CANONNADE ET BATAILLE.

Le plan de l'amiral anglais était de faire débarquer sur le rivage de

Beauport quinze cents hommes qui devaient ensuite traverser la rivière

Saint-Charles sur des chaloupes, et puis marcher contre la ville.

Pendant ce temps, quelques vaisseaux s'avanceraient vers la place et

feraient mine de la tourner pour simuler un débarquement à Sillery.

Alors, les quinze cents hommes du major Whalley, commandant des troupes

anglaises, s'élanceraient sur la ville, du côté de la rivière; une fois

sur la hauteur, ils mettraient le feu à une maison, signal qu'on

reconnaîtrait de la flotte en débarquant à la basse ville deux cents

hommes qui s'ouvriraient un passage du port à la ville haute. Les

assiégés, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient où porter leurs

coups, tandis que les deux détachements anglais se rejoindraient dans la

place et cerneraient les habitants.

Mais la précipitation et l'inconséquence de l'amiral, ainsi que la

vigoureuse résistance que rencontra Whalley, mirent ces projets à néant.

M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empêcher l'ennemi de prendre

position sur terre. Il n'était décidé qu'à inquiéter, par quelque

escarmouche, le débarquement des troupes anglaises pour les engager à se

transporter de ce côté-ci de la rivière Saint-Charles, où il aurait

donné contre elles avec ses forces, alors que la marée haute eût enlevé

toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient

échappé aux balles françaises n'auraient guère pu se préserver d'un bain

forcé non moins dangereux.

Aussi le gouverneur n'envoya-t-il à leur rencontre, lorsqu'ils prirent

pied à la Canardière, le 18 octobre, que trois cents hommes choisis

parmi les troupes de Montréal et commandés par M. de Longueuil.

Du côté de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu,

devait inquiéter les Anglais avec les soixante miliciens, ses

censitaires, que, malgré son grand âge, il dirigeait en personne.

Nous verrons bientôt comment le major Whalley fut reçu avec ces quinze

cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le

moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tête, s'avancent

formidables vers la ville.

Il pouvait être deux heures de l'après-midi lorsqu'ils jetèrent l'ancre

pour s'embosser devant Québec.

Suivirent quelques minutes, employées à carguer les voiles. Et, soudain,

d'innombrables éclairs jaillirent des sabords, comme autant de longs

serpents de feu.

Au même instant, nos remparts et nos quais se couvrirent à leur tour de

flamme et de fumée, tandis que de formidables détonations

s'entre-choquaient dans l'air qu'elles faisaient vibrer d'un fracas

terrible.

Alors une scène splendide anima la ville et la vallée de la rivière

Saint-Charles.

C'était par une de ces belles journées d'automne où la saison du vent et

de la pluie semble suspendre ses rigueurs comme pour nous faire souvenir

de l'été qui n'est plus, et nous permettre d'oublier un moment les jours

froids et sombres trop prompts à paraître.

Le ciel était pur et bleu, à l'exception d'une teinte purpurine et

vineuse qui frangeait l'horizon sur la cime des monts lointains.

Les arbres qui ombrageaient encore à cette époque la vallée de la

rivière Saint-Charles, exhibaient mille nuances variées jusqu'aux

montagnes, que l'éloignement teignait d'un bleu pâle.

Partout, dans la vallée comme sur les monts, les feuilles des arbres,

dont la sève était figée, se desséchaient sous les étreintes du froid et

sous l'action des pluies d'automne.

Sur certains arbres du vallon, elles se paraient d'un rouge feu

tranchant sur les tons plus pâles qui en doraient d'autres. Sur le plus

grand nombre, elles n'avaient qu'une teinte jaune clair. Enfin, on

voyait encore, çà et là, quelques rameaux conserver un reste de verdure.

Mais pour contraster avec ce riche deuil de la nature, ce n'était

partout que bruit et mouvement.

