DENT-DE-LOUP.

Le soir même où se passaient les événements qui précèdent, plusieurs

vaisseaux de haut bord, ainsi qu'un grand nombre de transports, étaient

mouillés au pied de l'île d'Orléans, vis-à-vis l'église Saint-Laurent de

l'Arbre-Sec. C'étaient les trente-quatre voiles de sir William Phipps,

dont nous expliquerons plus loin l'arrivée subite à la pointe est de

l'île.

La nuit vient vite en octobre; aussi l'obscurité régnait-elle autour de

la flotte vers sept heures du soir, lorsque la lumière d'un falot

brilla soudain sur le pont du vaisseau amiral. Après l'avoir traversé

dans sa largeur, elle s'arrêta pour se pencher à bâbord. On put alors

voir deux hommes se cramponner d'une main à l'échelle qui descendait sur

le flanc du navire, et tenir de l'autre, par chacune des extrémités, un

léger canot d'écorce.

La pirogue fut descendue avec mille précautions et mise à l'eau. Enfin,

l'un des hommes, passant à bord de la frêle embarcation, s'y agenouilla,

tout en s'armant d'une pagaie qu'il saisit d'une main nerveuse. D'un

coup d'aviron, il fit retourner le canot, que la marée montante

éloignait déjà du navire, et vint se placer de manière à pouvoir parler

à voix basse avec son compagnon. Celui-ci descendit sur le dernier

échelon, quitte à se faire mouiller les pieds par les vagues qu'une

légère brise de sud-est faisait quelque peu moutonner, et s'inclina vers

l'homme du canot en lui disant à l'oreille:

--Te rappelles-tu bien toutes mes instructions?

--Dent-de-Loup a toujours les oreilles ouvertes pour entendre la voix

d'un ami, répondit l'autre.

--Bien, mais sois prudent.

--Les frères de Dent-de-Loup l'ont aussi appelé le Chat-Rusé, repartit

l'homme du canot.

--C'est bon! pars et reviens vite, fit l'homme de l'échelle en

congédiant l'autre du geste.

Ce dernier plongea son aviron dans l'eau et disparut.

Dent-de-Loup appartenait à la grande nation iroquoise et faisait partie

de la tribu des Agniers, qui habitait les bords de la rivière Mohawk,

laquelle se jette dans l'Hudson. C'était l'un des plus puissants chefs

de sa tribu, comme l'un des plus intrépides guerriers qui aient jamais

réveillé de leurs cris de combat l'écho des forêts de la

Nouvelle-France.

Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut, et ses membres avaient atteint

un développement en harmonie avec sa grande taille. Doué d'une force

musculaire peu commune, il était la terreur des tribus rivales.

Aussi, lorsque, au retour d'une expédition de guerre, Dent-de-Loup

rentrait au village en regardant d'un oeil fier les femmes mohawkes se

presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaient

à sa ceinture en guise de trophée, plus d'une jeune indienne disait-elle

en soupirant: "Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus

vaillant des braves!"

Ce qui n'empêchait pas que Dent-de-Loup comptât vingt-huit printemps au

moment où nous l'amenons en scène, sans qu'aucune femme eût jamais

trouvé la voie de son coeur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme

d'acier, qui ne semblait s'enivrer que de sang, et ne ressentir de

bonheur que dans l'exaltation de la mêlée.

Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut

fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expédition de

Schenectady. Le chef s'était posté en embuscade sur le passage de ces

derniers et tomba sur eux à l'improviste, comme ils revenaient au pays.

Mais, cette fois, la victoire lui lâcha la main, et il s'affaissa blessé

sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus

autour de lui.

En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup,

solidement garrotté, fut amené à Québec au printemps de l'année 1690.

Ses blessures s'étaient cependant cicatrisées en chemin, et les forces

lui étaient presque complètement revenues, lorsqu'on l'enferma dans une

des salles basses du château Saint-Louis. On savait qu'il était chef et

c'était un précieux otage, qui aurait son prix dans un échange de

prisonniers.

