'y
enfoncer plus profondément encore!
Le serment fait par Harthing et que les sauvages ont toujours regardé
comme inviolable, rendit toute confiance à Dent-de-Loup. Il tendit à
l'Anglais sa main et dit:
--Le coeur du visage pâle est franc comme ses paroles et ces dernières
sont une douce musique aux oreilles du chef. Mais allons, et réparons
le temps perdu.
Harthing ne demandait pas mieux et il s'efforça de suivre de près le
sauvage, qui se dirigeait déjà d'un pas rapide vers la grève de la
rivière Saint-Charles. Les épais mocassins qui chaussaient leurs pieds
étouffaient le bruit de leurs pas et diminuaient de beaucoup le danger
où ils étaient d'être entendus de quelque rôdeur ennemi.
Ils atteignirent la rivière en dix minutes de marche.
Là, Dent-de-Loup s'orienta et se mit à ramper comme un reptile vers un
rocher situé à cinquante pas de distance. Il fut satisfait de cette
exploration, car il revint bientôt vers Harthing et lui fit signe de le
suivre.
Quand ils arrivèrent au rocher, l'Anglais vit un canot d'écorce que le
sauvage avait caché dans une anfractuosité du roc. Ils prirent alors sur
leur dos la légère pirogue et marchèrent vers l'eau du Saint-Charles,
que la marée montante refoulait depuis deux heures dans l'embouchure de
la rivière. Mais ils avançaient lentement, car leurs pieds s'enfonçaient
à chaque pas dans le terrain mouvant et vaseux que la marée détrempe
deux fois le jour.
Enfin la pirogue est mise à flot, et armés chacun d'un aviron, Harthing
et Dent-de-Loup rament vigoureusement vers Québec. Bientôt ils abordent
sur une plage de sable que les hautes marées recouvraient alors jusqu'à
l'endroit que les nombreux piétons de la rue Saint-Pierre foulent
maintenant de leurs pas affairés.
Ils se glissent ensuite en tapinois au pied du cap, après avoir mis leur
canot hors des atteintes de la marée. Mais ils n'ont pas fait trente
pas, que Dent-de-Loup saisit son compagnon par le poignet et le force à
s'arrêter.
C'est qu'on avait opéré des changements depuis le dernier passage de
l'Iroquois en cet endroit; car M. de Frontenac avait fait établir une
barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot, afin de prévenir une
descente des ennemis sur ce point. Les trente hommes qui gardaient ce
poste avaient converti en corps de garde une maison avoisinante; et,
tandis que les autres reposaient, un factionnaire veillait sur la
barricade.
--Par les cinq cent mille diables! se dit Harthing, tous les obstacles
vont donc surgir devant moi au moment même où le succès paraissait me
sourire! Est-ce un dernier avertissement que m'envoie le ciel? Oh!
qu'importe alors! car si je risque tout, l'enjeu en vaut la peine.
--La tanière des loups est difficile à approcher, murmura le Chat-Rusé à
son oreille.
--N'y a-t-il pas quelque moyen de passer?
--Un seul; mais j'ai bien peur qu'il ne nous soit funeste, si les bons
manitous nous sont contraires.
--Peste soit de tous les manitous passés, présents et futurs! pensa le
lieutenant. Et s'adressant au sauvage:
--Je suis prêt, dit-il; tentons le destin!
--Que mon frère me suive, alors, lui répondit l'Iroquois.
Et il rétrograda d'une vingtaine de pas, puis grimpant sur le flanc du
cap, il fit un détour afin de passer au-dessus de la barricade.
La pente du roc en cet endroit est très rapide; aussi se figurera-t-on
le danger que couraient les deux aventuriers. Harthing suivait
intrépidement Dent-de-Loup, s'accrochant comme lui à toute saillie de
rocher qui se rencontrait sous sa main, se cramponnant aux arbustes et
aux racines, qui semblaient quelquefois céder sous la pesanteur du poids
de ceux qu'ils retenaient suspendus à vingt-cinq pieds au-dessus de la
rue.