Dans les intervalles de chaque décharge d'artillerie, on entendait au

loin crépiter la fusillade; car tandis que les vaisseaux de Phipps

jetaient l'ancre devant la ville, les troupes commandées par Whalley et

portées sur une multitude de bateaux et de chaloupes, forçaient de rames

vers la terre, où elles paraissaient être chaudement reçues. Ce bruit

distant de mousqueterie se confondait avec les détonations plus

bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallon en vallon, pour

aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides comme le

grondement d'un tonnerre décroissant.

Enfin, on entendait de temps à autre, au-dessus de la ville, le

sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l'air un bruyant

passage.

Si le feu de la flotte était bien nourri, celui de nos cinq batteries ne

l'était pas moins, ce qui étonnait beaucoup les Anglais. Car ayant

capturé, près de l'île d'Anticosti, madame Lalande et mademoiselle

Joliette,[34] les ennemis leur avaient demandé si Québec était bien

défendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant même que le peu de

canons qu'il y avait dans la place étaient démontés et à moitié enfouis

dans la terre et le sable. Mais quand nos boulets de dix-huit et de

vingt-quatre se mirent à hacher les cordages, à casser la mâture, à

fracasser les bordages, à trouer la coque des vaisseaux et à décimer les

équipages, les assiégeants durent modérer la joie prématurée que la

réponse de leurs prisonnières leur avait causée. Et faisant venir les

dames, ils leur montrèrent quelques-uns de nos projectiles, en disant:

Sont-ce là les boulets de ces canons que vous disiez enterrés dans le

sable?[35]

[Note 34: Cette demoiselle Joliette était une tante de la

petite-fille de M. Joliette, le découvreur du Mississipi, laquelle

épousa mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché.]

[Note 35: _Histoire de l'Hôtel-Dieu._]

Mais si l'on voit notre artillerie faire du dégât sur la flotte ennemie,

il n'en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi

dommageables à la place assiégée. Bien au contraire, jamais ville

bombardée ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes

blessés, dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier; il fut

atteint par un boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher

de la cathédrale.

La Hontan rapporte que pendant tout le bombardement, qui dura la plus

grande partie de l'après-midi du 18 octobre pour recommencer le matin et

finir le soir du 19, c'est à peine si les projectiles ennemis firent

pour cinq à six pistoles de dommage aux maisons.

Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets par toute la ville, puisque

la soeur Juchereau de Saint-Ignace raconte, dans l'_Histoire de

l'Hôtel-Dieu_, qu'il en tomba tellement sur le terrain des révérendes

mères, que celles-ci "en firent tenir jusqu'à vingt-six en un jour à

ceux qui avaient soin des batteries, pour les renvoyer aux Anglais."

Aux Ursulines, un boulet rompit la fenêtre et le volet d'un dortoir et

vint, sans respect pour cet inviolable asile, tomber au pied du lit

d'une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent,

souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l'une des

soeurs. "Quantité d'autres boulets," dit la narratrice des annales de la

communauté, "sont tombés dans nos cours, jardins et parcs; mais, par la

grâce et protection de Dieu, personne n'en a été blessé; nous en avons

été quittes pour la peur."

Le fait suivant, rapporté dans l'_Histoire de l'Hôtel-Dieu_, explique,

jusqu'à un certain point, l'inhabileté singulière des artilleurs

anglais. Il paraît que ces derniers, ayant aperçu le tableau de la

Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathédrale, interrogèrent

encore leurs prisonnières à cet égard. Celles-ci leur répondirent que ce

n'était sans doute qu'un pieux talisman que les fervents catholiques de

la ville avaient placé là pour la protection de leurs personnes et de

leurs demeures.

Les susceptibilités religieuses des marins et des soldats protestants

qui montaient la flotte anglaise, s'irritèrent de ce que nos frères

dissidents ont toujours appelé une grossière superstition. Et le tableau

servit de but à leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux

iconoclastes pointèrent leurs pièces avec le plus grand soin et tirèrent

un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n'atteignit son

but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction élevée

passèrent par-dessus la ville, et allèrent s'enfouir inoffensifs dans le

terrain alors inoccupé de nos faubourgs.

