LE TROPHÉE.

Lorsque MM. de Bienville et d'Orsy abordèrent le quai de la Reine,

l'animation bruyante qui régnait dans la ville quand les deux amis

l'avaient laissée pour la seconde fois, avait presque complètement

cessé.

D'après les ordres du gouverneur, toutes les troupes et les milices

disponibles en ce moment étaient échelonnées sur les remparts, où les

soldats, le mousquet au poing, devaient se tenir prêts à toute

éventualité.

On se souvient que le major Provost avait, en l'absence du comte de

Frontenac, disposé trois batteries de canons à la haute ville; la

première, composée de huit pièces, était placée à l'endroit où l'on voit

aujourd'hui le jardin du vieux château; trois autres canons étaient

montés auprès d'un moulin à vent sur le Mont-Carmel; on avait enfin

pointé quelques petites pièces au-dessus de la rue Sault-au-Matelot, à

l'endroit même où l'on voit aujourd'hui la grande batterie.

Cette artillerie était servie par des canonniers de l'armée régulière.

Les deux autres batteries, chacune de trois canons, que l'on avait

établies à la basse ville, étaient confiées à deux compagnies de la

marine commandées par Paul LeMoyne de Maricourt et par Jacques LeMoyne

de Sainte-Hélène. Et certes, elles étaient entre bonnes mains, puisque

MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène passaient pour les meilleurs

canonniers pointeurs de la colonie.

François LeMoyne de Bienville et Louis d'Orsy, servant tous deux dans la

compagnie commandée par M. de Maricourt, se trouvaient donc rendus à

leur poste lorsqu'ils mirent le pied sur la levée où nous avons vu

accoster leur canot.

Les pièces étaient déjà chargées, et l'on n'attendait plus pour faire

feu que le premier coup de canon qui devait partir de la haute ville.

--Vous arrivez à temps, messieurs, dit alors le sieur de Maricourt à son

frère et à Louis d'Orsy; car je viens de parier avec le chevalier de

Clermont que j'abats le pavillon de l'amiral des trois premiers coups

que je tire sur l'ennemi. Le chevalier prétend que le vaisseau de Phipps

se trouve hors de la portée d'une pièce de vingt-quatre. Qu'en dis-tu,

Bienville?

Celui-ci mesura du regard l'espace libre qu'il y avait entre la flotte

et le quai, puis se tournant vers son frère:

--Je soutiens ton pari contre le chevalier de Clermont.

--Vraiment? Bienville, fit celui-là.

--Oui, chevalier.

--Bien que l'habileté de notre commandant comme artilleur me soit

connue, je ne crois pas qu'un boulet de vingt-quatre puisse atteindre

sûrement le but que vous lui donnez.

--Vous pourriez bien vous tromper.

--Parbleu! je le souhaite, mais je tiens à mon opinion.

--Fort bien! chevalier. Mais moi je parie toujours pour mon frère. Bien

plus, la marée monte; or je m'engage à aller chercher à la nage ce

pavillon anglais qui flottera sur les eaux avant un quart d'heure.

--Ah! Bienville, si je ne savais pas que la forfanterie est aussi loin

de votre coeur que le courage en est proche, je croirais cette offre-là

fort hasardée. Qu'en dois-je donc conclure?

--Ce que vous en devez conclure, mille bombes! s'écria Bienville piqué

au vif, c'est que nous voulons montrer aux Anglais, mon frère et moi,

quels sont les gens qu'ils viennent attaquer. Tiens-tu pour moi, d'Orsy?

--Certes! répondit celui-ci, le beau moment pour reculer!

--Pardonnez-moi, Bienville, reprit alors le chevalier de Clermont en

tendant la main à son compagnon d'armes. Mordiable! votre projet de bain

glacé me sourit assez, et je vous demande sérieusement la faveur d'être

de la partie.

--Oh! bien volontiers! d'ailleurs la baignoire est assez grande pour

nous trois.

M. de Maricourt venait cependant de pointer lui-même sa dernière pièce,

lorsqu'une forte détonation qui partait de la cime du cap, fit lever la

tête aux artilleurs.

--Le signal! s'écria Bienville.

--Haut la mèche! haut le bras! commanda Maricourt.

Trois artilleurs rapprochèrent de leur pièce respective les étoupilles

allumées.