Deux fois l'Iroquois, qui ne perdait pas de vue la sentinelle, crut
remarquer que le bruissement des feuilles sèches foulées par ses genoux
et par ceux du lieutenant, et le craquement des racines sous leurs
nerveuses étreintes, attiraient l'attention du factionnaire. Mais, soit
que ce dernier fût inattentif ou que ces bruits vagues se perdissent
dans la forte brise qui se jouait sur les feuilles et les branches
mortes, soit même que Dent-de-Loup se fût trompé, Harthing et lui
tournèrent ce dangereux obstacle, sans que leur passage eût été
remarqué.
Lorsqu'ils redescendirent dans la rue, à cent pas en deçà de la
barricade, Harthing s'arrêta un moment pour respirer, et, s'adressant à
son compagnon:
--Eh bien! que pense le chef de son frère au visage pâle? Croit-il que
je puisse marcher avec un peau-rouge dans le sentier de la guerre?
--Le visage pâle est en effet brave et agile; mais qu'il me dise donc
comment il s'y serait pris pour apporter jusqu'ici ce baril et ces
liens.
Harthing ne put retenir une légère exclamation de surprise. Car, outre
un paquet de cordes que Dent-de-Loup avait apporté de son canot, il ne
s'était pas un moment départi du barillet que nous lui avons vu sous le
bras à son départ du camp des Anglais. Et pourtant il n'avait fallu rien
moins que l'audace et l'indomptable force de caractère et de muscles du
lieutenant pour escalader, avec ses mains libres, les flancs escarpés du
cap.
--Mais comment ferons-nous pour amener _l'autre_ avec nous? demanda-t-il
à Dent-de-Loup.
--Ce fardeau sera doux et léger aux épaules du chef.
--Avançons donc.
Vingt pas les rapprochèrent de l'endroit par où nous avons déjà vu le
sauvage escalader le cap et entrer dans la ville; c'est-à-dire
au-dessous des édifices de l'évêché. L'ascension du roc se fit sans
obstacle; après quoi, les deux hommes se glissèrent comme des
couleuvres dans la cour de l'évêché, qu'ils traversèrent sans faire de
fâcheuses rencontres, et vinrent s'arrêter à l'endroit où les murs de
clôture du séminaire et du palais épiscopal se réunissaient. Ici le
Chat-Rusé imita doucement le parler sentimental d'un chat en bonne
fortune.
Le même signal répondit au sien de l'autre côté du mur, que Dent-de-Loup
se hâta d'escalader; et Harthing rejoignit aussitôt son compagnon, qu'il
trouva conversant à voix basse avec un tiers. Instinctivement,
l'officier porta la main à son poignard.
--Ce visage pâle est notre ami le vendeur d'eau de feu, dit le sauvage,
qui remarqua ce mouvement.
--Ah! charmé de vous rencontrer ici, monsieur Boisdon, dit Harthing à
voix basse.
--Vraiment! repartit l'hôtelier; moi je vous assure que cela ne me va
pas autant, bien que je ressente un honneur infini de toucher la main de
milord. Car, outre que je grelotte ici depuis une heure, il m'a fallu
rester caché en cet endroit, frôlé à chaque instant par les patrouilles
qui parcourent la ville en tous sens.
--Eh bien! voici pour vous récompenser de vos peines, et des dangers que
vous avez courus à notre service, fit Harthing en lui présentant une
bourse pesante dont l'avare Boisdon se saisit avec plus d'empressement
qu'il n'avait fait de la main de milord, comme il appelait l'Anglais.
Mais attendez ici notre retour, et faites bonne garde, ajouta Harthing.
Le sauvage et son compagnon marchèrent à pas de loup vers la demeure de
Louis d'Orsy, tandis que l'aubergiste se recouchait sur le sol pour
attendre leur retour.
L'hôtelier entendit bientôt, en frissonnant de tous ses membres, le
bruit d'une fenêtre que l'on ouvrait précipitamment et qu'on refermait
de même de l'autre côté de la rue; au même instant des pas qui venaient
de la côte de la basse ville, se rapprochèrent graduellement de la place
où il était blotti. Puis ses yeux, habitués aux ténèbres, distinguèrent
un homme qui, en le dépassant, remonta la rue Port-Dauphin, s'engagea
dans la rue Buade et alla s'arrêter sous la fenêtre par laquelle
Harthing et Dent-de-Loup venaient de s'introduire dans la demeure du
lieutenant d'Orsy.