Tandis que les ennemis perdent leur temps et leurs munitions de la

sorte, nos artilleurs canadiens, loin de tirer comme eux leur poudre aux

moineaux, pointent en plein bois sur les flancs rebondis des vaisseaux

anglais.

Les deux batteries servies par MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène font

surtout des merveilles.

--Allons! courage, enfants, dit le capitaine de Maricourt à ses hommes

pour les animer. Chargez vite, mais sans précipitation.

--Ayez pas peur, mon capitaine, lui répond un vieux marin, nous allons

lui pratiquer une si grande gueule à ce gredin de vaisseau amiral, qu'il

ira bientôt boire à la grande tasse.

Maricourt de rire, et se tournant vers son frère:

--Bien tiré, Bienville! dit-il à ce dernier, qui était chargé, avec

Louis d'Orsy, du commandement des deux autres canons de la batterie.

Puis revenant à ses propres pièces:

--Chargez!... Pointez!... Feu! crie-t-il.

Sans relâche l'airain hurle, bondit et tonne en vomissant soufre et

mitraille.

Cet ouragan de fer et de flamme dura sans discontinuer jusqu'au soir;

mais quand l'obscurité ne permit plus de bien pointer les pièces, on

cessa le feu des deux côtés.

Il n'y a pas à douter que, s'il eût été donné à Maricourt d'arrêter la

marche du soleil à l'instar de Josué, il se fût trouvé le plus heureux

des hommes. Mais l'amiral Phipps en eût été bien marri; car ses

vaisseaux faisaient eau de partout, troués qu'ils étaient en maints

endroits dans leurs oeuvres vives.

Il pouvait être huit heures, lorsque le dernier écho de la dernière

détonation s'éteignit au loin dans l'ombre crépusculaire qui déjà

couvrait la plaine et les montagnes.

Bientôt vint la nuit silencieuse et sereine. Groupés alors autour de

leurs pièces, les artilleurs français voulurent compter leurs pertes;

mais pas un soldat ne manquait à l'appel.

En attendant qu'on les vînt relever du service, les officiers et les

soldats causaient entre eux.

Assis à terre, auprès des canons, les artilleurs de Maricourt, le

brûle-gueule aux lèvres, fument en échangeant des quolibets sur la

maladresse montrée par les Anglais.

Mais ils ne parlent qu'à voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne

sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulièrement les

distances. Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis

d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de

mire. Aussi sont-ils tous plongés dans une obscurité tempérée seulement

par la lumière des étoiles, et ne présentent-ils tous au regard que des

groupes indécis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de

quelque fourneau de pipe, venant à percer la cendre du tabac embrasé,

jette une lueur fugitive sur la mâle figure de l'un des fumeurs.

MM. de Maricourt, de Bienville et d'Orsy, appuyés tous trois sur un

affût de canon, devisent à voix basse.

--Il y a maintenant une couple d'heures que la mousqueterie a cessé

là-bas, dit Maricourt.

--Oui, répond d'Orsy; mais le silence régnant partout depuis, il est

difficile de conjecturer si l'ennemi a pris position sur terre ou s'il a

été forcé de se rembarquer.

--Regardez donc, interrompt Bienville dont les yeux sont fixés depuis

quelques moments dans la direction de la rivière Saint-Charles. Ne

sont-ce pas des feux de bivouac qu'on allume là-bas, sur les hauteurs de

la Canardière, et à mi-chemin entre Beauport et la ville?

--Eh! vive Dieu! tu as raison, Bienville, répond d'Orsy.

En effet, plusieurs feux rapprochés les uns des autres, semblaient

jaillir successivement des hauteurs de la Canardière; et de dix qu'ils

étaient tout d'abord, il y en eut bientôt vingt, cinquante, puis enfin

cent et plus.

