Perché, comme un nid d'aigle, sur son roc escarpé, Québec a vu passer
bien des tourmentes depuis sa fondation jusqu'à nos jours; et, comme
l'aire du roi des montagnes, d'autant plus secoué par la tempête qu'il
est suspendu plus haut, de même aussi notre vieille cité a dû lutter
plus fort contre l'ouragan que Montréal et Trois-Rivières, assises
modestement toutes deux dans la plaine.
Comme Hercule dans son berceau, Québec naissant sortit vainqueur de la
lutte qu'il dut soutenir contre l'iroquois reptile. Mais à peine ses
quelques maisons remplaçaient-elles les ouigouams disparus de la
mystérieuse bourgade de Stadacona, qu'un nouvel ennemi fondit sur la
petite ville de Champlain. Affaibli par de tristes rivalités, épuisé par
la disette, Québec tomba sous cette première attaque des Anglais;
c'était en 1629. Mais, là-haut, Dieu veillait sur la France-Nouvelle: il
la voulait catholique, cette colonie destinée à contre-balancer un jour
la puissance de ses voisines, et l'Angleterre ne l'était plus.
Rendu à la France en 1632, Québec se remit rapidement de cet échec, et
sembla dès cet instant prendre un plus puissant essor, comme ce géant de
la fable qui recouvrait de nouvelles forces quand son ennemi lui faisait
mesurer la terre.
Depuis lors donc, malgré les conspirations des tribus indiennes, dont
les cris de guerre retentirent souvent jusqu'à ses portes, la capitale
de la Nouvelle-France s'accrut si bien, qu'elle était devenue ville
avant 1690. Comme cette époque seule doit m'occuper dans ce récit, je ne
fais que mentionner les rudes secousses que firent ensuite éprouver à
notre ville les sièges de 1759 et de 1760 et celui de 1775.
Maintenant encore, Québec est le seul vrai rempart qui défende
efficacement le pays. Viennent de nouvelles luttes, et l'on verra ses
nombreux canons allonger de nouveau leur cou de bronze par-dessus les
murs, et tenir en échec un ennemi vainqueur, peut-être, sur tous les
autres points de la contrée. Sera-ce alors que, selon les prédictions,
un immense ouragan de feu dévorera notre ville? Est-ce criblée par les
boulets, calcinée par les obus incendiaires, qu'elle doit s'envelopper
et se coucher dans un glorieux suaire de cendres fumantes? Si c'est la
suprême destinée qui t'attend, ô Québec, ta fin sera digne de ton passé;
et tes pierres noircies diront un jour à l'étranger qui viendra, pensif,
s'asseoir sur un débris de tes murailles, que tes habitants ne pouvaient
être que des héros.
Mais toi, fastueuse et superbe Montréal, est-il donc vrai que tu doives,
au dire de certaine prédiction, périr dans un immense débordement des
eaux? Oh! alors, comme tu auras froid dans le linceul de limon dont les
flots du grand fleuve couvriront tes restes, en s'enfuyant rapides vers
l'Océan et l'oubli!
* * * * *
Bien que le petit établissement de Champlain, commencé en 1608, fût une
ville en 1690, le lecteur n'en doit cependant point conclure qu'il peut
juger du Québec de la fin du dix-septième siècle par celui
d'aujourd'hui. Exposés aux soudaines attaques des Iroquois, et instruits
par l'expérience, ses habitants avaient groupé leurs demeures autour des
fortifications, et à la portée immédiate d'un refuge ou de prompts
secours. Ainsi un grand nombre des habitations se trouvaient à la basse
ville, sous les canons du fort Saint-Louis. Bien que détruite par
l'incendie de 1682, la ville basse était tout à fait rebâtie à l'époque
du siège de la place par Phipps. Mais elle n'était pas comme aujourd'hui
l'entrepôt presque exclusif du commerce; la plupart des principaux
citoyens et les plus riches marchands y demeuraient avec leur
famille.[7]
[Note 7: On se souvient encore que notre aristocratie logeait
à la basse ville, il n'y a pas plus de soixante ans. A cette
époque, le quartier, si fashionable aujourd'hui, du Cap, était
habité par des charrons, des forgerons et des laitiers.]
L'espace de terre qu'occupent aujourd'hui les faubourgs, ne consistait
alors qu'en de vastes champs, qui s'étendaient à partir des portes
jusqu'à perte de vue.
Il n'y avait au _Palais_, sur les bords de la rivière Saint-Charles, que
le palais de M. l'intendant et ses dépendances, lesquels, au dire de La
Potherie, étaient composés "de quatre-vingts toises de bâtiments qui
semblaient former une petite ville."[8] C'était le lieu de réunion du
conseil, l'intendant y demeurait, et on y avait placé les magasins du
Roi, depuis l'incendie de 1682; car, avant ce désastre, ils étaient à la
basse ville, près d'un quai défendu par des pièces d'artillerie, et
qu'on appelait alors la _plate-forme_.[9]
[Note 8: On peut voir encore les ruines de cette résidence en
arrière de la brasserie de M. Boswell et dans le _Parc_. Ce nom
vient de ce que ce terrain, alors couvert en grande partie de bois
de haute futaie, était la propriété des intendants, qui en avaient
fait leur parc.]