Mais laissons Boisdon exhaler par tous les pores de sa peau les sueurs
froides de la terreur, et transportons-nous chez Mlle d'Orsy, que nous
avons par trop négligée depuis quelque temps.
D'après les ordres de son frère, notre héroïne avait dû se réfugier,
durant l'après-midi, au couvent des Ursulines; car la petite maison de
la rue Buade était trop exposée aux atteintes du boulet, pour que Louis
permît à sa soeur d'y demeurer pendant le bombardement.
Mais le feu de la flotte ayant cessé vers le soir, Marie-Louise était
revenue chez elle avec la vieille Marthe, que les détonations
successives du canon avaient beaucoup effrayée et qui tremblait encore
de tous ses membres.
Quand Marie-Louise eut pris le repas du soir et préparé, avec Marthe,
celui de son frère qu'elle attendait d'un moment à l'autre, il était
neuf heures passées.
Alors la jeune fille se mit à regarder avec inquiétude vers cette
fenêtre de la cuisine, où l'apparition de la figure hideuse de
Dent-de-Loup l'avait effrayée quelques jours auparavant.
Sans être tout à fait noire, la nuit n'était cependant éclairée que par
la seule lumière des étoiles. Aussi Mlle d'Orsy ne pouvait-elle voir
bien loin au dehors; mais elle espérait entendre au moins les pas de son
frère... et de son fiancé.
Enfin, elle revint s'asseoir dans cette chambre où nous l'avons vue pour
la première fois avec Bienville, et au même endroit qu'elle occupait
alors.
Une humble chandelle de suif éclairait faiblement la chambre. La lumière
rougeâtre et triste qu'elle jetait et le champignon qui semblait dormir
au milieu de la flamme fumeuse de la bougie, attestaient qu'on
négligeait de s'occuper de ces détails. C'est que Marie-Louise était en
proie à une préoccupation trop grande pour y prêter attention. Quant à
Marthe, elle s'était affaissée dans une chaise à bascule et à dos élevé,
où, toute recoquillée, la pauvre vieille avait fini par succomber au
sommeil, si facile à cet âge. Mais elle paraissait encore agitée des
émotions de la journée; car un frisson nerveux passait de temps à autre
sur ses membres débiles, et de ses lèvres s'échappaient d'incohérentes
paroles.
Laissée seule à son inquiétude, énervée déjà par les graves événements
des jours précédents, et partant prédisposée à se laisser aller à ces
craintes si naturelles à son sexe, Marie-Louise sent un malaise étrange
la gagner peu à peu.
Elle tressaille au moindre bruit; une vitre que le vent fait battre sur
les châssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une
poutre de la charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un
vieux meuble qui semble s'étirer et se plaindre d'un trop long service,
font passer par tout son corps de fiévreux frissons.
Cet effroi semble augmenter encore lorsqu'une rafale de vent s'en vient
ranimer les cendres chaudes de la cheminée, et jeter, en faisant
vaciller les meubles, une lueur passagère sur la pénombre qui règne dans
la grande salle.
La jeune fille n'ose faire un mouvement et retient son haleine dont le
seul bruit l'effraie.
Soudain ses yeux, qui se sont arrêtés machinalement sur la fenêtre de la
cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fenêtre est
agitée par secousses, comme si on la forçait du dehors.
--Je suis folle! dit-elle pour se rassurer.
Tout à coup deux hommes bondissent à l'intérieur et referment derrière
eux la croisée qu'ils ont ouverte avec fracas.
C'est Harthing, c'est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatouée
lui est une fois apparue hideuse comme celle d'un génie malfaisant et
avant-coureur de l'infortune.
L'Anglais s'avance vers le siège où la jeune fille est clouée par la
stupeur, tandis que Dent-de-Loup reste dans l'ombre.
--Ne vous avais-je pas dit "au revoir," mademoiselle, lors de notre
entrevue à Boston? fait Harthing en s'inclinant d'un air railleur.
Comme Marie-Louise terrifiée ne peut rien répondre, Harthing continue,
mais d'un ton plus sérieux:
--C'est que, voyez-vous, mes sentiments sont de ceux que l'absence ne
saurait tuer. Ainsi, tel j'étais quand nous nous séparâmes là-bas, tel
vous me revoyez encore.