--Alors, les Anglais sont campés là, reprend Bienville; car les milices

de Beauport ont dû regagner leur village ou retraiter vers la ville

avec les hommes de M. de Longueuil. D'ailleurs, ceux-ci seraient-ils

réunis, ce grand nombre de feux leur serait inutile. Mais je m'étonne de

ce que mon frère[36] et ses hommes ne soient pas encore de retour.

En ce moment, un roulement de tambours, d'abord éloigné, mais se

rapprochant de plus en plus, frappe l'oreille des officiers.

--Ce bruit vient, je crois, du Palais,[37] dit le capitaine. Alors, ce

sont nos gens qui reviennent du combat; et nous aurons bientôt des

nouvelles par Bras-de-Fer.

Le roulement des tambours se rapprochant de plus en plus, on put

distinguer bientôt un air sémillant joué par quelques fifres qui les

accompagnaient en jetant leurs rires aigus au vent du soir.

[Note 36: M. le baron de Longueuil était le fils aîné de M.

Charles LeMoyne, lieutenant du roi pour la ville et le

gouvernement de Montréal, et frère de Maricourt et de Bienville.]

[Note 37: Ce quartier de notre ville tire son nom de

l'ancienne résidence ou "Palais" des intendants français, dont on

peut voir encore les ruines séculaires dans l'enceinte du Parc.]

Dix minutes plus tard, un canonnier que M. de Maricourt avait placé en

sentinelle à quelques pas des pièces, entendant quelqu'un s'engager sur

le quai, arma le mousquet qu'il portait et dont la mèche brûlait

lentement entre les dents du serpentin.

Il épaula son arme et cria:

--Qui vive!

--France et Bras-de-Fer.

La réponse de l'arrivant excita l'hilarité générale; mais, comme son nom

n'avait aucun rapport avec le mot d'ordre, le capitaine dut aller

au-devant du nouveau venu pour le reconnaître d'une manière plus

officielle.

--Qui va là? demanda-t-il à l'arrivant, que le mousquet de la sentinelle

tenait toujours à distance respectueuse.

--C'est moi, Pierre Bras-de-Fer, mon capitaine, répondit l'autre.

--Avance à l'ordre, Pierre Bras-de-Fer, reprit Maricourt.

Le factionnaire releva son mousquet, et une espèce de géant se rapprocha

du capitaine en deux enjambées.

--D'où viens-tu donc, à pareille heure? lui demanda l'officier.

--Du feu, mon capitaine. J'ai à peine eu le temps d'arrêter une minute

chez Boisdon, pour me glisser une petite larme dans le gosier, que

j'avais aussi sec que de l'amadou d'un an. C'est que, voyez-vous, mon

capitaine, on en a mangé de la poussière aujourd'hui, sans compter le

reste. Je vous assure qu'on s'est joliment escrimé là-bas; joint à cela

que...

--C'est bon! c'est bon! bavard, interrompit M. de Maricourt. Mais il

n'est rien arrivé de fâcheux à mon frère M. de Longueuil?

--Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont!...

--Comment! qu'entends-tu dire? s'écrièrent à la fois tous ceux qui

étaient présents.

--Atteint d'une balle et mort à mon côté!

--Mort! répétèrent les assistants sur tous les tons d'une émotion

douloureuse.

Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques

détails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa

compagnie durant la journée.

Pierre Martel, surnommé Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de

haut, un physique assez agréable, avec une langue des mieux pendues. Sa

figure sympathique et placide annonçait plutôt la bonté que toute autre

chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre était

plus fort des bras que de la tête; ce qui n'empêchait pourtant pas qu'il

eût, lors d'une rencontre avec les Iroquois, reçu en plein crâne un coup

violent de tomahawk, lequel avait rebondi et glissé sur l'os, ne

laissant d'autre marque de son passage qu'une grande balafre qui

descendait, en séparant les chairs, jusqu'à l'oeil gauche. Voilà

probablement ce qu'aurait répondu Pierre à celui qui aurait osé lui

laisser entrevoir la différence qui pouvait exister entre la force de sa

tête et celle de son bras.

