Cet affreux calembour avait attiré l'attention de l'officier anglais,
qui put aisément donner tous ces renseignements à Harthing. Mais,
malheureusement pour le lieutenant, son ami ne put lui donner une
réponse aussi satisfaisante au sujet de Louis d'Orsy, car ce nom ne lui
était pas connu.
--N'importe, se dit Harthing en revenant chez lui, n'importe, j'en sais
maintenant assez pour apprendre tout ce qu'il me reste à connaître.
Il s'empressa de dépeindre à Dent-de-Loup l'auberge de Boisdon, qui se
trouvait sur la grande place et près de la cathédrale.
A mesure que l'Anglais avançait dans sa description, l'attention de
l'Iroquois semblait s'éveiller graduellement. Enfin, quand le lieutenant
lui mentionna le baril jaune qui servait d'enseigne à l'auberge, le
sauvage lui toucha le bras et dit:
--Les yeux du Chat-Rusé ont vu ce baril d'eau de feu suspendu à la porte
d'un ouigouam.
En effet, les Québecquois qui faisaient partie de l'expédition contre
Schenectady, n'avaient eu rien de plus pressé à leur retour que de se
rendre à la cathédrale, pour y remercier Marie, sous la protection de
laquelle ils s'étaient mis avant leur départ. Mais, comme ils n'avaient
pu se défaire immédiatement de leurs captifs, ils les avaient amenés
avec eux jusqu'à l'église, à la porte de laquelle on les avait laissés
momentanément sous bonne garde. Et ce fut alors que les regards de
Dent-de-Loup s'arrêtèrent sur la singulière enseigne de la première
auberge canadienne. Il l'avait si bien remarquée, qu'il assura pouvoir
retrouver le cabaret, même par la nuit la plus noire.
Harthing rayonnait.
Avec l'aide de Dent-de-Loup et de Boisdon, rien ne lui était plus
facile, en effet, que de savoir où les d'Orsy demeuraient.
L'avarice de Boisdon lui était connue comme une mine d'exploitation
très facile; restait à s'attirer l'amitié du chef agnier. Mais il fit si
bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci
trouverait à s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs à
bonne fin, que l'Iroquois lui dit:
--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le même sentier de guerre que
son frère blanc.
Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue française, qui lui
devait être cependant d'une si grande utilité pour s'aboucher avec
l'aubergiste canadien; ce à quoi l'esprit méchamment inventif du
lieutenant remédia de son mieux, en persuadant à Dent-de-Loup de se
fourrer dans la tête assez de phrases françaises pour se faire
comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le maître de
langue du sauvage; car il avait lui-même, dans la prévision d'aller un
jour au Canada, pris des leçons de français d'un pauvre huguenot
parisien qui végétait à Boston.
L'Iroquois, dont l'idée fixe de vengeance éperonnait toutes les
facultés, se montra si bon élève, que deux mois plus tard, lorsque la
flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de
français pour émerveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas
qu'une tête de sauvage pût contenir autant d'intelligence.
Enfin, pour prévenir les soupçons de ses chefs au sujet de la présence
de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prévint que cet homme lui
était dévoué corps et âme, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion
pour explorer la place qu'on allait attaquer.
Comme les qualités précieuses des peaux-rouges à cet égard étaient bien
connues en Amérique, la présence du Chat-Rusé fut non seulement tolérée,
mais encore agréée par les chefs de l'expédition.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la marche de la flotte depuis
Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu'à l'île
d'Orléans, où nous la savons mouillée le quatorzième jour d'octobre. Il
nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut
essuyer presque continuellement, elle eût paru huit jours plus tôt
devant Québec, et qu'alors c'en eût été sans doute fait de la ville, vu
qu'on ne s'y attendait nullement à cette attaque et que toutes les
troupes étaient encore à Montréal.
A présent que nos lecteurs connaissent les antécédents de Dent-de-Loup,
reprenons le récit au point où nous l'avons laissé vers le commencement
du chapitre troisième, c'est-à-dire au moment où le chef agnier venait
de quitter la flotte anglaise.
Poussée par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en
dansant sur les vagues, avec la rapidité de la flèche. Pour assourdir le
bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin
d'envelopper le sien d'un lambeau d'étoffe.
Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'île d'Orléans, où, à
part les aboiements éloignés de quelques chiens de ferme, tout semblait
dormir. Car les habitants, terrifiés par le voisinage des Anglais,
n'osaient pas même allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient
peur qu'un indiscret rayon de lumière, en se glissant au dehors,
n'attirât quelques rôdeurs nocturnes.
Après une heure de marche, le sauvage était en vue de la ville; la cime
du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurité de la nuit. Quelques
coups d'aviron l'amenèrent à la Pointe-à-Carcy, qu'il doubla en entrant
un peu dans la rivière Saint-Charles.
Arrivé à quelques brasses de terre, vis-à-vis de l'encoignure qui réunit
aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups
de l'arrière pour arrêter sa pirogue et tendit l'oreille.
Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur
la grève.
Rassuré, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il
atteignit bientôt. Après avoir tiré son embarcation à sec sur le sable
du rivage, le Chat-Rusé se mit à ramper vers la ville, non sans jeter
auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait
ses pas, tant ils étaient bien mesurés; de sorte qu'un blanc fût passé à
dix pieds du sauvage sans se douter de sa présence.
Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par
s'arrêter près d'un endroit désert au-dessous du lieu où l'on voit
aujourd'hui le vieux et modeste édifice du parlement provincial.
Il doit être à peu près inutile de faire remarquer ici que la basse
ville a subi depuis des changements innombrables; car, à cette époque,
il y avait à peine soixante maisons disséminées depuis la
Pointe-à-Carcy jusqu'au lieu où se trouve aujourd'hui le quai de la
Reine.
Comme c'était par là qu'il s'était échappé lors de sa captivité,
Dent-de-Loup reconnut la place et se mit à escalader le cap, couvert
alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y
retenir au besoin.
Après maints efforts, après s'être glissé comme un serpent entre les
arbrisseaux desséchés par l'automne, le Chat-Rusé atteignit la cime du
roc, et s'arrêta à l'endroit où vous pouvez voir aujourd'hui cette
petite plate-forme qui touche à la clôture d'enceinte du parlement.[21]
[Note 21: Quelque temps après l'apparition de la première
édition de ce livre, un arrêté du conseil de ville donnait à cette
plate-forme le nom de Bienville, en l'honneur du héros dont nous
venions d'exhumer le souvenir de nos vieilles chroniques.]
Dent-de-Loup prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir
des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa
résolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la
cour de l'évêché, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint
l'endroit où la clôture qui entourait la cour formait un angle en
rejoignant celle du séminaire, il bondit vers le faîte de la muraille,
s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Après
s'être assuré que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade.
Quelques pas de plus l'eurent bientôt conduit au pied du mur qui
soutient le clocher de la cathédrale.
Ici, l'espion s'arrêta en se faisant si petit que personne ne le pouvait
voir, grâce à l'obscurité qui le favorisait. Ses prunelles se dilatèrent
en se fixant sur une maison sise presque en face, et qui se trouvait à
l'endroit de celle qui est occupée maintenant par l'hôtelier Grondin.
Cette maison, assez étroite et encaissée entre deux constructions plus
hautes qui semblaient la regarder avec dédain lorsque le soleil
éclairait leur toiture, était la seule où l'on veillait encore, si l'on
en jugeait d'après un jet de lumière qui, partant de l'intérieur,
dormait paisiblement sur le pavé de la rue.
Le Chat-Rusé inclina la tête de côté et d'autre pour mieux écouter; rien
ne bougeait. Il traversa la rue et vint se blottir au-dessous de la
fenêtre éclairée.
En ce moment un petit grincement aigre, qui se produit au-dessus de lui,
le force à lever la tête; et il aperçoit un objet qui se meut lentement
au-dessus de la porte. Il examine ce corps avec attention, s'assure de
ses mouvements uniformes et fait quelques signes de tête qui annoncent
le contentement intérieur qu'il éprouve en reconnaissant la nature de ce
bruit. C'est l'enseigne de l'auberge qui gémit sur ses gonds rouillés.
Convaincu qu'il ne peut se tromper, Dent-de-Loup s'avance vers la porte
en longeant la muraille; mais au même instant cette porte s'ouvre et le
reflet d'une lumière de l'intérieur se répandant sur le sol, laisse voir
dans la rue l'ombre d'un homme qui se tient sur le seuil.
La tête du sauvage touche presque les pieds de celui qui se trouve ainsi
debout à l'entrée de l'auberge.
Dent-de-Loup hasarde un coup d'oeil au dedans de la maison. Il n'y a
personne au rez-de-chaussée.
L'homme qu'il voit près de la porte est donc seul.
Alors l'aubergiste Boisdon, car c'était bien lui, voit comme une ombre
surgir brusquement de terre, tandis qu'il sent cinq doigts d'acier se
cramponner à son cou, et que la pointe acérée d'un poignard tâte sa
poitrine.
--Mon frère est mort, s'il crie! murmure une voix étrange à l'oreille du
pauvre Boisdon, dont la moelle semble se glacer dans ses os, tandis que
ses genoux se donnent de nerveuses et rapides accolades.
On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que
pour son argent. Nous pouvons même avancer sans crainte qu'il lui
passait souvent de petits frissons nerveux sur l'épine dorsale, quand il
lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne
pouvait être témoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affichée en
plein midi.
Notre homme fut tellement effrayé en cette circonstance, qu'il promit de
faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des âmes souffrantes,
si ce poignard menaçant s'émoussait sur sa poitrine.
Le sauvage, voyant l'hôtelier tremblant arrêter jusqu'au mouvement de
ses yeux, pour ne point paraître opposer de résistance, avait repoussé
Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pièce du rez-de-chaussée, après
avoir refermé du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis,
desserrant un peu l'étau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la
respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son
arme avait dû être aiguisée dans un dessein peu charitable.
Et approchant ses lèvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui
dit tranquillement à voix basse:
--Que mon frère au visage pâle n'ait point peur.--Soit dit en passant,
la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron
malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal à son frère. Que celui-ci
regarde.
Le sauvage, lâchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche
sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et
exhiba quelques pépites d'or aux yeux doublement surpris de Jean
Boisdon.
La vue du précieux métal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui
se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengainé son arme.
Poussant alors un soupir mélancolique.
--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air à moitié
convaincu.
--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Français, répondit celui-ci, et si
les faces pâles du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il
partirait bientôt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut
user de ruse pour revoir son frère.
--Dent-de-Loup! murmura Boisdon, stupéfait de reconnaître l'ancien
prisonnier du château.
--Oui, Dent-de-Loup, qui te doit la liberté. Il ne l'a pas oublié; il
t'apporte du métal rayonnant pour te l'offrir en retour d'un service
qu'il va te demander. Mais le guerrier est seul au milieu de ses
ennemis, et il exige un peu de sûreté, acheva le sauvage, qui jeta vers
la porte un regard significatif.
La seule pensée de palper encore quelques pépites rendit toute sa
confiance à l'avare, qui s'en alla verrouiller la porte et revint se
placer en face de Dent-de-Loup.
--Que mon frère veuille bien m'écouter, fit le Chat-Rusé en montrant un
siège à Boisdon, tandis qu'il en prenait un lui-même.
Boisdon redevint tout oreille.
--Dent-de-Loup a ramassé ces cailloux, dit le sauvage en montrant avec
quelque dédain les pépites d'or qu'il tenait en sa main gauche, dans un
vallon connu de lui seul.
Les yeux de l'avare se firent si grands, qu'il fallait tout le flegme
d'un Iroquois pour ne pas éclater de rire.
Dent-de-Loup continua néanmoins avec impassibilité:
--Si mon frère aime tant ce métal que nous méprisons là-bas, il lui sera
facile d'en remplir vingt fois ce tonneau d'eau-de-feu.
Et l'Agnier montra du doigt un baril qu'il y avait au fond de la salle.
Un sourire ineffable vient se suspendre aux lèvres de l'avare, qui ferma
les yeux pour mieux se figurer la somme énorme que représenterait un
pareil amas d'or.