Comme les fenêtres de l'appartement où il était logé se trouvaient

défendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait

aucune inquiétude à son égard, et il pouvait arpenter son logis en tous

sens et en toute liberté de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rusé se

livra à la pratique de la gymnastique; c'est-à-dire qu'il passait ses

journées à sauter, à s'étirer bras et jambes, probablement pour se

remettre des grandes fatigues de la route qu'il venait de faire. Mais du

reste, il se montrait si bon homme, qu'on ne voyait aucun mal à ce qu'il

pût charmer ainsi les ennuis de sa captivité; on ne restreignit donc en

rien le jeu de ses muscles.

Ses gardiens auraient pourtant conçu les soupçons les plus graves, s'ils

avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au

grillage qui le séparait de la liberté. Car, lorsque venaient les

ténèbres, l'enfant de la forêt, quittant son grabat en silence, allait

se suspendre aux barreaux de sa prison; et là, arc-boutant son corps,

roidissant ses muscles, il donnait d'effroyables secousses à ces solides

tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles

craquaient en vain dans ses efforts effrénés; rien ne cédait, rien ne

ployait.

Alors, brisé par la fatigue, vaincu par l'inutilité d'une pareille

lutte, éperdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un

regard de désespoir vers les étoiles qui scintillaient là-haut dans le

libre espace du firmament.

Quinze jours se passèrent ainsi; ainsi s'écoulèrent quinze nuits

terribles, où l'homme des bois se tordit enragé contre les barreaux

inébranlables de sa prison.

Or, à cette époque, vivait à Québec un certain Jean Boisdon, hôtelier de

son métier. Son père, Jacques Boisdon, avait été le premier Canadien

autorisé à tenir hôtellerie à Québec, et cela à l'exclusion de tout

autre.[17]

[Note 17: On peut voir cet acte d'autorisation parmi ceux qui

nous restent du conseil organisé en 1648 par le gouverneur M.

d'Ailleboust. "Jacques Boisdon logera," y est-il dit, "sur la

grande place, près de l'église, afin que tous puissent aller se

chauffer chez lui. Il ne gardera personne pendant la grand'messe,

le sermon, le catéchisme et les vêpres."]

Maître Jean Boisdon, qui, vers l'an 1680, avait succédé à son père que

nous avons déjà vu figurer dans _le Chevalier de Mornac_, était un homme

de trente-cinq ans, à l'époque où Dent-de-Loup était prisonnier au

château du Fort. Gros et court, notre hôtelier avait de prime abord

l'apparence d'un baril de vin. Mais il gagnait encore en originalité

lorsqu'on l'examinait en détail. Ce qui frappait quand on envisageait

notre homme, c'était, d'abord, une grande tache de vin d'un violet

enflammé qui s'étendait en zigzag, comme les ailes d'une chauve-souris,

du bout de son nez crochu jusqu'à son oreille gauche; ensuite, le combat

dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avançaient

l'un vers l'autre avec jactance; tandis que sa bouche, paraissant

craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en

arrière, dans l'enfoncement produit par la proéminence de ses deux

voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enluminées, témoignant qu'il

daignait souvent boire à... la soif éternelle de ses clients,

apparaissaient çà et là quelques poils rares et roussâtres, qui

semblaient regarder avec dédain le curieux terrain sur lequel ils ne

pouvaient se décider à croître. Sous son front bas se cachaient de

petits yeux gris toujours en mouvement et à l'air maraudeur.

Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'était la

tendance de ses doigts à se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient; et,

comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses écus que sa digne

femme, dame Javotte, née Boivin, les médisants ne manquaient pas de dire

que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les écus qui y

entraient, était la seule cause de la difformité de ses doigts. Entre

nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raison, et nous serons à

même de le constater bientôt.

L'hôtelier avait la monomanie de thésauriser; or ce genre de folie

suppose l'existence d'un agent qui active et alimente à la fois cette

gourmandise du métal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est

l'or, et Boisdon n'en manquait pas.