Car notre homme ne se fâchait pas aisément. La colère était si

profondément enfouie dans ce robuste corps, qu'il fallait du temps,

voire même de la patience, pour l'en faire sortir. Mais une fois irrité,

il était terrible. On ne se souvenait de l'avoir vu fâché qu'en deux

occasions seulement, et voici ce qui s'en était suivi.

Il labourait un jour certain champ pierreux et accidenté, avec deux

boeufs dont l'un traînait la charrue pour la première fois. Ce dernier,

dont la jeunesse et l'ardeur s'alliaient mal avec la marche lente et

grave de son vieux compagnon, était toujours hors de la voie, marchant

lorsqu'il fallait arrêter ou s'arrêtant quand il aurait dû avancer.

Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de

l'aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colère démentît sa patience.

Mais l'animal récalcitrant ayant, sur le soir, cassé tout à coup le joug

qui le retenait à la charrue, Pierre finit par s'impatienter, et, de sa

main gauche, le saisissant par une corne, il lui asséna de la droite le

plus formidable coup de poing qui ait jamais broyé le front d'un

taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, étonné

seulement d'avoir mis un tel emportement dans sa correction. C'est alors

qu'on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.

Six ans après, lors d'une course à travers les forêts, Pierre, devenu

coureur des bois, fut fait prisonnier avec son jeune frère, par dix

Iroquois qui rôdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, près duquel

ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lièrent leurs

captifs à des poteaux de chêne solidement plantés en terre; et, jugeant

que Pierre, le plus robuste des deux, souffrirait plus longtemps la

torture, ils le gardèrent comme pour le dessert. Commençant par son

frère, l'un des sauvages s'avança vers ce dernier avec une hache rougie

au feu et la lui appliqua tranquillement sur la poitrine mise à nue.

--Quarante mille tripes de démons! s'écrie Pierre qui ploie son corps en

deux, et, le relevant d'un puissant effort, arrache de terre le poteau

qui le retient et rompt les liens dont il est garrotté. Saisissant le

pieu, il en assomme quatre sauvages sur place en autant de tours de

main. Tandis que les autres Iroquois épouvantés croient sans doute avoir

affaire à quelque manitou redoutable, Pierre rend son frère à la liberté

et reprend le chemin du pays.

Il était né à Beauport, en 1655, d'un pauvre cultivateur de l'endroit. A

douze ans, se voyant l'aîné d'une dizaine de marmots dont le nombre ne

paraissait pas devoir en rester là, grâce à la jeunesse[38] de dame

Martel et à la vigueur de monsieur son père, Pierre quitta la maison

paternelle et alla prendre du service à Montréal chez M. Charles

LeMoyne, père de notre héros François de Bienville.

[Note 38: Les filles se mariaient alors très jeunes en Canada,

et il n'était pas rare de voir en ce temps-là une mère âgée

seulement de treize à quinze ans.]

Il y demeura jusqu'à l'âge de vingt-six ans, partageant quelquefois les

jeux et souvent les escapades des fils aînés de M. LeMoyne, ou berçant

sur ses genoux les plus jeunes, à mesure qu'ils arrivaient. Dame!

était-il fier aussi, de dire à quiconque voulait l'entendre, qu'il avait

couru les bois avec MM. d'Iberville, de Sainte-Hélène et de Maricourt, à

l'insu de leurs parents, alors qu'ils étaient trop jeunes encore pour le

faire sans un danger inutile. Les larmes lui venaient aux yeux quand il

ajoutait qu'il avait maintes fois endormi dans ses bras François de

Bienville enfant, en lui chantant une ballade des temps passés.

Au sortir de chez M. LeMoyne, Pierre se fit coureur des bois, par goût

d'abord, ensuite par nécessité. Pendant huit ans, il battit les immenses

forêts du Canada, des colonies anglaises et de la Lousiane, tantôt

chassant, guerroyant, bivouaquant ou dormant sous un ouigouam ami,

tantôt poursuivi, traqué, serré de près par les Iroquois, qui le

connaissaient tous à la justesse de son coup de feu et à la force

musculaire de ses bras puissants.

