Que l'on veuille bien nous permettre de placer ici, avant de suivre
Dent-de-Loup dans son expédition nocturne à Québec, le court exposé des
causes qui amenèrent contre le Canada l'attaque de 1690. Car il est bien
temps d'expliquer comment une flotte anglaise se trouvait mouillée au
pied de l'île d'Orléans le quatorzième jour d'octobre de cette même
année.
Par suite de l'accession de l'Angleterre à la ligue d'Augsbourg contre
Louis XIV, la Nouvelle-France allait avoir à lutter contre les colonies
anglaises. On se battait là-bas, dans la mère patrie, il fallait
conséquemment s'entr'égorger de ce côté-ci de l'Atlantique; rien de plus
logique alors. Tel fut pourtant le premier mobile de ces luttes si
fréquentes qui désolèrent, dès leur naissance, les colonies anglaises et
françaises de notre continent.
Mais comme le parti victorieux finissait naturellement par y trouver son
profit, ces querelles entre les parents de la vieille Europe
dégénéraient en personnalités chez leurs remuants enfants d'Amérique.
Ils ne se battaient plus, en fin de compte, pour le bon plaisir de leurs
auteurs, mais bien plutôt pour faire tort à leurs voisins et empiéter
sur les possessions ennemies.
Voilà le second et plus proche motif de ces guerres incessantes, motif
qui n'était pourtant qu'une conséquence de l'autre.
En 1689, la guerre étant donc résolue entre la France et son antique
rivale de l'autre côté de la Manche, les colons anglais et français du
nouveau monde se mirent aussitôt à dérouiller leurs vieux mousquets et à
fourbir leurs épées de combat.
Cette fois-ci, les Canadiens voulurent être agresseurs et prévenir leurs
ombrageux voisins, en portant la guerre au sein même du territoire
ennemi. "Leur premier plan, dit M. Garneau, était de l'assaillir à la
fois à la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différents points
des frontières septentrionales."
Le premier coup fut en effet porté dans la baie d'Hudson, que
d'Iberville rendit à la France par de glorieux combats qui n'étaient
cependant que les préludes de ses futures victoires.
Mais le projet de M. de Callières, qui consistait à attaquer la
Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agréé d'abord, ne reçut
ensuite aucune exécution. Car on intima aux colons français l'ordre de
se borner à la défensive, vu qu'on avait assez à faire en France et
qu'il était impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manière
efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant à M. de
Callières et à M. de Frontenac.
Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livrée à ses propres
ressources, ne voulut cependant pas renoncer complètement à ses
desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les
trois expéditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait
qu'elles furent toutes trois couronnées de succès, la première surtout,
qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.
Ces divers avantages commençaient à alarmer sérieusement les ennemis;
aussi nommèrent-ils, dans le mois de mai de l'année 1690, des députés
qui se réunirent pour la première fois à New-York sous le nom de
"congrès."
L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut décidé. Winthrop, à
la tête de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pénétrer
chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps était
chargé, à l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de
conquérir l'Acadie et Québec.
C'était presque un plagiat du plan de M. de Callières.
Nous avons dit comment le corps d'armée commandé par Winthrop se
dispersa tout à coup, avant même d'avoir touché notre sol. Quant à
l'expédition de Phipps, ce récit fera voir combien peu ses auteurs en
retirèrent de gloire et de profit.
Nous avons aussi démontré plus haut que la mésintelligence de Winthrop
et de ses officiers avait grandement contribué à faire échouer
l'expédition de terre; voyons un peu maintenant quel était l'homme qui
devait commander la flotte chargée de prendre Québec.
William Phipps était né à Pémaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron,
père de ce fils aîné de vingt-cinq frères et soeurs, ne se doutait
certainement pas, à la naissance de son fils, de la bonne fortune
réservée à ce premier fruit des bénédictions célestes.
D'abord berger par nécessité, le jeune homme apprit ensuite le métier de
charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'idée de tenter le
destin sur le perfide élément; car il se construisit un petit navire
qu'il lança sur les flots avec ses espérances, et peut-être ses
pressentiments de bonheur à venir.
Devenu heureux marin plutôt par habitude que par talent, sa bonne étoile
voulut qu'il parvînt au commandement d'une frégate; c'était déjà joli
pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrêter là; elle le
conduisit sur les côtes de Cuba, où il parvint à retirer des flancs d'un
gallion espagnol qui avait autrefois coulé à fond près de cette île, la
belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent
qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite
fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.
Notre heureux aventurier était donc devenu sir William Phipps, lorsque
au mois de mai 1690, il fut nommé amiral de la flotte destinée à faire
la conquête de l'Acadie et du Canada.
Sa bonne fortune sembla d'abord vouloir continuer à lui tendre la main
sur ce nouvel échelon qu'elle lui mettait sous les pieds.
