JOHN HARTHING."

Un éclair brûla l'oeil de Bienville. Et ce lion rugit:

--Oh! veuille le sort, infâme, que nous nous rencontrions face à face

dans la mêlée!

--Ah! tais-toi! tais-toi! s'écria Marie-Louise éperdue.

Et joignant les mains, elle leva sur son fiancé des yeux pleins de

prière et de larmes, en lui disant, au milieu des sanglots qui

l'étouffaient:

--Par grâce, tu le fuiras, n'est-ce pas?... Mais dis-moi donc que tu le

fuiras... C'est qu'il te tuerait, vois-tu.... Fuir! qu'ai-je dit? je te

demande de fuir, à toi?... O malheureuse que je suis! mon Dieu! mon

Dieu!

Et, vaincue par la souffrance et la terreur où la jetaient ces pensées,

la pauvre enfant s'affaissa sur elle-même.

--Revenez à vous, Marie-Louise, s'écria Bienville en se jetant à genoux

aux pieds de sa fiancée. Pourquoi cette terreur et ces larmes? Ne

voyez-vous donc point que cet homme est fou? Vouloir à lui seul pénétrer

dans la ville!...

--Et prendre la place d'emblée! repartit Louis, qui se mit à rire afin

de rassurer un peu sa soeur.

--Oh! si vous l'aviez vu comme moi, François, si vous saviez quelle

énergie se peint sur sa figure, vous verriez bien alors qu'il est

capable de tout!

--Oui, de tout ce qui est humainement possible, peut-être, mais point de

ce dont il se vante.

Puis voyant l'excitation nerveuse de Marie-Louise se calmer un peu:

--Mais il est bien temps, ce me semble, que je connaisse la funeste

cause qui jeta cet homme sur votre voie. Je vous supplie de ne m'en plus

faire un mystère?

--Oh! moi, je ne pourrais point... Mais, mon bon Louis, parle, toi,

dis-lui tout!

Celui-ci fit alors à son ami le récit qui va suivre.

--C'était un homme de caractère que John Harthing, comme l'indiquaient

des sourcils épais et deux plis entamant son front de bas en haut à la

naissance du nez, ainsi que des lèvres plates qui semblaient adhérer aux

dents. Son front pâle, sillonné de rides, était comme un voile agité

toujours par le souffle intérieur des passions. Et lorsque ses yeux,

d'un gris verdâtre, s'animaient sous leurs paupières inquiètes, on y

voyait passer les fauves reflets de ses appétits désordonnés. Une

chevelure épaisse et rousse recouvrait négligemment ses tempes et son

cou. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure

accusait au moins trente ans.

Si cet homme, dont les désirs n'admettaient point d'obstacles, eût mis

son énergique volonté au service d'une passion généreuse, il eût fait

de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour

à chaque instant, la fièvre du mal dévorait aussitôt les bons sentiments

qui dormaient en lui.

Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux événements qui figurent dans

le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beauté de

Mlle d'Orsy avait inspirée tout d'abord à Harthing, lorsque des

circonstances deux fois fatales avaient amené l'officier anglais en la

demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation,

alors que les pauvres enfants pleuraient le bon père qu'ils venaient de

perdre, que John Harthing se mit à chercher un moyen pour revoir

Marie-Louise.

--Oh! qu'elle est belle! s'était-il dit en sortant. Voici que je l'aime,

sans lui avoir jamais parlé, sans que son regard ait rencontré le mien

pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'émotion que sa

vue m'a causée. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai

heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.

Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs à Harthing, celui-ci

se présentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous

deux prétextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les

orphelins de la part qu'il prenait à leur juste douleur. Et ensuite, il

demandait à Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leçons

d'escrime, quelques notions de français qu'il viendrait prendre chez M.

d'Orsy lui-même, vu qu'il avait à sa caserne deux compagnons de chambrée

qui les gêneraient dans leurs études. D'Orsy, sans défiance, se rendit

aisément à ces raisons spécieuses, et consentit à recevoir ainsi

l'officier chez lui quatre fois la semaine.

Les sévères vêtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient

encore plus de relief à la pureté de son teint ainsi qu'à la distinction

peu commune de sa personne.

Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux

Harthing sentit sa passion s'accroître de jour en jour; tandis que la

blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante, à mesure

qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter

d'attention.

C'était le soir que d'Orsy donnait ses leçons au lieutenant; et, pendant

tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise à l'écart, se

livrait à des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient

obstinément arrêtés, tandis que l'officier lui jetait de temps à autre

un regard à la dérobée.

Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour

viendrait peut-être où la jeune fille s'apercevrait enfin d'une

admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait

presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il était loin de

penser qu'une brusque séparation pourrait bien mettre un terme à ces

douces entrevues.

Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa soeur, après avoir

reçu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son héritage,

purent payer leur rançon et se préparer à passer au Canada. Mais

Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant

ses raisons pour ne point admettre un étranger dans la confidence de ses

démarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit à son

élève. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce

dernier qu'il leur faudrait bientôt cesser leurs études. Et en même

temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain départ pour

Québec.

Cette nouvelle frappa le lieutenant comme un coup de foudre. Il eut

pourtant assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître

tant qu'il fut en présence des orphelins; mais une fois sorti de leur

demeure, il exhala par les plaintes les plus amères la douleur que lui

causait l'annonce de cette séparation inattendue.

--Pourquoi donc, s'écria-t-il en étouffant un sanglot qui lui montait à

la gorge, pourquoi donc avoir entrevu le bonheur?... seulement pour le

voir s'évanouir, alors que j'avais lieu d'espérer d'en pouvoir goûter un

jour toutes les délices! Insensé! pourquoi ne lui avoir point fait plus

tôt l'aveu de l'affection, de l'admiration sans bornes qu'elle a su

m'inspirer? C'en est fait! elle m'a vaincu sans le savoir; eh bien! dès

demain, j'irai la trouver pour lui offrir de partager mon sort et de

porter mon nom. Elle est pauvre, et elle voudra bien accepter sans

doute. Ah! oui, j'irai!

Quand la matinée du jour suivant fut assez avancée pour lui permettre

cette démarche, Harthing, le coeur partagé entre l'espérance et la

crainte, frappa discrètement à la porte de la chambrette que

Marie-Louise allait bientôt quitter.

Celle-ci vint ouvrir et recula de surprise à la vue du lieutenant. En ce

moment elle était seule; car son frère parcourait la ville pour hâter

les préparatifs du départ.

--M'accorderiez-vous, mademoiselle, la faveur d'un moment d'entretien,

dit le visiteur en saluant profondément Mlle d'Orsy.

--Certainement, monsieur, veuillez entrer, répondit celle-ci, qui rougit

pourtant à la pensée de se trouver seule avec le jeune homme.

Et, montrant un siège à l'officier, elle alla s'asseoir, mais à une

certaine distance de l'étranger.

--Où veut-il en venir? pensa Marie-Louise de plus en plus embarrassée.

--Permettez-moi d'abord, continua John Harthing, de m'excuser auprès de

vous d'avoir caché sous de vains prétextes les fréquentes visites que

je vous ai faites depuis quelques semaines. Vous me pardonnerez

peut-être, quand je vous aurai dit que je vous aimai dès le premier jour

où je vous vis.

A ces derniers mots la jeune fille se redressa soudain, tandis que

l'expression de sa figure devenait sévère, et que le sang fuyait ses

joues.

Harthing, troublé lui-même, prit en bonne part l'émotion que ses paroles

semblaient produire sur la jeune personne. Et, s'enhardissant à mesure

qu'il croyait causer une impression de plus en plus favorable:

--Oh! oui, mademoiselle, je vous aime comme vous n'avez jamais été aimée

sans doute et comme peut-être vous ne le serez jamais. Vous êtes

devenue, sans vous en douter, le but de toutes les aspirations de ma

vie, mon seul espoir, mon seul bonheur. Dans le culte que je vous ai

voué, le plus indifférent de vos gestes fait ma joie. Que serait-ce

donc, ô mon Dieu! si votre regard venait répondre au mien, et si d'un

mot vous alliez réaliser mes craintives espérances!

Surprise par cette brusque déclaration, Marie-Louise restait muette.

--Oh! dites-moi, s'écria-t-il avec plus d'ardeur encore, dites-moi que

vous ne refusez point mon amour. Mettez un terme, aussi éloigné que vous

le voudrez, à l'accomplissement de mes voeux les plus chers, mais

promettez-moi, Marie-Louise, d'être ma femme un jour.

Aussi pâle que le fichu qui recouvrait sa gorge agitée, Mlle d'Orsy se

leva, et jetant à l'Anglais un regard où la colère et le dédain

semblaient rivaliser:

--Jamais! dit-elle.

--Oh! n'est-ce pas que je n'ai point compris, s'écria le malheureux en

se jetant à genoux devant elle.

--La fille des barons d'Orsy ne peut pas être la femme d'un homme dont

les compatriotes ont tué mon père! Allez! monsieur.

Et d'un geste impérieux la noble enfant lui fait signe de sortir.

Mais l'insensé, oubliant tout dans sa déception, saisit la main de Mlle

d'Orsy.

En ce moment la porte s'ouvre avec violence et Louis d'Orsy, d'un bond,

se jette sur Harthing.