Mais les lois étant devenues très sévères, en ce temps-là, contre les

coureurs des bois, et la famille LeMoyne lui ayant offert une charge de

fermier, Pierre accrocha son vieux mousquet dans la cuisine de son

ancien maître; c'était en 1689.[39]

[Note 39: M. Charles LeMoyne était mort quelques années

auparavant.]

Un des premiers à s'enrôler l'année suivante, il obtint de servir dans

la compagnie de la marine dont M. de Maricourt était capitaine et

Bienville enseigne.

Vrai type de ces bons serviteurs d'un temps qui n'est plus, Pierre avait

voué un attachement sans bornes à ses maîtres, et ne se sentait heureux

qu'autant qu'il les pouvait partout suivre et servir.

Voici maintenant par quelle circonstance il était absent de son poste

dans l'après-midi du 18 et qu'il avait assisté à l'engagement qui eut

lieu à la Canardière entre les Canadiens et les Anglais.

M. de Frontenac, voulant garder près de lui les Québecquois pour la

défense de la place, envoya, comme nous l'avons déjà vu, M. de Longueuil

et trois cents hommes de Montréal à la rencontre du major Whalley. Mais

comme aucun des premiers ne connaissait la Canardière, ni les abords de

la ville, le gouverneur fit demander à M. de Maricourt de vouloir bien

lui envoyer Bras-de-Fer, natif de l'endroit, pour guider M. de Longueuil

et ses gens; ordre auquel Pierre Martel s'était aussitôt rendu.

--Allons! Pierre, dit M. de Maricourt en essuyant du revers de la main

une larme brûlante que la fatale nouvelle de la mort du chevalier de

Clermont avait fait rouler sur sa joue, dis-nous comment il est tombé,

et ce qui s'est passé là-bas cette après-midi.

--Bien volontiers, mon capitaine; mais j'éprouve le besoin de fumer une

touche, et si ça vous est égal...

--C'est bon! fais vite et commence.

--Ah! les satanés gredins d'Anglais! s'écria Pierre, après avoir

vainement cherché dans toutes ses poches; il m'ont fait perdre ma

blague, une blague toute neuve et taillée dans la peau d'un petit loup

marin que j'assommai l'année passée sur l'île à M. Sainte-Hélène.[40]

Ah! qu'il m'en tombe sous la patte un de ces _Englishs_, et si je ne me

fais pas un sac à tabac du meilleur de sa peau, je veux être scalpé à la

Toussaint. Voyons, vous autres, chargez-moi ma pipe.

[Note 40: L'île Sainte-Hélène appartenait alors, en effet, à

M. LeMoyne de Sainte-Hélène; elle avait été ainsi nommée en

l'honneur de Hélène Boullé, femme de Champlain.]

Vingt bras se tendirent vers Pierre Martel, qui, après avoir allumé son

brûle-gueule, s'assit sur l'affût d'un canon et fit à ses auditeurs

attentifs le récit qui va suivre.

--Eh bien! donc, commença Bras-de-Fer, vous savez qu'il pouvait être

comme une heure, lorsque nous laissâmes la ville, tambour battant et

l'arme au bras. Après avoir traversé la rivière Saint-Charles dans le

bac des Soeurs, nous suivons quelque temps la grève pour piquer ensuite à

travers le bois jusqu'au sud d'une petite rivière qui se décharge dans

le fleuve.[41]

[Note 41: Ce petit cours d'eau se jette dans le

Saint-Laurent, quelques arpents au nord de la ferme de Maizerets.

C'est la rivière des Fous, appelée autrefois "de la cabane au

Taupier."]

A peine sommes-nous embusqués sur la bordure du bois, que le

seigneur[42] nous fait avertir par mon petit frère Jacquot--un vrai

lutin du diable, qui n'a que treize ans et joue déjà de l'arquebuse

comme un homme fait--qu'il s'est caché avec soixante de ses gens à deux

cents pas au nord du ruisseau. Il nous fait savoir que les chaloupes

anglaises jetteront probablement leur monde sur les bords du cours

d'eau; car il a vu un de leurs canots en sonder l'embouchure au petit

jour. Alors il nous sera facile de leur tomber dessus en nous entendant

avec lui pour les prendre entre deux feux.