--Eh bien! monsieur Harthing, sachez aussi que mes dispositions à votre
égard n'ont pas plus changé que les vôtres, repart la jeune fille, à qui
la gravité de la situation rend en partie l'énergie que la seule
surprise lui avait enlevée.
--O Marie-Louise! ne vous hâtez pas de vous perdre en me perdant aussi!
s'écrie Harthing, qui s'avance avec un geste moitié suppliant et moitié
menaçant.
--Vous oubliez, je crois, monsieur, qu'outre l'inconvenance de vous
introduire chez moi à pareille heure, il y a lâcheté de votre part à
menacer une femme seule et sans défense!
--Mademoiselle, le temps presse et ne doit pas être perdu en vaines
déclamations! Je vous aime, vous le savez; et pour vous posséder,
l'enfer serait-il béant devant moi, j'y sauterais à pieds joints, pourvu
que je pusse rouler avec toi dans l'abîme en te serrant sur mon coeur! Tu
vois donc que cet amour est un sûr garant de ton bonheur, si tu consens
à partager mon sort... Marie-Louise d'Orsy, voulez-vous être ma femme?
--Plutôt mourir! répond la jeune fille indignée.
--Alors, mademoiselle, je suis forcé, bien qu'à regret, de vous annoncer
qu'il va falloir me suivre de gré ou de force!
--Monstre! je te méprise autant que je te hais!
Et, belle comme Junon courroucée, la fille du baron d'Orsy foudroie
l'Anglais du regard.
Harthing fait un pas... Mais au même instant la fenêtre s'ouvre avec une
violence extrême, et un homme tombe comme un boulet au milieu de la
chambre, en criant:
--Damnation!
C'est Bienville, lui que Boisdon vient de voir s'arrêter près de la
demeure du lieutenant d'Orsy.
On se souvient que Bienville avait quitté seul le quai de la Reine pour
revenir à la haute ville. Assiégé de mille inquiétudes au sujet de sa
fiancée, il avait pris à la hâte le chemin de la demeure de
Marie-Louise. Il n'était plus qu'à vingt pas de la maison, lorsqu'il vit
deux ombres sortir du sol et bondir à l'intérieur de l'habitation de son
amie, en forçant une des croisées qui donnaient sur la rue.
Il accourt, approche ses yeux ardents de la fenêtre que l'on a vitement
refermée, et voit John Harthing auprès de sa fiancée, dont la pâleur
atteste l'effroi. Il va s'élancer, cédant au premier mouvement de son
coeur; et pourtant la réflexion lui venant en aide, il se contient et
attend.
Mais lorsqu'il a vu son rival abhorré prêt à porter sur Marie-Louise des
mains violentes, il rugit, bondit et tombe dans la maison l'épée au
poing.
--Ah! attends un peu, infâme! s'écrie Bienville d'une voix étranglée par
l'exaspération; nous allons voir si tu peux aussi bien manier l'épée que
violenter une femme. Oh! oh! je te tiens enfin, misérable!
--Pas encore, mon cher monsieur! répond Harthing avec un ricanement
satanique. Et, sans prendre la peine de dégainer, il fait un signe à
Dent-de-Loup.
Celui-ci, que François n'a pu voir en entrant, saisit ce dernier par
derrière, le terrasse, et, avec l'aide de l'Anglais, il garrotte et
bâillonne Bienville avant même que celui-ci ait eu le temps de porter un
seul coup de pointe à ses ennemis.
La vieille Marthe veut appeler au secours; elle se lève, jette un cri
sourd et tombe évanouie de frayeur.
Dent-de-Loup sort de sa gaîne un long couteau à scalper, en appuie la
pointe acérée sur la poitrine de Bienville et interroge Harthing du
regard.
--Non! répond celui-ci, pas devant cette jeune femme. D'ailleurs, la
poudre que tu as apportée nous en débarrassera plus vite. Entendez-vous,
galant chevalier, dit-il à Bienville, ce baril contient vingt livres de
poudre, et, dans cinq minutes, vous sauterez bravement dans les nuages
comme un soldat sur un bastion miné! J'en suis bien fâché, mais pourquoi
diable aussi vouloir intervenir entre cette femme et moi?