[Note 9: C'est maintenant le quai de la Reine.]
Quant à la haute ville, elle était presque toute occupée par les
communautés religieuses; à l'exception toutefois du Château et de
quelques rares maisons disséminées le long des rues Saint-Louis, Buade,
de la Fabrique, du Palais et Saint-Jean.
On venait de rebâtir le monastère des Ursulines, détruit par un incendie
en 1686. En 1689, M. de Frontenac avait fait élever, dans le jardin de
cette communauté, une palissade fortifiée, avec un corps de garde, pour
défendre la ville du côté des plaines ou des _champs_, comme on les
appelait alors.
Venait, à côté, le couvent des Jésuites. Converti en caserne depuis la
conquête, cet édifice offre maintenant à peu près le même aspect
qu'alors; à l'exception cependant du "grand jardin," d'un "petit bois"
et de l'église qui ont disparu.[10] L'espace de terre compris entre
l'Hôtel-Dieu--qui ne consistait alors qu'en un bâtiment de pierre de
taille avec deux pavillons--et le Séminaire, et qui comprend aujourd'hui
les rues Couillard, Saint-Joseph, Sainte-Famille, Saint-George, etc.,
était désert et inhabité.
[Note 10: Le couvent des Jésuites, qui depuis longtemps
menaçait ruine, fut démoli en 1877.]
Quant aux édifices du Séminaire, ils se composaient d'un corps
principal, qui regardait le fleuve, de deux pavillons, et d'une aile à
gauche, où était la chapelle. Cette dernière, malheureusement détruite
depuis, devait être belle; car La Potherie, qui venait d'Europe, en fait
beaucoup d'éloges.[11] Le jardin de la communauté s'étendait librement
jusqu'au rempart de palissades plantées sur la cime du cap qui domine la
rue Sault-au-Matelot de plus de cent pieds. La petite batterie de canons
qui défendait la ville en cet endroit, se trouvait dans le jardin, où
les artilleurs avaient la permission de se tenir pour le service des
pièces. Sur les plans et les cartes de cette époque, on remarque une
grande croix plantée près de la palissade, dans le jardin, à peu près là
où l'on voit maintenant sur la grande batterie une demi-lune défendue
par un canon de trente-deux.
[Note 11: Cette chapelle devait se trouver à la jonction de
l'aile avec la vieille façade, à peu près au lieu où se trouvent
maintenant les deux salles d'étude. Elle avait quarante pieds de
long. La Potherie vante beaucoup le maître autel, qui était
d'architecture corinthienne, les lambris, les sculptures qui
ornaient les murailles et la voûte, et qui, faites par des
séminaristes, étaient estimées dix mille écus. Cette chapelle a
été depuis longtemps détruite par le feu.]
Après la cathédrale et la rue Buade, en remontant, se trouvait la place
d'armes, qui devait voir s'élever, trois ans plus tard (en 1693), le
couvent et l'église des Récollets.
En face de la place d'armes, assis sur le bord du cap, et arrêté par les
fondations qui servent encore à soutenir l'ancienne partie de la
terrasse, était le château du Fort ou château Saint-Louis. Pour ne point
allonger la partie purement descriptive de ce chapitre, nous donnerons
plus loin une esquisse assez détaillée de cette résidence de nos anciens
gouverneurs.
Maintenant descendons vers l'évêché, pour nous rapprocher du lieu qui
verra se développer la partie la plus émouvante de ce roman.
Le palais épiscopal était alors bâti à l'endroit où s'élève,
modestement, l'édifice de notre parlement provincial. C'était un grand
bâtiment de pierre de taille, dont le principal corps de logis avec la
chapelle, placée au milieu, regardait la côte de la Montagne. Une aile
de soixante-douze pieds de long, avec un pavillon formant au bout un
avant-corps du côté de l'est, allait rejoindre à angle droit la côte.
La pointe de terre qui faisait face à cette aile et descend vers la côte
de la Montagne qu'elle domine, avait servi de cimetière dès les premiers
temps de la colonie.
Voici maintenant quel était le circuit décrit par le mur de clôture qui
entourait l'évêché. Partant d'abord de l'extrémité du cimetière, il
suivait la côte de la basse ville qu'il remontait en coupant la rue qui
mène aux remparts aujourd'hui (cette voie n'existait pas alors), et
venait s'arrêter au bout de la rue Port-Dauphin, à l'extrémité de notre
palais épiscopal actuel. Si l'on revenait au même point de départ, on
voyait le mur remonter vers le jardin du Séminaire en suivant la cime du
cap qui s'élève au-dessus de la rue Sault-au-Matelot,[12] puis s'arrêter
à l'endroit du rempart où l'on a construit, il y a quelques années, une
petite plate-forme entre la clôture de l'édifice du parlement et les
premiers canons de la grande batterie. Là il rejoignait le mur qui borne
encore les jardins du Séminaire et venait, confondu avec cette muraille,
rejoindre l'autre extrémité au coin de la rue Port-Dauphin. Quant au
carré de maisons qu'il y a maintenant entre le bureau de poste et le
parlement, il n'existait pas à la fin du dix-septième siècle, et l'on
circulait librement alors à l'endroit où ces constructions sont assises
aujourd'hui.
[Note 12: La tradition veut que cette rue ait été nommée ainsi
par suite de la chute qu'un matelot y aurait faite du haut en bas
du cap. A vrai dire, nous préférons cette version à celle de
Hawkins (_Picture of Quebec_), qui substitue au matelot un chien
nommé _Matelot_, qui aurait fait la même chute.]
Cette topographie, peut-être minutieuse et sans intérêt pour beaucoup de
lecteurs, est nécessaire à l'intelligence des événements qui vont
suivre.
Il y avait au commencement de la rue Buade, en 1690, une modeste maison
de pierre à un étage, qui faisait presque face à la jonction des murs
d'enceinte de la cour de l'évêché. Elle était sise à l'endroit où est
maintenant située la librairie de MM. Brousseau, et appartenait à M.
Louis d'Orsy, jeune officier d'une compagnie de la marine. Celui-ci
l'avait fait bâtir dès son arrivée au Canada, durant l'année 1687, et
l'habitait avec sa soeur.
Le père des deux jeunes gens, le baron Raoul d'Orsy, ayant hérité d'un
patrimoine considérablement amoindri par les fastueuses dépenses de ses
pères, n'avait pu éviter la ruine imminente qu'ils lui avaient ainsi
préparée de longue main. Aussi, se voyant hors d'état de subvenir aux
exigences de fortune que demandaient son rang et son nom, s'était-il vu
contraint de se défaire d'un petit manoir, en Normandie, qui lui restait
pour tout bien, afin de réaliser quelque argent pour passer au Canada.
En quittant ainsi la France, il s'épargnait la honte de se voir dédaigné
par le moindre gentilhomme, et pensait pouvoir refaire assez facilement
sa fortune en Amérique, dès lors le pays des illusions par excellence.
Sa femme était morte plusieurs années auparavant, lui laissant les deux
enfants que nous allons bientôt connaître; et comme il n'avait d'autres
parents qu'une vieille tante, presque aussi pauvre que lui, il lui était
donc moins pénible de laisser la France qu'on ne le pourrait croire de
prime abord.
Ce fut en 168... qu'il s'embarqua, avec son fils et sa fille, sur un
vaisseau marchand, _la Fortune_, qui faisait voile de Saint-Malo pour
Québec.
A peine étaient-ils en vue des côtes d'Amérique qu'un corsaire de Boston
leur donna la chasse. Comme ce dernier était plus fin voilier que le
vaisseau français, celui-ci se vit contraint d'accepter le combat.
_La Fortune_ n'avait pour tout canon qu'une méchante couleuvrine, plutôt
propre à tuer les artilleurs qui la servaient qu'à faire tort à
l'ennemi; tandis que le corsaire, avec ses douze bouches à feu, criblait
_la Fortune_ d'une grêle de boulets. Aussi, quand le capitaine du
vaisseau marchand voulut tenter l'abordage, comme moyen extrême d'un
salut presque inespéré, son équipage était-il à moitié décimé par les
projectiles ennemis. Néanmoins, aimant mieux mourir glorieusement que de
se rendre, il aborda le corsaire étonné d'une pareille audace et lui
jeta ses grappins.
Mais la lutte était trop inégale; après vingt minutes de combat, le
capitaine français était tué, et les quelques hommes de son équipage qui
survivaient, étaient blessés ou faits prisonniers. M. d'Orsy et son
fils, qui s'étaient vaillamment battus, furent aussi blessés et
tombèrent entre les mains des vainqueurs.
Ceux-ci, exaspérés par cette vigoureuse résistance qui leur avait fait
perdre plusieurs des leurs, firent main basse sur tout ce qu'ils
trouvèrent à bord de _la Fortune_.
C'est à peine si le pauvre baron put sauver quelques louis d'or qu'il
avait sur lui au moment où l'action s'était engagée.
Amenés à Boston, les trois captifs reçurent l'ordre d'y rester internés;
c'est-à-dire qu'ils étaient libres de leurs mouvements, mais seulement
dans les limites de la place, dont ils ne pouvaient sortir sans
s'exposer aux peines les plus sévères.
Ce genre de captivité se trouvait aussi en usage au Canada, à la même
époque.
Pour comble de malheur, les blessures de M. d'Orsy étaient des plus
graves; et le peu d'argent qu'il avait dérobé à l'avidité des corsaires
fut employé à louer un pauvre réduit, et à payer les soins d'un médecin.
Celui-ci put guérir aisément le jeune d'Orsy, qui n'était pas grièvement
blessé; mais il donna peu de soulagement au baron, chez qui l'excès de
ses infortunes avait produit un grand affaissement corporel et moral.
Alors le fils donna des leçons de français et d'escrime, grâce
auxquelles il put prolonger un peu la vie défaillante de son père et
empêcher sa jeune soeur Marie-Louise de mourir de faim. Quant à lui, peu
de chose lui suffisait.
Ils avaient bien écrit à leur tante de France en quel dénûment ils se
trouvaient; mais la réponse tardait à venir. Les communications étaient
alors des plus difficiles et des plus lentes entre les rives des deux
continents.
Enfin, après avoir langui jusqu'à l'année 1687, par un soir d'été, comme
le soleil se couchait et empourprait au loin la mer, que le mourant
apercevait par la fenêtre, le baron s'éteignit doucement en donnant une
dernière pensée à la France, le pauvre captif, avec la dernière larme de
son coeur à ses enfants, le pauvre père!
Louis n'était pas encore de retour, et Marie-Louise restée seule
préparait le très modeste repas du soir.
Entendant son père pousser un long soupir, elle s'approche de son lit et
lui demande s'il n'a besoin de rien; sa question reste sans réponse.
Inquiète, elle se penche sur lui, et s'aperçoit qu'il n'est plus....
Eperdue de douleur, elle jette des cris perçants et s'évanouit.
A ce moment, un officier anglais passait devant la maison. Lorsqu'il
entend cette voix de femme, qui lui semble appeler au secours, il
s'arrête et se précipite, par une porte entr'ouverte, dans l'escalier
qui conduit à l'endroit d'où proviennent les cris. Au second étage, il
aperçoit Mlle d'Orsy évanouie près de la porte qu'elle a pu seulement
entre-bâiller. A la vue de la jeune fille évanouie, Harthing comprend
tout, et, soulevant Marie-Louise, il la dépose sur un méchant grabat qui
gît dans un coin de la chambrette.
Jeune encore, quand l'officier sentit entre ses bras cette belle jeune
fille, une bouffée de chaleur lui monta au visage, et les battements de
son coeur se firent un instant plus rapides.
Mais il a jeté un coup d'oeil autour de la chambre pour trouver quelque
cordial propre à ranimer Marie-Louise, et ses yeux ont rencontré,
suspendues aux murailles nues et lézardées, une épée avec une croix de
chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Alors, malgré la pauvreté du lieu,
il reconnaît à ces signes, ainsi qu'à la délicatesse des traits et des
mains de la jeune femme, que les habitants de cette misérable demeure
ont dû, sans même remonter bien loin, connaître de meilleurs jours.
Puis il reporte ses regards sur Marie-Louise, qu'il trouve plus belle
encore.
Ne sachant enfin que faire pour la rappeler à elle, il sort et crie sur
le palier pour demander du secours, quand il se trouve en face de Louis
d'Orsy.
--Vous ici, monsieur Harthing? lui dit Louis en reconnaissant l'officier
pour lui avoir donné des leçons d'escrime.
L'Anglais lui montre de la main la scène de désolation que présente
l'intérieur de la chambre.
La réalité s'offre poignante aux regards de Louis, qui se jette sur le
corps de son père avec des sanglots navrants.
En ce moment accourent des voisines, qui s'empressent autour de
Marie-Louise toujours évanouie. Harthing alors d'offrir ses
consolations et ses services au jeune d'Orsy. Mais ce dernier le
remercie d'un oeil chargé de larmes, et qui dit à l'officier anglais
combien sa présence est pénible en ce moment.
Il ne restait plus à Harthing qu'à s'éloigner au plus tôt; ainsi fit-il,
mais non sans avoir auparavant jeté un long regard vers Marie-Louise qui
commençait à s'agiter sur son lit...
Deux mois après cette perte douloureuse, les orphelins reçurent une
lettre de France, leur annonçant la mort de leur tante, qui leur léguait
le peu qu'elle avait. Cette lettre, écrite par l'ancien notaire de la
famille, accompagnait le prix de vente du petit manoir, unique fortune
de leur parente. Car, après avoir pris connaissance de la missive du feu
baron, qui faisait connaître sa captivité et les nouveaux malheurs qui
l'avaient assailli, le notaire avait pris sur lui d'aliéner le modeste
domaine, pour en faire tenir la valeur aux infortunés prisonniers.
Grâce à ce secours, Louis et sa soeur purent payer leur rançon et obtenir
de passer au Canada.
Cependant, le jour de leur départ pour la Nouvelle-France, l'officier
anglais, Harthing, vint les voir. Ce n'était d'ailleurs pas la première
fois depuis le funeste soir où le malheur l'avait inopinément appelé
sous le toit des jeunes gens.
Que se passa-t-il durant cette dernière visite? C'est ce que nous dirons
un jour au lecteur.
Nous ne cacherons pourtant point que les commères du voisinage
s'aperçurent que l'officier avait l'air à la fois honteux et furieux au
sortir de la demeure des orphelins. On avait même entendu comme une
altercation et vu, disaient toujours les voisines, le jeune d'Orsy
ouvrir brusquement la porte au visiteur et la refermer de même.
Pauvres enfants! ils ignoraient quelle passion dangereuse et quel
souvenir haineux à la fois ils laissaient derrière eux en la personne du
lieutenant Harthing. Ils étaient aussi bien loin de prévoir de quel
poids l'amour et le ressentiment de cet homme devaient peser dans la
balance de leur destinée.
Arrivé sans encombre au Canada, avec sa soeur, à la fin de l'année 1687,
d'Orsy s'établit à Québec. Quelque temps après sa venue, une commission
de lieutenant devint vacante dans une compagnie de la marine; Louis put
l'obtenir, grâce à certaine action d'éclat qu'il accomplit lors d'une
rencontre avec des sauvages, et qui l'avait de suite fait recommander à
M. de Frontenac.[13]
[Note 13: Les gouverneurs français étaient autorisés à
disposer, chaque année, de quatre commissions d'officier dans la
compagnie de la marine, en faveur des jeunes Canadiens.]
Ce fut dans les conflits qui avaient si souvent lieu dans ces temps
difficiles, que d'Orsy fit la connaissance de François de Bienville; et,
comme ils combattirent souvent l'un à côté de l'autre, une sincère
amitié les unit bientôt; sans compter que les yeux bleus de Mlle d'Orsy
avaient fasciné François, qui, chose assez naturelle en pareille
occurrence, avait fait à Louis l'aveu de ses sentiments. On peut penser
que celui-ci avait fort approuvé d'abord la naissance et bientôt le
développement rapide des amours de sa soeur et de son meilleur ami, déjà
fiancés à l'époque où nous allons entrer dans leur intimité.
Maintenant, nos lecteurs ne seront pas surpris de voir le jeune Le Moyne
se diriger si lestement vers la demeure qui abritait sa chère amie.
A la vue d'un tout petit rayon de lumière qui filtrait fugitif par la
fissure de l'un des volets, le jeune homme constata que l'on veillait
encore à l'intérieur. Aussi frappa-t-il aussitôt à la porte, après avoir
respiré bruyamment pour se remettre en haleine; car sa marche rapide
l'avait essoufflé quelque peu. Des bruits de pas se firent entendre au
dedans, puis une voix mâle demanda:
--Qui va là?
--Bienville.
Quand ce dernier eut ainsi répondu, un bruit de verrous succéda à deux
joyeuses exclamations, poussées dans la maison sur deux tons différents,
et la porte s'ouvrit toute grande pour se refermer ensuite sur le
visiteur.
Si l'on me fait remarquer que notre gentilhomme commet une grave
inconvenance en se permettant une visite à pareille heure, je répondrai
qu'alors nos cérémonies froides et compassées d'aujourd'hui n'avaient
pas encore été importées dans le pays. C'est qu'en ce bon vieux temps
l'ami avait toujours une chaise qui l'attendait au coin du foyer de son
hôte, tandis que la huche recélait toujours un morceau de pain que l'on
offrait de bon coeur au voyageur, et cela, à toute heure qu'il arrivât.
Je ne crains pas même d'avancer que le plus heureux de deux amis était
invariablement celui qui recevait l'autre.
Avant de tracer le portrait de mon héroïne, laissez-moi vous dire
qu'elle s'était d'abord levée avec empressement à l'arrivée de
Bienville, et portée à sa rencontre. Mais ce premier élan de son coeur,
qui s'était traduit par ce premier mouvement, fut aussitôt comprimé par
sa timidité instinctive de jeune fille: elle s'arrêta rougissante et
presque confuse.
--Mademoiselle, lui dit le nouveau venu en s'inclinant avec grâce, je
viens un peu tard, n'est-ce pas?
--Nullement, monsieur de Bienville, lui répondit-elle avec un charmant
sourire où son âme semblait s'être portée, tandis que l'incarnat
progressif de ses joues en était arrivé au ton le plus chaud. Les amis
sont toujours attendus et ne viennent jamais trop tard, ajouta-t-elle
en lui tendant la main.
--Tu comprends, François, repartit Louis d'Orsy, qui serra la main de
son hôte avec effusion; c'est bien dit, n'est-ce pas? et, ce qui est
mieux, très sincère. Je m'en porte caution, acheva-t-il en regardant sa
soeur qui, ne pouvant plus rougir, était devenue subitement pâle à force
d'émotion.
--Mais allons, allons, trève de cérémonies! Assieds-toi, et tu nous
conteras ensuite les nouvelles que tu as pu recueillir sur ta route, de
Montréal à Québec. Il est impossible de n'avoir rien à se dire entre bon
ami et fiancée, surtout s'il survient à propos un petit gobelet de ce
vin que tu sais être bon, et dont il me reste encore quelques flacons en
cave. Mais tu n'as pas soupé?
--Oh! oui, mon cher, et au château, avec M. de Frontenac encore. Mais tu
ne sais pas ce qui m'attendait au dessert? Voyons, cherche un peu.
--Dame! fit Louis qui se dirigeait déjà vers la cave, quand les paroles
de son hôte le firent se retourner; dame! quelque rasade d'un vieux
Xérès oublié depuis plusieurs années dans un recoin des celliers; car
on m'a dit qu'il y a grand nombre de bouteilles de vins des meilleurs
crus qui y dorment dans la poussière, en attendant que le maître d'hôtel
fasse luire pour chacune d'elles le grand jour de la résurrection.
--Ah! ah! épicurien bavard, que tu en es loin! Il est bien vrai que je
me suis un peu senti enivré tout d'abord, mais je t'assure que le jus
divin de la vigne n'était pour rien dans cette ivresse. Enfin, mon cher,
ce n'est autre chose qu'un brevet d'enseigne dans la compagnie de marine
dont tu es lieutenant et que commande mon frère Maricourt.
--Bravo! bravo! s'écria Louis, qui revint aussitôt sur ses pas broyer
amicalement la main droite de son ami en guise de félicitations. Nous
avons alors un double motif pour faire sauter un bouchon, dit-il ensuite
en reprenant le chemin de la cave.
Tandis que Bienville et Mlle d'Orsy, restés seul, se livrent à ces
premiers élans du coeur que les lèvres savent si bien traduire entre deux
amoureux, le moment me semble des mieux choisis pour crayonner le
portrait de mon héroïne. En effet, dans ces courts épanchements de deux
amants seul à seul, nulle oreille profane n'est excusable d'intervenir.
Leur ange seulement doit être du secret, lui qui voltige entre eux pour
recueillir ces aveux pudiques et les reporter au ciel, d'où Dieu même en
dispose en faveur de ceux dont l'âme est jeune et pure encore.
Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, Marie-Louise se trouvait dans
toute la force de la beauté féminine. Grande, fraîche et rose, on voyait
de suite que la jeune plante n'avait manqué ni d'air ni de soleil;
c'est-à-dire, en un mot, qu'elle ne ressemblait pas à la plupart de nos
jeunes beautés d'aujourd'hui, celles des villes, du moins, que l'air
malsain des cités et l'atmosphère homicide des salles de bal rendent si
pâles et diaphanes à l'âge qu'avait notre héroïne.
Mille pardons aux dames, mes lectrices, qui croiraient me voir faire le
portrait d'une paysanne.
La richesse des contours et des formes n'excluait pas chez Mlle d'Orsy
la délicatesse aristocratique. D'abord, l'animation de son teint qui
annonçait un sang riche et vivace, ne faisait que mieux ressortir la
blancheur de sa peau. Ensuite, une blonde et abondante chevelure
encadrait son visage et ruisselait en boucles soyeuses sur ses épaules;
tandis que ses yeux, d'un bleu de ciel profond, pétillaient d'enjouement
et d'intelligente candeur, et qu'un sourire, à la fois bienveillant et
fier, agaçait ses lèvres parfaites de couleur et de dessin. Je ne
jurerais pas que ce sourire n'eût parfois l'intention de laisser voir
les deux plus belles rangées de dents qui soient jamais sorties des
mains du Créateur.
Enfin quand j'aurai dit, pour terminer, que les marquises de la cour du
grand roi auraient envié ses mains, que sa taille était souple comme la
tige d'un épi de blé; que ses pieds étaient mignons au point de faire se
jeter tête baissée dans le fleuve Bleu la plus aristocratique Chinoise
du Céleste-Empire, on finira par avouer, sans doute, que Mlle d'Orsy
aurait sans peine trouvé des admirateurs dans nos salons les plus
fashionables.
Rien de plus naturel chez la fiancée de Bienville que cette alliance de
vigueur et de délicatesse native. Elle était de race noble, et le
soleil avec l'air pur du nouveau monde avaient contribué à donner plus
de force et de sève à la jeune fleur, qui, bien que transplantée,
n'avait perdu aucune des qualités distinctives de sa caste. Sa tête
était coiffée de cheveux moitié crêpés et moitié bouclés. Elle portait
une robe de velours noir entr'ouverte sur la gorge et garnie de
falbalas. Comme elle tenait le bas de sa robe légèrement retroussé, l'on
pouvait voir, d'abord une large dentelle qui terminait la jupe de
dessous, et ses mignons pieds chaussés de souliers à talons hauts et à
fleurons d'or.[14]
[Note 14: Tel était le costume d'une femme de qualité à la fin
du dix-septième siècle. Voyez Monteil.]
Nos jeunes gens venaient d'échanger un de ces magnétiques regards qui en
disent plus que cent volumes, lorsque d'Orsy fit son entrée dans la
chambre, portant sous chaque bras des bouteilles que les araignées
s'étaient complu à habiller d'un tissu de leur façon.
--Cher ami, dit-il en les déposant sur une table, à portée de la main,
si j'avais à ma disposition les caves du château Saint-Louis, je
pourrais fêter dignement ton retour et la bonne nouvelle de ton
avancement. Mais que veux-tu? il doit naturellement y avoir la même
différence entre le cellier du comte de Frontenac et le mien, qu'entre
nos personnages respectifs. Cependant je crois que ce vieux vin de
Graves n'est pas dénué de toute saveur. Il provient de la cave du
château de ma pauvre tante, et s'il n'a pas encore atteint l'âge de
majorité, ce dont je doute fort, nous tâcherons néanmoins de l'émanciper
ce soir.
Pendant que Mlle d'Orsy présente des gobelets d'argent[15] à nos deux
amis, jetons un rapide regard dans la maison pour nous y reconnaître au
besoin.
[Note 15: Les verres à boire étaient alors fort peu en usage
dans la Nouvelle-France; et les familles à l'aise se servaient de
coupes ou de gobelets en argent massif. Dans les nobles et riches
familles de France, le gobelet était d'or et gravé aux armes du
maître.]
Le rez-de-chaussée où se tenaient les jeunes gens était divisé en quatre
pièces: d'abord, à droite et sur l'entrée, se trouvait la cuisine--mal
placée, n'est-ce pas? je n'en peux mais, c'était le goût du temps.--Tout
à côté, venait une grande salle avec une vaste cheminée, près de
laquelle se serrent nos nouvelles connaissances, pour se chauffer au
feu joyeux qui y prend grandement ses ébats. Cette chambre n'a pour tous
meubles qu'une table, quelques chaises, un tapis fait dans le pays, deux
armoires enfouies dans le mur, et que Mlle d'Orsy en les entr'ouvrant,
il n'y a qu'un instant, nous a montrées bien remplies de la proprette
vaisselle de la maison. Vous voyez ensuite, à gauche, la chambrette de
la jeune fille, nid de tourterelle, aux frais et coquets rideaux, au lit
mystérieux et blanc comme l'oiseau qui s'y blottit chaque soir. Enfin,
la chambre de Louis, avec fusils, épées, pistolets et baudriers
accrochés aux murailles.
On avait ménagé au grenier une chambre pour la servante de la maison,
bonne vieille femme qui avait bercé les deux enfants sur ses genoux, et
voulait finir ses jours avec eux.
Mais pardon, lecteurs, je m'aperçois que dans le premier moment de
l'excitation produite par l'arrivée de Bienville, j'ai oublié de vous
présenter Louis d'Orsy, maître de céans. Ce dernier, qui peut avoir
vingt-cinq ans, est brun, grand, robuste, joyeux d'humeur, vaillant
soldat et bon officier.
--Il n'y a donc aucuns coups à donner ou à recevoir auprès de Montréal,
puisque tu es ici? commença Louis en emplissant de vin le gobelet de son
hôte.
--Eh! mon cher, tu ne sais donc pas que la discorde et la petite vérole
ont fait fuir de nos frontières messieurs les Anglais et leurs alliés
sauvages, tout comme s'ils avaient eu nos épées dans les reins.
--Non.
Bienville fit part des événements que le lecteur connaît au sujet de
l'avortement du projet de Winthrop.
--Mais il paraît, dit-il en finissant, que nous n'en serons pas quittes
à si bon marché, puisque la flotte anglaise peut paraître devant nos
murs d'un jour à l'autre.
--Tant mieux, repartit d'Orsy, car tu sais que les bonnes raisons ne me
manquent point pour haïr les Anglais.[16] Aussi ai-je grande hâte de
leur payer les dettes de vengeance que j'ai contractées envers eux.
[Note 16: Je dois ici prévenir le lecteur que je ne prétends
nullement réveiller de vieilles haines. Comme je veux peindre une
époque, il me faut nécessairement la représenter telle qu'elle
était; c'est-à-dire avec ses antipathies et ses préjugés. Il n'y
aura donc pas lieu de s'étonner si l'on voit mes personnages
laisser percer, à chaque instant, leur animosité contre leurs
ennemis, les Anglais, qu'ils avaient à combattre chaque jour. Si
j'avais à écrire un roman de moeurs contemporaines, mes personnages
y parleraient sans doute autrement; et l'on n'y verrait pas, si je
voulais rester dans le vrai, une jeune fille canadienne-française
dédaigner l'amour d'un jeune et brillant officier britannique.
Autres temps, autres moeurs.]
--Tu vas être alors au comble de tes désirs, car ça va bientôt chauffer.
Allons, tant mieux! mon épée commençait à se rouiller, bien qu'elle ait
vu le jour, il n'y a pas longtemps encore, à la baie d'Hudson.
--Oh! mais, à propos, tu me fais penser que je dois terminer un rapport
écrit auquel je travaillais quand tu es arrivé, et que le major Prevost
m'a chargé de faire, touchant l'effectif et l'équipement de notre
compagnie. Comme je le lui dois livrer demain matin, tu voudras bien
m'excuser, n'est-ce pas?
--Fais, fais, mon cher, la discipline avant tout.
--D'ailleurs, reprit Louis, j'aurai fini bientôt, et je crois que ma
soeur te tiendra bonne compagnie durant mon absence.
Il sortit en riant, et s'en alla dans sa chambre, d'où l'on entendit
aussitôt le bruit d'une plume qui courait rapidement sur le papier.
Durant la conversation précédente, Marie-Louise, assise à l'écart,
n'avait rien dit; et, hormis quelques furtifs coups d'oeil jetés de temps
à autre sur son fiancé, on aurait pensé que son esprit et son coeur
étaient bien loin de lui, tant elle paraissait mélancolique et
préoccupée.
--Mon Dieu, Louise, dit Bienville en s'approchant d'elle, vous me
semblez bien triste!
La blonde enfant, fixant sur lui un de ces longs regards qui font battre
deux jeunes coeurs avec force:
--Comment voulez-vous que je ne le sois pas, lorsque je vous sais
toujours exposé? répondit-elle, tandis qu'une larme perlait au bord de
ses longs cils. A peine arrivez-vous de la baie d'Hudson, d'où je
tremblais qu'on m'apportât chaque jour la nouvelle horrible de quelque
malheur, et voici qu'il me va falloir passer encore par toutes les
angoisses qui ont déchiré mon coeur depuis que je vous aime.
--Vous êtes une enfant, Louise, avec vos terreurs puériles. Vous voyez
bien que la Providence me protège, puisque, depuis huit ans que je
guerroye de côté et d'autre, je n'ai reçu aucune blessure sérieuse.
Marie-Louise secoua sa belle tête d'un air de doute, ce qui fit
s'échapper de son oeil cette larme que nous y avons aperçue.