[Note 42: M. Juchereau de Saint-Denis était seigneur de

Beauport.]

--C'est bon! répond M. de Longueuil à Jacquot. Mais dis à ton capitaine

qu'il laisse les ennemis gagner de mon côté, vu que j'ai cinq fois plus

d'hommes que lui.

--Monsieur! mon capitaine n'a pas peur, répond effrontément ce satané

Jacquot, et si l'Anglais vient de notre bord, laissez-nous faire; le

temps des prunes est passé, mais on lui fera manger des noyaux tout de

même.

--Allons, décampe, lui dit en riant M. de Longueuil après lui avoir tiré

l'oreille. Jacquot fait la grimace du côté de l'Anglais et disparaît

comme un renard à travers le fourré.

Il n'y a pas une demi-heure que nous sommes à l'affût, quand cinquante

chaloupes remplies d'Anglais nagent vers la terre. Mais la mer a baissé,

et il leur faut débarquer à quelques arpents du rivage, hors de la

portée de nos mousquets.

--Oh! quel dommage que la lisière du bois soit si loin d'eux! murmure

notre commandant, qui m'a fait placer à côté de lui pour profiter de ma

connaissance des lieux.

En effet, les _goddem_, forcés de se jeter à l'eau jusque sous les

bras,[43] parce que leurs bateaux s'échouent dans le sable, gagnent la

terre sans ordre et pêle-mêle comme des moutons. Mais une fois là,

pourtant, ils reforment leurs rangs et se dirigent au pas vers nous. On

aurait entendu bâiller une mouche tant nous étions tranquilles dans

notre cachette. L'ennemi n'est plus qu'à cinquante pas de nous.

[Note 43: Journal de Whalley.]

--Attention! enfants, nous dit à demi-voix notre commandant. Visez bien

chacun votre homme. En joue! Feu! Brrrrr, près de quatre cents balles,

car les hommes de M. Juchereau ont fait feu avec nous, sortent en

sifflant du milieu des broussailles et tapent au beau milieu des

hérétiques, dont cinquante au moins mordent la poussière.

Pendant que l'ennemi surpris tourne les talons et fait mine de nous

souhaiter le bonsoir,[44] nous chargeons, tirons, puis rechargeons

encore.

[Note 44: Journal de Whalley.]

Mais les Anglais semblent se remettre un peu et font feu sur nous,

c'est-à-dire au-dessus; car ils tirent à hauteur d'homme, et nous sommes

tous couchés à plat ventre. Bien visé! fameux! mes mignons! que je leur

dis. Puis, apercevant un petit officier dont les cheveux sont rouges

comme l'habit qu'il porte, je lui envoie une dragée dans sa vilaine

boule. Vlan! le voilà les jambes en l'air. Eh! c'est comme ça qu'on

tire, mes amours! que je leur redis, en donnant à gober une autre balle

à la gueule de mon mousquet qui a faim de tuer.

Les Anglais, qui voient que le feu est moins nourri du côté de M.

Juchereau, s'élancent au pas de course dans cette direction.

--Debout, enfants! s'écrie notre capitaine; suivons-les et feu sur eux!

Alors, on se disperse en tirailleurs, et, cachés, qui derrière un arbre,

qui à l'abri d'un rocher, on fait descendre sa garde à plus d'un habit

rouge.

Pendant qu'on serre ainsi l'ennemi de près, M. Juchereau nous a rejoints

avec sa troupe. Le vieillard[45] a encore bon pied et bon oeil, je vous

assure; car il se tenait à côté de nous, sautant comme un jeune homme

par-dessus les mares d'eau et les cailloux, et faisant le coup de feu

comme vous et moi.

[Note 45: M. Juchereau de Saint-Denis avait alors soixante

ans.]