--Première pièce! feu! cria le commandant.

Un long jet de flamme jaillit de la gueule du premier canon qui, en

reculant, parut se cabrer d'aise de montrer enfin sa grosse voix.

Les officiers, qui avaient eu soin de se tenir en dehors du nuage de

fumée que devait produire l'embrasement de la poudre, avaient les yeux

rivés sur le vaisseau amiral.

--Bien visé, Maricourt! s'écria Bienville; le projectile a coupé les

haubans de bâbord du dernier hunier, quelques pieds plus bas que le

pavillon.

--Voyons ce que fera le second, dit le commandant, qui ordonna le feu

d'une autre pièce.

--Très bien! exclama de nouveau Bienville, le bois est entamé, cette

fois! Bas les habits, d'Orsy.

--Eh! corbleu! Bienville, oublies-tu que j'en suis, repartit le

chevalier de Clermont en ôtant son justaucorps.

Le troisième coup de feu couvrit sa voix.

--Bravo! bravo! s'écria Bienville en applaudissant de la voix et des

mains. Voyez un peu maintenant, chevalier.

Le projectile avait porté en plein bois, fracassant le mât et hachant

les haubans de tribord.

Alors une immense acclamation roula sur les flancs du cap, car le

pavillon de l'amiral, dépourvu d'appui, venait de tomber sur les eaux du

fleuve, entraînant sa drisse avec lui.[26]

[Note 26: "M. de Maricourt abattit avec un boulet le pavillon

de l'amiral." (_Hist. de l'Hôtel-Dieu._)]

Et les détonations se succédèrent sans interruption sur les remparts et

les quais.

Cependant d'Orsy, Bienville et Clermont, en simple costume natatoire, se

tenaient sur le bord de la levée, prêts à sauter dans le fleuve aussitôt

que le pavillon serait en vue.

Bienville fut le premier à l'apercevoir.

--En avant, messieurs, dit-il en piquant une tête dans le

Saint-Laurent.

Les trois plongeons n'en firent qu'un, puis la tête des nageurs reparut

ruisselante hors de l'eau.

--Brrrrrr! fit d'Orsy en secouant la tête, froide en diable cette

eau-là!

--J'ai vu mieux que ça...... à la baie d'Hudson...... le printemps

dernier, dit Bienville qui, nageur émérite, avait déjà quelques pieds

d'avance sur ses compagnons. Il nous fallait... emporter un petit

fort... dont nous étions séparés... par une rivière... de deux

arpents...de large... Mais nous avions compté ... sans la fonte des

neiges... et l'inondation... La rivière coulait... à pleins bords...

quand nous y arrivâmes... Vingt-deux hommes seulement... savaient nager

dans ma compagnie... Cinquante Anglais... nous attendaient de l'autre

côté... N'importe, je donnai... le signal et l'exemple... et houp! en

avant!... nous y étions... Diable d'eau!... qu'elle était froide!...

Elle aurait gelé celle-ci.

--Et vos Anglais? demanda Louis d'Orsy, qui suivait son ami de près.

--Bah! repartit Bienville en se tournant sur le dos pour faire la

planche, afin de permettre à Clermont, qui tirait de l'arrière, de le

rejoindre, bah! nous en eûmes... bientôt raison. Allons! chevalier,

arrivez donc... Êtes-vous engourdi?

--Depuis que j'ai reçu... certain coup... de tomahawk... sur la jambe

gauche... je nage ... avec peine.

--Dans ce cas... retournez à terre.

--Bienville... vous voulez me rendre... la monnaie de ma pièce... de

tantôt... Vous êtes... dans votre droit... En avant!... messieurs... en

avant!

Les trois nageurs, qui se trouvaient alors vis-à-vis de l'ancienne

douane, mais à dix arpents de terre, piquèrent au large vers le

pavillon. Ce dernier était encore à huit cents pieds plus bas; mais la

marée montante l'entraînait vers les trois gentilshommes.

Ils virent jaillir l'eau en plusieurs endroits dans les environs du

pavillon, que le flux leur apportait, et plusieurs fortes détonations

parties de la flotte leur firent lever la tête.

D'autres décharges succédèrent aux premières et quelques projectiles

vinrent en sifflant tomber auprès des trois amis.

--Parbleu! dit alors Bienville avec un admirable sang-froid, il paraît

que... nous allons au feu dans l'eau... Mais ces messieurs...

Un boulet qui vint s'engloutir à dix pieds de lui et le couvrit d'eau en

tombant, lui coupa la parole.

--Ces messieurs... nous prennent décidément... pour des cibles...

puisqu'ils tirent à côté, continua-t-il, comme si de rien n'était.

Le pavillon flottait alors à quelques cinquante pieds en avant.

Bienville redouble de vigueur, tandis que balles et boulets pleuvent

autour de lui. Quelques brasses énergiques l'amènent enfin près du

pavillon, qui tient encore au tronçon du mât coupé par le boulet de

Maricourt.

Appuyant alors ses deux mains sur ce dernier débris, et sortant hors de

l'eau son buste qui ruisselle:

--Vive la Nouvelle-France! crie Bienville aux Anglais, de toute la force

de ses poumons.

Et trois fois ce cri de victoire s'en va déchirer l'oreille de l'amiral,

qui rugit sur son banc de quart.

--Feu partout sur ces démons! s'écrie Phipps d'une voix étranglée par la

rage.

Un réseau de flamme et de fumée enveloppe un instant le gaillard

d'arrière du vaisseau amiral, qui ne peut faire feu des deux côtés de

ses sabords, vu la position que lui donne le flot.

Quelques projectiles passent en miaulant près de Bienville, qui a pris

soin de rentrer dans l'eau jusqu'au cou, après avoir jeté ses trois

défis. Une balle vient même couper la drisse qui rattache le mât au

pavillon.

--Ça me va, dit-il, car j'avais oublié mon couteau. Merci, messieurs,

ajouta-t-il, en tournant le dos aux Anglais. Puis, il saisit le pavillon

avec ses dents et l'entraîne à la remorque.

Bienville avait cependant perdu ses amis de vue depuis quelques minutes,

et, lorsqu'il les rejoignit, à son retour, il s'aperçut que d'Orsy

soutenait le chevalier.

--Diable! êtes-vous blessé, Clermont? lui dit-il en voyant une teinte

rougeâtre colorer l'eau.

--Ne m'en parlez pas, Bienville... ces mécréants m'ont... entamé la

jambe droite... justement la meilleure... les chiens!

--Es-tu fatigué, d'Orsy? demanda Bienville.

--Pas le moins du monde...

--Dans ce cas... continue de nager... à droite de notre ami; je vais en

faire autant... à sa gauche... pour le soutenir aussi.

--Messieurs, repartit alors le chevalier de Clermont, j'ai bien peur...

que vous ne puissiez pas... gagner terre... en me soutenant ainsi...

Laissez-moi donc... m'en tirer seul... Bah! en supposant... que je

périsse... un jour plus tôt... un jour plus tard.... cela ne fait rien.

--Or çà, chevalier, répliqua Bienville, pour qui nous prenez-vous donc?

Allons! laissez-nous faire... et tout ira bien.

Ils continuèrent d'avancer vers la terre, tout en entendant passer des

projectiles autour d'eux.

Les artilleurs de la ville ne restaient pas inactifs, et pour protéger

la retraite des trois braves, ils nourrissaient un feu d'enfer entre eux

et la flotte ennemie; ce qui eut pour effet d'empêcher les Anglais de

mettre leurs chaloupes à l'eau, et de poursuivre les trois Canadiens.

Ceux-ci avançaient lentement; car M. de Clermont, dont la blessure

n'était pas grave, mais qui pourtant perdait beaucoup de sang, ne

pouvait presque pas s'aider à nager.

--Soyez raisonnables... mes chers amis, dit-il bientôt. Laissez-moi...

je vais faire la planche... Peut-être la marée... me portera-t-elle....

à terre.... et...

--Dieu me pardonne! chevalier... mais vous divaguez... Allons! courage,

ami...voici qu'on vient à nous.

Des chaloupes que M. de Maricourt envoyait pour les recueillir,

accouraient à force de rames.

Quelques minutes plus tard, les trois nageurs étaient hissés sur la

première embarcation venue, par dix bras empressés.

--Ouf! les dents me font mal, le pavillon était lourd à traîner, dit

Bienville en reprenant haleine.

--C'est qu'il est chargé de gloire, repartit d'Orsy.

Une véritable ovation attendait les trois braves. A peine eurent-ils mis

pied à terre, que vingt robustes gaillards les enlevèrent du sol pour

les porter à la haute ville. Clermont eut beau se défendre sur sa

blessure, rien n'y fit; et après avoir bandé sa jambe, tant bien que

mal, il lui fallut suivre ses amis à la hauteur de leur triomphe. Et les

enthousiastes porteurs se dirigèrent en acclamant vers la côte de la

Montagne.

Le véritable triomphateur était François de Bienville. Fièrement drapé

dans le pavillon anglais, les bras croisés sur sa forte poitrine, il

semblait se dire que ces honneurs ne lui étaient que justement dus.

Aussi jetait-il un regard assez calme sur la foule de militaires, de

bourgeois, de femmes et d'enfants qui se pressaient sur son passage en

le saluant de mille joyeux vivats. Car le Français, brave et glorieux

par excellence, n'est jamais étonné des honneurs de la victoire.

A l'entrée de la rue Buade, M. de Frontenac, qu'on avait mis au courant

des hauts faits des trois amis, s'en vint au-devant d'eux.

--Bien! messieurs! très bien! s'écria le gouverneur en les apercevant.

Ces Anglais fussent-ils cinq mille, avec cinq cents hommes comme vous à

mes côtés, je ne les crains pas.

--Vive monseigneur! Vive Bienville! Vive la France! vociféra la foule

qui encombrait la place.

Bienville détourna la tête pour cacher l'émotion qui le gagnait. Il

aperçut alors Marie-Louise qui le regardait de sa fenêtre; elle

applaudissait de tout coeur, tandis que des larmes de bonheur glissaient

sur ses joues.

Ces doux pleurs de sa fiancée lui allèrent au coeur, et, saisi d'une

indicible émotion, il déroula vivement le drapeau qu'il avait jeté

autour de son buste; et, se levant debout sur les épaules de ses

porteurs, il agita son glorieux trophée sur la foule qui endoyait à ses

pieds, en criant d'une voix tonnante:

--Vive la France! et mort à l'Anglais!

Le peuple répondit par un écho terrible qui s'en alla s'éteindre sur la

flotte ennemie.

Le cortège continua sa marche vers la "grande église." Bourgeois et

soldats, enfants, femmes et vieillards, tous, tant qu'ils purent,

entrèrent dans la cathédrale, à la voûte de laquelle on suspendit le

glorieux trophée.[27]

[Note 27: "Les batteries de la basse ville ouvrirent le feu

bientôt après. Les premiers coups abattirent le pavillon de

Phipps; des Canadiens allèrent l'enlever à la nage, malgré un feu

très vif dirigé sur eux de la flotte. Ce drapeau a resté suspendu

à la voûte de la cathédrale de Québec, jusqu'à l'incendie de cette

église pendant le siège de 1759." (M. Garneau.)]

Et les prières ardentes de tous ces hommes de foi montèrent des dalles

et des parvis vers l'Eternel, qui entendit la voix suppliante d'un

peuple héroïque.

A peine François de Bienville et ses deux compagnons avaient-ils enfin

repris pied sur le sol, sortaient-ils de la cathédrale, que le bruit mat

de plusieurs tambours battant aux champs se fit entendre.

D'abord éloignés, ces sons qui viennent des plaines semblent se

rapprocher.

On court vers la rue Saint-Louis, et les vivats d'ébranler de nouveau

les airs en joyeuses acclamations.

M. de Callières entrait dans la ville, à la tête de huit cents hommes du

"gouvernement de Montréal." Craignant d'être surpris sur le fleuve par

quelque vaisseau anglais, M. de Callières avait, la nuit précédente,

fait débarquer ses troupes à la Pointe-aux-Trembles; et le reste du

trajet s'était fait à pied.

Bienville et d'Orsy, avant de retourner à leur poste auprès de M. de

Maricourt--Clermont était allé faire panser sa blessure--purent voir les

nouveaux venus, qui semblaient des plus joyeux d'arriver.

--Quel dommage, s'il n'était rien resté pour nous, disaient entre eux

les gens de Montréal en défilant par la rue Saint-Louis. Mais, Dieu

merci, les violons seuls ont commencé à jouer; nous serons donc à temps

pour la danse! bravo!

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 20 / 52 题