--Comment! monsieur, dit-il d'une voix qui tremble à faire peur,

voudriez-vous abuser de la faiblesse d'une jeune fille? Seriez-vous un

lâche, monsieur l'officier?

Celui-ci veut répondre, mais la honte de sa déconvenue et la rage qui le

domine l'en empêchent; et les mots s'arrêtent dans sa gorge desséchée.

--Sans vouloir vous espionner, continue d'Orsy, j'ai entendu vos

propositions avec le juste refus qu'elles vous ont attiré; et je

confirme ce que vous a dit ma soeur. Maintenant, monsieur, vous savez ce

qu'il vous reste à faire.

Harthing s'était relevé; il était là, le front haut, pâle comme un mort,

les mâchoires contractées et l'oeil injecté de sang.

--Oh! enfers! cria-t-il enfin, éperdu, haletant. Je n'avais jamais

daigné descendre jusqu'à l'amour... Il me semblait indigne d'un homme de

guerre de perdre son temps aux genoux d'une femme... Et maintenant que

j'en suis venu à mendier le regard d'une enfant, voilà qu'elle se rit

de moi comme du dernier des bourgeois!

Il se dirigeait déjà vers la porte, quand il se retourna soudain, sombre

comme le génie du mal, en s'écriant:

--Marie-Louise d'Orsy... je fais le serment de prendre une éclatante

revanche... un jour... tôt ou tard... Au revoir, monsieur!

Et la fureur du malheureux était si grande qu'il ne pouvait plus se

contenir. Il lui fallait de l'espace, et il quitta, pour n'y plus

rentrer, cette demeure qui l'avait vu tant aimer et tant souffrir.

Quand d'Orsy eut finit ce récit que nous avons complété dans les détails

qu'il devait nécessairement ignorer, Bienville, qui était devenu plus

sombre encore, repartit:

--Je conçois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui,

n'ayant plus rien à espérer par voie de persuasion, veut essayer les

moyens violents pour voir s'ils ne lui réussiront pas mieux.

--Ce message, dit d'Orsy à son tour, est d'un insensé plus à plaindre

qu'à craindre, je crois. Arrivé aux paroxysme d'une passion déçue et

sentant bien qu'il n'a plus aucun ménagement à garder, il se laisse

emporter par toute la fougue de son violent caractère.

--Mes pressentiments n'étaient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en

sortant un peu de l'état de torpeur où le récit de son frère l'avait de

nouveau jetée. Car depuis l'autre soir où cette sinistre figure m'est

apparue par la fenêtre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente.

Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientôt.

Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jeté ce forcené sur mes pas?

Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La

sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux

propos! charmants rêves d'avenir, adieu!

Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie,

gazouillent sous la feuillée, ou traduisent en capricieuses roulades

leurs naïves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait

les menacer. Mais le chasseur est là, qui guette, et, le doigt sur la

détente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain,

le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la

joie! La volée s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse

encore, si la bande n'a pas trop d'absents à pleurer, quand elle

s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.

Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de

pourvoir à sa sûreté, car ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une

certaine inquiétude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrême

sur la petite maison de la rue Buade.

Ils décidèrent que durant le jour la jeune fille demanderait

l'hospitalité aux dames ursulines, et que les nuits où Louis serait

appelé au dehors par le service, François viendrait au logis.

Et comme il était déjà tard, Bienville prit congé et retourna au

château.

M. de Frontenac y veillait encore. Bienville, lui ayant fait demander un

moment d'entretien, lui raconta qu'une lettre partie du vaisseau amiral

avait été apportée mystérieusement à Mlle d'Orsy. Comment avait-elle pu

parvenir à sa destination? Était-ce par l'entremise d'un traître ou d'un

espion?

--Le fait est grave, dit M. de Frontenac, et, si ce n'est un traître,

l'espion qui pénètre ainsi dans nos murs est bien hardi; et je ne vois

nullement par où quelqu'un peut s'introduire dans la place. J'ai fait

poster des sentinelles partout où leur présence peut être requise. Mais

je pensais, précisément avant votre arrivée, qu'il serait bon d'établir

une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot; car, à la faveur

d'une nuit noire et de la marée haute, l'ennemi pourrait opérer un

débarquement sur les bords de la rivière Saint-Charles et arriver,

inaperçu, par la rue Sault-au-Matelot, jusqu'au pied de la côte de la

Montagne. Je crois donc qu'il serait expédient de faire élever sans

délai une barricade à l'endroit que je viens d'indiquer. Aussi vais-je

donner mes ordres pour qu'on la commence immédiatement. D'ailleurs, dit

le comte en congédiant le jeune homme, je vais voir à ce qu'on exerce

une surveillance secrète.

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 23 / 52 题