Et, sans s'occuper de Bienville qui se tord, impuissant, dans ses liens,
il se retourne vers Dent-de-Loup. Celui-ci va scalper la servante.
C'était une horrible scène.
Ici Bienville se roulant à terre dans une rage folle, les artères du cou
gonflées, les muscles tendus et les yeux rouges de sang; là, Harthing
les traits contractés par toutes ses passions mauvaises et dévorant de
son regard de feu Marie-Louise qui vient de perdre connaissance. Plus
loin Dent-de-Loup qui, après avoir fait décrire à la pointe de son
couteau un cercle rapide sur la tête de Marthe, retient entre ses dents
la lame ensanglantée dont il vient de se servir; et, posant son pied
droit sur le dos de la pauvre femme, la saisit par la chevelure qu'il
arrache violemment par une brusque secousse, en laissant nu l'os du
crâne.
Pour éclairer cet affreux tableau, une chandelle fumeuse jette sa
sinistre lumière dont la lueur blafarde rougit la muraille comme d'une
teinte de sang.
Harthing n'a pu vaincre le dégoût que lui inspire la brutalité sauvage
de son complice; il a détourné la tête et relève Marie-Louise évanouie.
Puis il saisit ce fardeau si léger à ses bras et se dirige vers la
porte, quand il remarque Dent-de-Loup qui se prépare à scalper aussi
Bienville.
--Laisse-le donc mourir en paix, dit-il au sauvage.
L'homme des bois ne répond que par un grognement sourd et appuie la
pointe de son couteau sur la tête de François, tandis qu'un hideux
sourire crispe ses lèvres.
En ce moment le ciel semble s'illuminer au dehors, et plusieurs fortes
détonations font trembler la maison, pendant que de rauques
rugissements déchirent le voile de silence qui plane sur la ville.
--Voilà que l'amiral fait feu sur la place! s'écrie Harthing. Il n'y a
pas une seconde à perdre! Allons! vite! ouvre la porte, Dent-de-Loup,
et, lorsque je serai sorti avec la jeune fille, allume la mèche du baril
et suis-moi!
Le sauvage lui lance un regard haineux; et pourtant, laissant là
Bienville qu'il allait scalper, il obéit à l'ordre du lieutenant.
Mais à peine la porte est-elle entrouverte qu'un bruissement de pas et
de voix se fait entendre dans la côte de la basse ville.
Tandis que l'Anglais se précipite au dehors avec Marie-Louise, le
sauvage, qui entend les pas se rapprocher rapidement, pousse le baril de
poudre jusqu'à la porte, mais au dedans du seuil, afin de pouvoir
s'esquiver plus vite. Puis, saisissant la chandelle allumée, il en met
la flamme en contact avec une mèche fixée à l'un des bouts du barillet,
rejette dans la cuisine la bougie qui s'éteint en tombant; et, sans
prendre le temps de refermer la porte, vu que les pas du dehors
deviennent de plus en plus distincts, il court rejoindre Harthing, qui
déjà rampe avec sa proie dans l'ombre.
Afin de rendre plus mystérieux l'enlèvement de Marie-Louise, Harthing
avait imaginé de faire sauter et d'incendier la maison, pour laisser
ainsi croire qu'une bombe avait pénétré, puis éclaté dans la demeure de
Louis d'Orsy. Car il savait que l'amiral devait recommencer le
bombardement durant la soirée.
Spectateur enchaîné, Bienville a tout vu, tout entendu. On enlève celle
qu'il aime... il ne peut la secourir... et le feu, consumant la mèche,
va se communiquer au volcan...
Il concentre ses forces, et raidit ses membres, qu'il fait se détendre
violemment contre les liens qui le retiennent; mais ces derniers
résistent, car Dent-de-Loup les a choisis neufs.
O rage! ô désespoir!
Vingt fois Bienville se tord contre la corde qui l'enchaîne, et vingt
fois ses muscles épuisés craquent à se rompre dans leurs impuissants
efforts....
Une sueur froide enveloppe son corps comme du linceul de l'agonie....
C'en est fait, il lui faut mourir! Car il voit dans l'ombre la lueur
tremblotante de la fusée dont chaque étincelle ronge, en pétillant, le
faible lien qui le tient suspendu sur son éternité......