--Mais, continua l'Agnier, pour que Dent-de-Loup consente à conduire son
frère au vallon inconnu, ce dernier devra d'abord l'aider à trouver dans
ce grand village une vierge pâle aux yeux bleus, dont tu peux voir ici
le nom.
Et il tendit à Boisdon un papier sur lequel Harthing avait écrit le nom
de celle qu'il convoitait.
--"Mademoiselle d'Orsy," lut l'aubergiste.
--C'est ainsi que s'appelle la vierge blanche, répliqua Dent-de-Loup.
--Elle demeure à quelques pas d'ici.
--Mon frère veut-il venir avec le chef pour être son guide? reprit
l'Iroquois en faisant passer une des pépites d'or dans la main de
l'hôtelier.
--J'y vais, répondit Boisdon, qui se leva aussitôt.
Une seconde pépite ayant suivi le chemin de la première, Jean Boisdon
tout ébloui par leurs scintillations eut un moment d'extase. Mais il se
remit bientôt, ouvrit la porte d'entrée, et, après avoir fait signe au
sauvage de se tenir au dehors, il monta prévenir sa femme qu'il lui
fallait sortir un instant et qu'elle eût à verrouiller la porte en son
absence.
Tandis que dame Javotte, qui était un tantinet jalouse, maugréait contre
une sortie à une heure aussi indue, l'aubergiste venait rejoindre le
Chat-Rusé. Ce dernier l'attendait patiemment, et tous deux se
dirigèrent vers la demeure de Louis d'Orsy, qui était à cent quarante
pas de l'auberge et sur la même rue. Quand ils arrivèrent en face de la
maison du jeune officier, Boisdon la désigna du doigt à Dent-de-Loup.
Celui-ci parut réfléchir durant quelques instants après avoir examiné la
maison; puis se penchant vers l'aubergiste:
--Que mon frère me suive un peu, lui dit-il.
Comme Boisdon hésitait à aller plus loin, le sauvage lui glissa une
paillette d'or dans la main, argument qui persuada l'avare. Il suivit
Dent-de-Loup, qui traversa la rue, descendit un peu vers le palais
épiscopal et vint s'arrêter à la jonction du mur de clôture de l'évêché
avec celui du séminaire. A cette heure de la nuit, un homme se pouvait
cacher là, près de la muraille, sans que les passants le pussent voir de
la rue.
--Mon frère au visage pâle voudrait-il venir se poster ici chaque soir,
pendant une semaine, et à cette heure? je lui donnerais de l'or.
--C'est bon, fit l'aubergiste; mais pourquoi cela?
--Le chef iroquois pénétrera plusieurs fois encore dans ce grand village
ennemi, pour obéir aux ordres d'un homme pâle étranger qui aime la
vierge blanche. Mais pour ne pas être surpris, il faut que quelqu'un
m'avertisse de l'approche de mes ennemis, et veille à ce qu'on ne me
remarque pas. Chaque soir le Chat-Rusé viendra se tapir contre ce mur,
de l'autre côté; il imitera le miaulement du chat, et, si tu ne vois
personne dans les environs, tu répondras de même à ce signal. Alors
seulement je franchirai le mur. Mon frère m'a-t-il compris?
--Oui.
--Et consent-il?
--Certainement.
--Bien. Mais rentre en ton ouigouam; je n'ai plus besoin de toi
maintenant. A la prochaine nuit, sois ici.
Tandis que Boisdon reprenait le chemin de sa demeure, Dent-de-Loup
traversait de nouveau la rue, s'approchait de l'une des fenêtres de la
maison de Louis d'Orsy, et ouvrait un volet pour regarder à l'intérieur.
Ce fut alors que Marie-Louise aperçut la figure tatouée du sauvage et
qu'elle eut peur. L'Iroquois, se voyant découvert, prit sa course vers
la demeure de l'évêque, bondit comme un tigre par-dessus la muraille,
sans être remarqué, grâce aux ténèbres, traversa silencieusement la cour
de l'évêché, se laissa glisser sur le flanc du cap et courut à la grève
rejoindre son canot.