Nous sommes une trentaine d'hommes réunis autour de M. de Longueuil, et

comme nous nous trouvons les plus près de l'ennemi et que nos coups

portent mieux, nous attirons bientôt l'attention des Anglais. Ils tirent

sur nous et rechargent leurs armes en courant. A la première décharge

qu'ils ont faite de notre côté, une balle est venue casser la tête du

jeune M. de Latouche.[46] Il rend l'âme dans les bras de deux de ses

censitaires, qui le chargent sur leurs épaules pour l'emporter hors du

champ de bataille.

[Note 46: Le fils du seigneur de Champlain.]

J'avertis plusieurs fois M. de Clermont, qui nous avait suivis comme

volontaire, de ne pas trop s'exposer, et de se cacher derrière un arbre

ou une butte pour tirer plus sûrement et sans danger. Mais l'imprudent

jeune homme ne m'écoute point; aussi reçoit-il une balle qu'un damné

Iroquois--ah! si jamais je le rencontre, ce particulier-là!...--lui

envoie en pleine poitrine; puis il vient tomber dans mes bras en me

disant d'une voix à faire pleurer: "Mes adieux à mon père... à

Bienville... à d'Orsy..." Et il meurt. Je le charge sur mon dos et

l'emporte au travers du bois avec moi.

Quand je rejoignis les autres, une balle venait de casser le bras au

seigneur Juchereau. Mais le vieux capitaine, qui est aussi brave que

l'épée du roi, n'a pas voulu quitter son poste; et il a continué de

commander ses hommes, tandis que son bras droit pendait sans vie à son

côté.

On s'est ainsi battu jusqu'à six heures, fusillant l'Anglais qui n'osait

s'engager dans les bois à notre poursuite. Alors un corps de troupe,

envoyé par le gouverneur, est venu appuyer notre retraite, qui s'est

faite en combattant toujours; car les ennemis, qui cherchaient sans

doute un lieu de campement, ne se sont arrêtés qu'à la ferme où vous

voyez leurs feux.

Après avoir retraversé la rivière Saint-Charles, je fis un brancard et

j'emportai, avec mes camarades, le corps de M. de Clermont jusqu'à

l'Hôtel-Dieu, où nous l'avons laissé pour y être enterré.

--Combien d'hommes avez-vous perdus? demanda M. de Maricourt, après un

assez long silence.

--Oh! pas beaucoup, mon capitaine. A part M. de Clermont et M. de

Latouche, nous n'avons eu que dix à douze blessés.[47]

[Note 47: Archives de Paris, lettre de Monseignat.]

--Connaît-on les pertes de l'ennemi?

--Oui, mon capitaine; quelques coureurs des bois que M. de Longueuil

avait envoyés sur le champ de bataille pendant que nous revenions vers

la ville, nous ont rejoints comme on y rentrait. Ils disent qu'il y a

cent cinquante ennemis[48] sur le carreau, depuis le camp des Anglais

jusqu'au lieu où ils ont débarqué.

[Note 48: Archives de Paris, même lettre.]

On entendit en ce moment le bruit des pas d'une patrouille qui

s'avançait vers le quai. On échangea le mot d'ordre, et il se trouva que

les arrivants étaient chargés d'apporter des vivres à la compagnie. M.

de Frontenac envoyait aussi un officier pour commander le poste durant

l'absence des chefs laissés libres d'aller prendre quelques heures de

repos.

Bienville qui, tout le jour, avait conçu mille inquiétudes au sujet de

Marie-Louise, reprit avec empressement, mais seul, le chemin de la haute

ville. Car MM. de Maricourt et d'Orsy restaient quelques instants de

plus sur le quai pour présider au partage des rations et donner leurs

instructions à l'officier chargé de les remplacer.

De noirs pressentiments serraient le coeur de François; il lui semblait

qu'un malheur menaçait sa fiancée. La lettre de John Harthing n'était

pas de nature à rassurer Bienville. Aussi se dirigea-t-il en grande hâte

vers la demeure de Louis d'Orsy.

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 27 / 52 题