François, l'ayant vue glisser sur la joue subitement pâlie de la jeune
fille, puis retomber sur sa main mignonne, saisit les doigts de sa
fiancée, et les portant à ses lèvres, il but dans un long baiser cette
première larme que l'amour jetait entre eux.
--Que voulez-vous, mon amie, reprit-il en caressant la jeune fille du
regard, le soldat se doit à son pays et à son roi. Est-ce que vous me
voudriez voir quitter le service?
--Oh! non, cher ami--et Marie-Louise mit ses deux mains dans celles du
militaire--oh! non, François. Car je vous aime tel que vous êtes
aujourd'hui, avec votre bravoure, vos beaux faits d'armes, et cette
grande épée que vous portez si bien. Mais pourtant......
--Voyons, ne pleurez plus, Marie-Louise, ou sinon, je ne vous ferai pas
certaine confidence que j'avais réservée pour la fin de la soirée.
--Oh! dans ce cas, c'est fini, dit-elle en imprimant à sa tête un de ces
mouvements coquets dont les femmes ont seules le secret. Eh! dites donc!
--C'est que je veux vous voir porter mon nom aussitôt que nous aurons
repoussé l'Anglais; ce qui, à mon avis, ne prendra pas plus d'une
quinzaine.
--Dieu! quel bonheur!...
Et elle détourna un peu la tête pour dissimuler la rougeur que cet aveu
inattendu faisait monter à ses joues.
Mais, soudain, ses yeux s'arrêtent avec effroi sur une fenêtre de la
cuisine qu'elle peut apercevoir de la place où elle est assise. Puis
elle jette un cri perçant en se rapprochant du jeune homme.
--Qu'est-ce donc, Louise?
--Regardez!
Bienville arrête ses regards dans la direction indiquée par la main
tremblante de la jeune fille; mais il ne voit autre chose que le
mouvement d'un volet qui se referme bruyamment à l'extérieur.
--Mais, mon amie, c'est le vent, sans doute?
--Non! non! je le vois encore............qu'il est affreux!
Alors François et Louis--le cri de sa soeur vient d'amener ce dernier
auprès de la jeune fille--sortent pour explorer les environs.
Il était onze heures, et quelques étoiles jetaient seulement une clarté
douteuse sur la ville endormie.
Les deux amis purent cependant voir comme deux ombres: l'une fuyait en
courant vers l'évêché, tandis que l'autre remontait la rue Buade et se
dirigeait vers la cathédrale d'un pas tranquille.
--Sus au drôle qui se sauve! fit Bienville en dégaînant son épée.
Et tous deux se lancèrent à la poursuite du fuyard.
Mais ce dernier, qui avait un peu d'avance, n'en joua que mieux des
jambes en se voyant poursuivi; si bien qu'il disparut soudain près d'une
porte cochère qui donnait accès dans la cour de l'évêché.
--Je veux être scalpé, s'écria d'Orsy, si j'y comprends quelque chose!
Cette porte est pourtant bien fermée, et je crois le mur un peu haut
pour qu'on puisse l'escalader si vite.
Ils tendirent l'oreille, sondèrent des yeux la nuit, explorèrent les
alentours, mais vainement; l'ombre qu'ils avaient poursuivie s'était
évanouie comme un fantôme.
Jugeant toute autre recherche inutile, Bienville et d'Orsy revinrent sur
leurs pas.
De retour à la maison, ils virent Mlle d'Orsy occupée à charger les
pistolets de son frère. Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de
sourire, mais ne trouvèrent cependant rien d'étrange en cela.
En ces temps de guerre où la surprise et l'attaque marchaient de front
et se répétaient si souvent, le maniement des armes à feu n'était pas
étranger aux dames canadiennes. Quelques-unes même surent s'illustrer à
jamais par le sang-froid et la bravoure qu'elles déployèrent en
certaines occasions critiques: Mme de Verchères et sa fille, par
exemple, qui ont leur nom écrit dans l'histoire, aussi bien que Jeanne
Hachette et autres femmes de cette forte trempe.
--Allons, allons, charmante amazone, dit en souriant Bienville à sa
fiancée, laissez là ces armes qui vont si mal à vos jolis doigts, et
dites-nous ce qui a causé votre frayeur.
--Mon Dieu! fit-elle en frissonnant, il me semble voir encore cette
figure hideuse qui était collée à la fenêtre, et me regardait avec des
yeux ardents!
--C'est une illusion, repartit François qui, voulant ôter toute
inquiétude à son amante, ajouta:
--D'ailleurs, nous n'avons rien vu.
--Absolument rien?
--Rien.
--C'est étrange; pourtant......
--Voyons, remettez-vous. Je vais retourner au château, et si je
rencontre quelque figure suspecte sur mon chemin, je vous assure que je
lui ôterai l'envie de venir grimacer à votre fenêtre. Et d'ailleurs,
qu'avez-vous à craindre avec votre frère?
Bienville salua galamment Marie-Louise, serra la main de d'Orsy et
sortit.
Mais ce fut en vain que ses yeux questionnèrent les ténèbres. La nuit ne
répondit pas, et les échos de la paisible ville lui renvoyèrent à
peine, par intervalles, le cri des factionnaires:
--Sentinelles!......garde à vous!