En effet, comme Boisdon, le père, avait longtemps abreuvé ses

contemporains sans concurrence, il s'était amassé un certain magot, que

son digne fils ne songeait qu'à augmenter encore en continuant le négoce

paternel.

Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient déjà une certaine

vogue et qu'il se devait faire une assez bonne consommation de liquides,

on peut lire une ordonnance de l'intendant Jacques Raudot, "faite à

Québec, en son hôtel, le dix-septième d'août mil sept cent six." Cette

ordonnance commence ainsi:

"Ayant été informé des désordres qui arrivent tous les jours dans cette

ville, à cause de la liberté que les cabaretiers et hôteliers se donnent

de donner à boire toute la nuit; pour remédier à cet abus: Nous

ordonnons que tous les cabaretiers et hôteliers seront fermés à neuf

heures du soir," etc., etc.

Rien ne nous indiquant que cet abus n'avait pas pris naissance chez les

Boisdon (nom tout à fait engageant pour les pratiques), nous avons tout

lieu de croire que Jean, second du nom, était en train de faire

tranquillement fortune, bien qu'il ne fût plus le seul hôtelier à

Québec, comme son père, lorsqu'il se présenta au château Saint-Louis par

une belle journée de mai de l'an 1690. Il portait un chapeau pointu, un

habit brun, des chausses hautes et enrubannées, un pourpoint serré avec

un collet de batiste à glands.[18]

[Note 18: Tel était, selon Monteil, le costume d'un homme du

peuple à la fin du 17e siècle.]

L'hôtelier, qui fournissait de certains vins l'office du château, était

suivi d'un petit Boisdon, premier fruit de ses amours légitimes avec

dame Javotte, son épouse.

Tandis que le jeune garçon portait à force de bras un panier de vin, le

père s'essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigué qu'il était

par l'ascension du monticule sur lequel était bâti le château.

Suant et soufflant, notre homme opéra son entrée dans la résidence du

gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dépendances.

Jean Boisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un

corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfoncée qui donnait

sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa

pour s'annoncer.

--Ouvrez! cria de l'intérieur une voix nasillarde.

--Bonjour, père Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua

fort amicalement un petit homme gras, à figure réjouie, à ventre

rebondi. Celui-ci écumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla

chatouiller le nez recourbé du nouveau venu.

--Tiens! c'est vous, monsieur Boisdon; entrez, entrez. Asseyez-vous,

monsieur Boisdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait

la broche à la sueur de son visage, allons! donne ta chaise à monsieur

Boisdon.

Le lecteur trouvera peut-être drôle l'obséquieuse politesse de maître

Olivier Saucier, cuisinier en chef du gouverneur, à l'égard de

l'hôtelier. Mais si j'ajoute qu'il devait dix écus à l'aubergiste pour

maintes mesures de vin dégusté au comptoir du dernier, on n'y verra rien

qui ne soit naturel.

Boisdon, qui, malgré sa grande dévotion pour l'argent comptant, avait le

sens commun des avares, l'esprit de calcul, prenait bien garde de se

brouiller avec Saucier au sujet de l'argent dont celui-ci lui était

redevable. Car les bonnes grâces du cuisinier lui valaient de fort jolis

profits au château. Aussi ne lui parlait-il qu'indirectement de sa

dette, et lui montrait-il un visage toujours riant. Bien entendu que, de

son côté, Olivier Saucier n'avait garde de se fâcher de certaines

allusions que Boisdon se permettait quelquefois à l'adresse de son

débiteur.

--Et comment va la santé, père Saucier? fit notre homme en s'asseyant

lourdement.

--Assez bonne, comme vous voyez, monsieur Boisdon; et la vôtre?

--Pas mauvaise.

--Le vin se vend bien, je suppose?

--Euh! oui....... mais...... pas toujours au comptant.

--Ah! dame, c'est un des inconvénients du métier, repartit sans

sourciller maître Olivier Saucier, qui ne parut pas avoir compris la

méchanceté décochée par son créancier.

--Mais, puisque nous en sommes sur la question du vin, reprit Boisdon,

en voici quelques bouteilles que je vous apporte pour l'office, comme

vous me l'avez fait demander.

--C'est bon! c'est bon! Je vais vous les payer tout de suite, répondit

le cuisinier, à qui l'argent de son maître pesait moins aux doigts que

le sien. Rien de nouveau, en ville, monsieur Boisdon?

--Non; et par ici?

--Pas grand'chose.........à part le sauvage.

--Quel sauvage?

--Le chef de ceux que nos gens ont amenés d'en haut, l'autre jour.

--Oh! oui; on m'a dit, en effet, que beaucoup de monde venait le voir de

ce temps-ci. Eh bien, s'est-il sauvé, votre sauvage?

--Se sauver! vous croyez que c'est aussi aisé que ça, vous? Il a eu beau

s'affiler les dents sur les os de ses semblables, je vous assure

qu'elles ne sont pas encore assez pointues pour ronger les murs et les

barreaux de son cachot. Mais il est drôle à voir, tout de même.

--Comment donc? fit l'aubergiste dont la curiosité entr'ouvrit tant soit

peu les yeux microscopiques.

--Imaginez-vous, monsieur Boisdon, répondit avec empressement le

cuisinier, tout charmé d'avoir amené la conversation sur un terrain

moins glissant que le premier, imaginez-vous que c'est une espèce de

singe que ce sauvage-là. Pendant les deux premiers jours qu'il a passés

ici, il s'est tenu tranquille. Mais, depuis la semaine dernière, ne

voilà-t-il pas qu'il s'est mis à sauter, à pirouetter, à s'agiter enfin

qu'on peut mourir de rire à le voir. Joignez à cela qu'il vous entonne

par temps des chansons qu'il chante d'une force à faire tomber les

oreilles des chiens de monseigneur, tant ils paraissent souffrir de

l'entendre brailler ainsi. Du reste, c'est doux comme un agneau,

monsieur Boisdon.

--On peut le voir?

--Certainement, certainement, répondit Saucier, qui n'était pas fâché

d'éloigner son créancier à si bon marché. Vous verrez un peu les jolis

morceaux d'or dont ce gredin-là s'est orné les oreilles.

Ici, les yeux de l'avare acquirent presque la grandeur naturelle à ces

organes chez les autres hommes. Mais il ne voulait rien laisser percer

de sa convoitise.

--Bah! fit-il d'un air de doute, quelque morceau de cuivre!

--Oui, du cuivre! allez voir un peu, monsieur Boisdon, et vous me direz

après si vous n'en voudriez pas quelques jointées de ce cuivre-là.

D'autant plus que le gaillard a bien su, paraît-il, le cacher aux

soldats sur la route; et ce n'est que depuis son arrivée au château que

l'Iroquois a remis ses pendants d'oreilles. Il sait, voyez-vous, qu'il

est sous la protection du gouverneur.

--Je voudrais bien voir ça, dit l'hôtelier d'un air à moitié convaincu.

--Quoi, ça? l'or ou le prisonnier?

--Oui, l'or... c'est-à-dire le sauvage.

--On va vous les faire voir. Holà! Moutonnet, arrive ici, cria-t-il à un

aide qui s'occupait dans un coin à chercher des limaces entre les

feuilles d'un chou. Allons, vite! et va montrer à monsieur Boisdon la

chambre du sauvage. Et n'oublie pas de dire à la sentinelle que monsieur

est de nos amis, fit-il en donnant une tape amicale sur la bedaine de

Jean Boisdon.

Boisdon fils voulait bien suivre son père, afin de voir aussi ce sauvage

dont il venait d'entendre parler d'une manière propre à chatouiller son

imagination. Mais son digne papa lui ayant signifié de l'attendre à la

cuisine, force fut au gamin d'endurer, sans se plaindre, la démangeaison

de la curiosité.

Après avoir parcouru plusieurs corridors, Boisdon et son guide

arrivèrent à la porte d'une chambre dont la fenêtre regardait sur la

rue. Mais un soldat armé qui montait la garde à l'entrée de cet

appartement leur en défendit l'accès en croisant son arme.

--Monsieur le soldat, dit alors l'apprenti cuisinier, tandis que Boisdon

se retirait à distance respectueuse de la baïonnette[19] dont le

mousquet du militaire était armé, maître Saucier vous prie de laisser

voir le sauvage à son ami M. Boisdon.

[Note 19: Ce fut sous Louis XIV que l'on introduisit l'usage

de la baïonnette dans l'armée française.]

--Ah! vous êtes M. Boisdon? dit le militaire en relevant son mousquet.

--Oui, monsieur.

--Monsieur Jean Boisdon l'hôtelier?

--Oui, monsieur... pour vous servir.

Le soldat, ne voyant rien de menaçant dans la contenance et la mine de

l'aubergiste, fit faire un tour à la clef qui était demeurée dans la

serrure, et ouvrit la porte à notre curieux, tandis qu'il se retirait un

peu en arrière.

Le marmiton, qui avait probablement vu plus d'une fois l'homme des bois,

ne jeta qu'un regard distrait dans la chambre du captif, et s'en

retourna éplucher ses choux.

Alors Boisdon fit un pas, puis deux en avant, mais sans se presser. La

cause de cette lenteur calculée, c'est que notre homme avait presque un

aussi grand faible pour la vie que pour son argent. Et, comme les

sauvages du temps jouissaient, en Canada, d'une fort mauvaise

réputation, l'hôtelier frissonnait à la seule pensée de recevoir sur le

crâne un coup furtif de tomahawk. Car la porte n'était qu'entr'ouverte

et ne lui permettait pas encore de voir l'Iroquois.

Cependant, comme aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur, et

qu'il avait honte de montrer autant d'hésitation devant la sentinelle,

Boisdon fit encore un pas qui le mit en vue du sauvage.

Ce dernier était accroupi sur un matelas au fond de sa prison. Les deux

coudes appuyés sur ses genoux, il songeait. Telle était sa préoccupation

ou son apathie, que ce fut à peine s'il daigna d'abord donner un coup

d'oeil à ce nouveau visiteur. A la nouvelle de la capture du sauvage, un

grand nombre de personnes étaient venues le voir par curiosité; ce qui

explique l'indifférence de Dent-de-Loup et la condescendance de la

sentinelle à laisser Boisdon regarder l'Iroquois.

La première pensée de l'avare fut de regarder aux oreilles du

prisonnier; et ce qu'il vit alors lui arracha, malgré lui, un petit cri

de surprise.

Le soldat qui veillait dans le corridor, ayant pris cette exclamation

pour la conséquence d'une simple et naïve curiosité, haussa les épaules

de dédain, et, croyant n'avoir affaire qu'à un niais en admiration

devant une brute, il se remit à marcher de long en large en sifflant un

air guerrier.

Le sauvage avait cependant levé la tête, et, voyant les yeux de Boisdon,

qui, démesurément ouverts cette fois, semblaient vouloir fondre au feu

de leurs regards les deux pépites d'or brut accrochées aux oreilles de

Dent-de-Loup, celui-ci avait à son tour arrêté sa vue sur Jean Boisdon.

--Ah! Jésus Seigneur! marmotta ce dernier, ils pèsent au moins quatre

onces chacun!

L'homme des bois ne comprit rien à ces paroles, et pourtant un éclair

d'espérance et de joie brilla dans son ardente prunelle. L'homme de la

civilisation déguisait si peu son étonnement et sa convoitise, que

l'homme de la nature, le Chat-Rusé, avait deviné l'avare.

--Et c'en est... du vrai! continua de murmurer Boisdon en joignant les

mains.

Ici, Dent-de-Loup fit un signe pour attirer l'attention de l'aubergiste;

et, se voyant observé par lui, il fit le geste d'un homme qui lime une

matière dure; puis son doigt indicateur toucha l'une des pépites d'or.

Ensuite, il imita les mouvements de celui qui coupe quelque objet à

l'aide d'un instrument tranchant; et son index montra l'autre morceau

d'or. Enfin il fit mine d'ôter les deux pendants d'oreilles et de les

remettre à l'aubergiste. Pantomime qui voulait dire, et Boisdon l'avait

parfaitement comprise: "Procure-moi une lime et un couteau, et cet or

est à toi."

L'avare jeta un rapide coup d'oeil en arrière afin de voir si le soldat

ne l'examinait pas. Complètement rassuré, il pencha son corps au dedans

de la chambre, hocha la tête d'une manière affirmative, mit un doigt sur

ses lèvres et murmura le mot "demain." Après quoi, donnant à sa

physionomie l'air le plus bénin qu'il put trouver, maître Boisdon

referma doucement la porte, dit quelques mots insignifiants au soldat,

qui avait peine à s'empêcher de rire à la vue de la figure grotesque de

notre homme, et il s'en alla rejoindre Saucier à la cuisine.

Le sauvage n'avait pas compris le mot "demain"; mais il avait saisi le

geste.

--Eh bien, dit le cuisinier en voyant rentrer Boisdon, eh bien, est-ce

de l'or, oui ou non?

--Il faudrait voir ça de plus près, répondit ce dernier d'un air de

doute.

--Ta, ta, ta, qu'on vous le donne et vous le prendrez bien les yeux

fermés. Mais parlons d'autre chose: avez-vous du vin blanc de Grave?[20]

[Note 20: J'ai longtemps cherché quels pouvaient être les vins

que buvaient nos ancêtres, sans pouvoir trouver nulle part à ce

sujet des données certaines. Tant qu'enfin, après avoir consulté

nombre d'autorités, je m'étais vu contraint de m'en tenir à des

probabilités. Les trois premiers feuillets de ce volume étaient

même imprimés, lorsque des livres de comptes tenus par mon

trisaïeul maternel, M. Jean Taché--le premier du nom en Canada--et

négociant à Québec avant la conquête, me tombèrent sous la main.

Quelle ne fut pas ma joie lorsqu'en feuilletant ces vieux

manuscrits rongés de moisissures, j'y trouvai les noms des vins

qui suivent, vendus par M. Taché à des particuliers, de 1734 à

1754: vin de Grave, rouge et blanc; vin de Bordeaux; vin de Chérès

(Xérès); vin muscat; vin de Rancio (vin rouge d'Espagne).

Quant au vin de Champagne, qui ne fut, comme on le sait,

perfectionné qu'à la fin du XVIIe siècle par dom Pérignon, il

devait être fort peu en usage en Canada au commencement et même au

milieu du dix-huitième siècle, puisque, de 1734 à 1754, je n'en

trouve que quelques bouteilles achetées par certains riches

Québecquois, tandis que les vins de Grave, de Bordeaux et de

Chérès se vendaient par barriques. Au nombre des boissons

alcooliques, je trouve mentionnées dans ces livres la guildive

(eau-de-vie de sucre) et l'eau-de-vie proprement dite.]

--Oui, tonnerre! et du bon!

--De quelle année?

--De mil six cent soixante.

--Bon, bon, apportez-en demain une bouteille; M. le comte y goûtera, et,

s'il a seulement dix ans de moins que vous ne lui donnez, nous

prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est

épuisée.

--Ça me va, père Saucier, ça me va. A demain donc.

--A demain, répondit le cuisinier, qui tendit la main à l'hôtelier d'un

air de protection tant soit peu railleur.

Ce dernier sortit le coeur à la joie, et suivi de son fils, qui

l'ennuyait déjà par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon père

était trop préoccupé pour répondre à Boisdon fils.

--Deux fois quatre font huit, grommelait l'avare. Et c'en est... bien

sûr... Huit onces! hum!

Et il hâta le pas pour regagner son logis.

Le même soir, Boisdon, qui ne savait comment s'y prendre pour trouver le

temps moins long, tant il avait hâte de voir arriver le jour suivant,

était occupé à faire le coup de dés avec quelques habitués du cabaret,

lorsqu'il vit entrer le même soldat qui avait bien voulu lui laisser

voir Dent-de-Loup.

--Bon! pensa l'aubergiste, en voilà un que je n'attendais pas, mais qui

n'en est pas moins le bienvenu.

Puis, allant au devant de lui, il l'accabla de prévenances, l'abreuva

largement d'un gros vin du goût de la soldatesque, et feignit d'abord de

ne point s'apercevoir que le militaire lui payait seulement la moitié du

prix ordinaire d'un écot. L'histoire n'en parle pas, mais je me sens

porté à croire que Boisdon avait auparavant mis de l'eau dans ce vin.

Afin, cependant, de ne point faire naître de soupçon chez l'homme de

guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu'il agissait ainsi pour

le remercier de la complaisance que le soldat avait eue à son égard.

Et, tout en faisant causer son homme, Boisdon parvint à savoir qu'il

serait de garde le lendemain, à la même heure que la veille.

--Allons! se dit Boisdon, en frottant ses doigts crochus d'un air

satisfait, tandis que le soldat s'en allait plein de jus de la treille

et de gaieté bruyante, je n'ai perdu ni mon vin ni mon temps.

La nuit parut doublement longue au cabaretier; car en calmant son

excitation, elle lui fit songer qu'il s'embarquait dans une affaire qui

pouvait très bien aboutir au pilori, à la prison, à l'amende... à

l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, après sa femme.

Il resta longtemps éveillé entre la peur et l'avarice qui se livraient

sous son crâne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de

l'or l'emporta. "Quel danger puis-je courir? s'était-il dit pour porter

le coup de grâce à son indécision. Depuis l'arrivée du sauvage, on

assiège la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour

sans que les curieux aillent l'examiner du dehors par sa fenêtre.

Pourquoi donc me soupçonnerait-on plus qu'un autre? Je saurai d'ailleurs

si bien prendre mes précautions avec la sentinelle, qu'elle ne se

doutera de rien. Pût-il même, par la suite, avoir quelque soupçon sur

mon compte, le soldat se gardera bien d'en faire part à personne, tant

il craindra le châtiment qu'on lui infligerait pour avoir manqué à la

consigne. Car si on tolère qu'il laisse ainsi les badauds regarder le

prisonnier, il est certainement tenu de veiller de près à ce que

personne ne puisse faciliter l'évasion du sauvage."

--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre

femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le

sommeil.

Et notre homme s'endormit en faisant des rêves d'or.

Le matin, après avoir tout rangé dans sa boutique,--madame Boisdon ne

s'occupait que du pot-au-feu et de son intéressante famille, demeurant

au second étage, où elle régnait en souveraine absolue,--le cabaretier

prit, sur les dix heures, le chemin du château.

Il avait ostensiblement sous le bras une bouteille de vin blanc de

Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu'il y

avait enfouis secrètement.

Ainsi qu'au jour précédent, Boisdon s'en alla droit à la cuisine; mais

cette fois Saucier était absent de son office.

Alors, sous prétexte de voir le maître d'hôtel au sujet de son vin,

Boisdon sortit de la cuisine et s'engagea dans le même corridor qu'il

avait parcouru la veille.

Habitués à de fréquentes visites de sa part, les gâte-sauce ne prêtèrent

aucune attention à ses mouvements et le laissèrent aller où bon lui

semblait.

Notre homme savait plus d'un tour. Il passa devant la sentinelle, qu'il

reconnut avec une grande satisfaction intérieure, et salua d'un air

affairé. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s'il ne voulait

pas voir le sauvage.

--Apparemment mon vin a été bien apprécié et l'on désire y goûter

encore, se dit Boisdon.

--Non, répondit-il au soldat; pas à présent, du moins, car j'ai affaire

au maître d'hôtel.

Et il tourna le corridor d'un pas pressé.

Un quart d'heure après, Boisdon revint, causa de choses indifférentes

avec le militaire, et ne parut céder qu'à ses instances pour jeter un

coup d'oeil dans la chambre du captif.

Enfin la porte s'ouvrit et l'heureux avare, répétant à peu près ses

manoeuvres de la veille, introduisit la moitié de son corps par la porte

entrebâillée, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa

marche.

Le Chat-Rusé était étendu sur son grabat. A peine eut-il aperçu celui de

qui dépendait sa délivrance, que son oeil s'illumina d'un rayon de

farouche espoir.

Il se lève en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait

un signe.

Dans un clin d'oeil le couteau et la lime apportés par l'aubergiste

passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement

les deux précieuses pépites d'or dans la main difforme de l'hôtelier,

qui tremble de désir.

Puis la porte se referme, et l'aubergiste revient tranquillement à son

logis.

Quelques jours après, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu'on pût

expliquer comment il était parvenu à scier un des barreaux qui

montaient si bonne garde à la fenêtre de son cachot.

Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri,

harassé, épuisé, rentrait au village agnier, où l'on n'attendait rien

moins que son retour.

Comment l'Iroquois était-il parvenu, seul et sans armes, à rejoindre ses

frères au milieu des périls sans nombre que lui suscitait sans cesse le

dangereux voisinage des blancs?

Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les bois et à

l'abri de toute poursuite immédiate, fut de se confectionner un arc et

des flèches, à l'aide du couteau que lui avait procuré Jean Boisdon. La

corde était toute trouvée, car le prévoyant sauvage l'avait tirée de son

grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivité, les

meilleurs fils à profit.

Ces armes primitives l'avaient empêché de mourir de faim dans sa longue

marche à travers les forêts. Un orignal qu'il surprenait se désaltérant

au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la

feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord d'un terrier,

tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.

C'est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées

par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le

Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.

Mais de cruelles déceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le

prestige d'invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude

échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes; ensuite,

comme on l'avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son

absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et

vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu'on lui

avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l'écart et rendit

dédain pour froideur.

Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur

expédition contre le Canada, avaient gagné l'alliance des cantons

iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des

Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux

mille hommes de troupes que ces deux États dirigeaient par le lac

Champlain contre la Nouvelle-France.

Nous avons vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet

avorté; il n'est donc nullement besoin de s'y arrêter ici. Disons

seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français

augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait

dans l'ombre à de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine

fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence

à ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est-à-dire aux

Québecquois, qui composaient en partie l'expédition de Schenectady.

Aussi, dès qu'il apprit que l'on armait une flotte à Boston pour

s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre à

exécution.

Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours

après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste

et fier comme au temps d'autrefois.

--Où va donc mon frère Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait

supplanté.

Dent-de-Loup lui lança un regard chargé de mépris, et, lui montrant son

costume et ses armes:

--Mon frère a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.

Quelques jours après, un Iroquois de haute taille secouait la poussière

de ses mocassins aux portes de Boston.

--Je veux voir un des chefs blancs qui vont porter la guerre au Canada

sur leurs grands canots, dit-il en mauvais anglais au premier passant

qu'il rencontra.

Celui auquel il s'adressait était un soldat nouvellement enrôlé pour

l'expédition de Québec. Il conduisit le sauvage chez le lieutenant qui

l'avait engagé dans sa compagnie; car il était plus facile au lieutenant

qu'au soldat de présenter l'Iroquois aux officiers supérieurs.

--Qu'attends-tu de nous? demanda l'officier au sauvage.

--Je veux me venger des faces pâles de là-bas.

L'homme blanc envisagea l'homme rouge qui, de son côté, riva ses yeux

sur ceux de son interlocuteur. Une lueur de satisfaction passa sur la

figure du blanc, qui se dit: "J'ai mon homme."

--Je suis moi-même un des chefs que tu veux voir, dit-il au sauvage.

Consens-tu à venir combattre avec moi?

L'Iroquois parut content aussi de la première impression que lui avait

causée l'autre. Aussi s'empressa-t-il d'accepter sa proposition.

Ces deux hommes avaient deviné leur valeur respective au premier coup

d'oeil.

L'un se nommait Dent-de-Loup; l'autre était le lieutenant John

Harthing.

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 12 / 52 题