Le 20 mai, l'escadre de Phipps, composée d'une frégate de quarante
canons, de deux corvettes et de plusieurs transports, avec sept cents
hommes de débarquement, parut devant Port-Royal, capitale de l'Acadie.
Le gouverneur, M. de Menneval, n'avait avec lui, dans cette place dont
les fortifications étaient en ruines, que soixante et douze soldats.
Voyant que résister serait folie, le gouverneur capitula à des
conditions honorables.
Mais l'éducation première de sir William Phipps ne l'avait pas fait plus
fort en théorie qu'en pratique sur la courtoisie et le droit des gens;
aussi ne se gêna-t-il nullement pour manquer aux termes de la reddition,
quand il eut vu dans quel état de délabrement était la ville, et quel
petit nombre de défenseurs elle contenait. Il livra les habitations au
pillage, et, après avoir fait prêter serment de fidélité aux colons, il
partit, emmenant prisonnier M. de Menneval, malgré les belles promesses
qu'il lui avait faites.
Ensuite, il passa par Chedabouctou et l'île Percée, où il ne laissa que
des ruines.
Après ces hauts faits, le glorieux amiral retourna vers ses concitoyens,
chargé de faciles dépouilles qu'il devait plutôt à une indigne violence
et à un heureux hasard, qu'à une réelle habileté.
Sir William était cependant rendu à l'apogée de sa grandeur lorsqu'il
fit voile pour le fleuve Saint-Laurent, dans l'automne de l'année de
grâce mil six cent quatre-vingt-dix. Nous verrons par la suite comment
son étoile pâlissant d'abord en face du Cap-aux-Diamants, le put voir
se heurter plus tard contre les rochers de l'île d'Anticosti, puis des
Antilles, et s'abîmer dans ce même Océan d'où elle l'avait vu sortir si
radieux et souriant à l'avenir.
C'est que William Phipps n'était en résumé qu'un de ces hardis et
heureux aventuriers que la Providence agite un moment au-dessus des
masses afin d'attirer sur eux l'attention de la foule et de faire surgir
aussi, par ce moyen, de nouvelles ambitions. Doué d'une intelligence
assez bornée, d'un jugement des plus médiocres, ils s'éleva tant que ses
succès furent dans le plan providentiel; mais une fois livré à ses
seules ressources, William Phipps, incapable de se maintenir par
lui-même sur les hauteurs, perdit l'équilibre et se cassa les reins dans
sa lourde chute.
On nous trouvera peut-être un peu sévère dans notre jugement sur un
malheureux vaincu; mais l'histoire de sa vie, qui montre combien il
était superstitieux, ignorant et borné, puis, en particulier, les fautes
qu'il commit dans son expédition contre le Canada, sont là pour
corroborer notre opinion sur cet homme.
On a pu voir dans le chapitre précédent le résultat immédiat de la
rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il
eût pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un
homme aussi résolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas
être sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa
captivité et de sa fuite de Québec.
Après avoir réfléchi quelques instants, Harthing demanda à Dent-de-Loup
s'il reconnaîtrait l'homme dont la convoitise avait contribué si
puissamment à sa délivrance.
A cette question, l'indien, malgré son flegme habituel, ne put
s'empêcher de sourire et dit:
--Il faudrait que le Chat-Rusé eût des yeux de taupe pour n'avoir pas
remarqué l'homme à la joue de feu. On reconnaîtrait ce blanc, dont la
moitié de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille
tribus, après l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage
n'orna le visage d'un chef à l'entrée du sentier de la guerre.
Dent-de-Loup avait gardé si bonne souvenance de la tache de vin de
Boisdon, il dépeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile
à Harthing de se faire une assez juste idée du physique de l'hôtelier.
--Sais-tu où il demeure? demanda Harthing au sauvage.
Celui-ci secoua négativement la tête.
--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit à
la hâte.
Harthing alla trouver un sien ami qui, après avoir passé plusieurs mois
en captivité à Québec, venait d'être rendu à la liberté. Ce dernier, qui
avait été laissé libre de circuler dans la capitale du Canada, s'écria
soudain, aussitôt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:
--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'hôtelier le
plus en vogue à Québec, et chez qui, le jour de mon départ, j'ai bu,
avec quelques officiers français, un carafon d'eau-de-vie si veloutée.
Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me féliciter de ma
délivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette
fraternité d'armes temporaire entre Anglais et Français.
Il ajouta qu'il avait même remarqué l'enseigne que le vent faisait crier
sur ses gonds au-dessus de la porte d'entrée du cabaret. C'était un
barillet badigeonné d'un jaune sale, et sur lequel les mots suivants
étaient écrits en caractères longs et tremblants: