PORTRAITS EN PIED DU VIEUX TEMPS.

--Qui vive?

--France.

--Le mot d'ordre?

--Canada.

--Passez!

Ces mots furent prononcés dans la nuit du 14 octobre de l'an de grâce

1690; et la sentinelle qui veillait au pied de la côte de la Montagne,

livra passage à trois hommes, des militaires, car leur épée relevait un

pan de leur manteau, tandis que leur feutre à longue plume s'inclinait

crânement sur l'oreille droite.

Le factionnaire leur ayant présenté les armes, ils escaladèrent, tant

bien que mal, un retranchement qui barrait en cet endroit la rue dans sa

largeur, et continuèrent l'ascension de la montée.

Comme ils arrivaient au milieu de la côte, le cri d'un second

factionnaire arrêta de nouveau leur marche; ils y répondirent et

passèrent outre.

--Qui vive? leur demanda une troisième sentinelle qui montait la garde à

l'entrée de la haute ville.

--Vive Dieu! s'écria celui des trois arrivants qui venait de donner le

mot de passe, il paraît que l'on fait bonne garde en notre ville de

Québec! France et Canada, mon brave.

--Monseigneur le gouverneur, murmura le soldat en présentant les armes.

C'était en effet le comte de Frontenac, qui arrivait de Montréal avec

le sieur François Le Moyne de Bienville. Leur compagnon était M.

Prévost, major de Québec, qui avait eu le commandement de la ville en

l'absence du gouverneur.

Vers le coucher du soleil, on avait averti le major que l'on voyait un

canot descendre au loin le courant du fleuve et s'approcher de la ville.

Pensant que ce pouvait être le comte de Frontenac qui venait dans cette

embarcation, M. Prévost était descendu à sa rencontre afin de le

recevoir.

A peine le comte eut-il passé la porte de palissades qui séparait la

haute ville de la basse, qu'il fut accueilli par de joyeux vivats. Les

habitants venaient acclamer au passage celui qu'ils regardaient comme

leur sauveur dans la situation critique où ils se trouvaient depuis

quelques jours.

Quand il entra dans le château Saint-Louis (ou château du Fort, comme on

disait à cette époque), il y avait aussi là nombreuse réunion de

notables tant civils que militaires. Grande était l'inquiétude des bons

bourgeois de Québec, depuis qu'ils connaissaient l'arrivée d'une flotte

anglaise dans le Saint-Laurent. Aussi s'étaient-ils portés en foule au

château, quand ils avaient appris que M. le major s'était rendu à la

basse ville pour y recevoir le gouverneur. On avait tellement confiance

en son courage et en son expérience, que la seule présence du comte au

milieu d'eux rassurait en quelque sorte les esprits les plus alarmés.

Louis de Buade, comte de Frontenac, chevalier de l'ordre de Saint-Louis

et gouverneur de la Nouvelle-France, avait alors soixante-dix ans; on ne

lui en aurait pas donné soixante, tant il était vert, actif et vigoureux

encore. Figure martiale, maintien plein de distinction et de grâce,

extérieur à la fois digne, imposant et sévère, il était le vrai type de

ces gentilshommes français, moitié soldats moitié courtisans, qui

brillaient alors au premier rang, tant à la cour qu'à l'armée du grand

roi.

Son oeil noir étincelait sous un grand front à peine sillonné de rides

légères, tandis que son nez en bec d'aigle et ses lèvres minces qui

commençaient à fuir le menton un peu trop proéminent, donnaient à

l'ensemble de sa physionomie un air spirituel, mais impératif.

Aussi n'aurez-vous nulle raison d'être surpris, si j'ajoute que le comte

exigeait l'obéissance la plus ponctuelle chez ses subordonnés. Quand il

avait commandé, il fallait se soumettre; sinon, l'orage éclatait. Les

démêlés qu'il eut, lors de son premier gouvernement, avec M. Perrot,

l'abbé de Fénelon et l'intendant Duchesneau, sont là pour le prouver.

Vous avouerez cependant avec nous que les deux premiers n'étaient pas

sans reproches puisqu'ils furent rappelés en France, où le roi logea

Perrot à la Bastille, tandis qu'il défendait à M. l'abbé de Fénelon de

remettre les pieds sur nos rivages.

Mais ce fut bien pis lorsque l'intendant se fut mis en guerre ouverte

avec lui. Le vieux gentilhomme, qui avait eu, dit-on, un roi (Louis

XIII) pour parrain, et la discipline militaire pour tutrice--il n'avait

que dix-sept ans quand il entra dans l'armée--voulut se raidir contre

les récalcitrants, et punir à tout prix leurs refus répétés

d'obéissance. Alors l'intendant porta jusqu'au pied du trône ses

plaintes et celles du parti qui le soutenait--plaintes plus ou moins

fondées--et les deux adversaires furent rappelés en France en 1682.

La colonie s'était bientôt ressentie de la perte qu'elle venait de faire

en la personne de ce gouverneur. Les temps étaient des plus difficiles à

cette époque, et il fallait un homme de talents et d'énergie pour faire

face aux circonstances.

La molle et malheureuse administration de MM. de La Barre et de

Denonville mit bientôt la Nouvelle-France à deux doigts de sa perte.

Mais Louis XIV, qui se connaissait en hommes, renvoya le comte de

Frontenac au Canada, vers la fin de l'année 1689, pour y rétablir le

prestige du nom français.

Ce qui prouve beaucoup en faveur de l'habile administrateur, c'est qu'à

son retour à Québec, il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie

par tous les habitants, y compris ceux-là mêmes qui avaient le plus

contribué à son rappel en France, quelques années auparavant.

Peu de temps avant le retour de M. de Frontenac, le tomahawk iroquois

avait frappé le plus terrible des coups à Lachine, où deux cents

personnes avaient péri dans cette néfaste journée. Les auteurs de ce

drame sanglant promenaient encore par le pays l'effroi de leurs armes,

quand le comte de Frontenac arriva au secours des colons.

La situation prit dès lors un autre caractère. Dans l'espace de quelques

mois, Schenectady, Salmon-Falls et Casco, bourgs fortifiés de la

Nouvelle-Angleterre, disparaissaient sous des ruines; tandis que les

Iroquois étaient repoussés, et que le brave d'Iberville laissait aux

Anglais, dans la baie d'Hudson, les sanglants souvenirs de ses

audacieuses victoires.

Tel était le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au

début de ce récit.

Au moment où nous vous présentons à lui, sa tête, ornée d'une perruque

légèrement poudrée et à torsades ou tire-bouchons, descendant à droite

et à gauche de sa mâle figure, était coiffée d'un chapeau à trois cornes

bordé d'or. Son manteau de voyage, de couleur sombre, aussi galonné

d'or, laissait entrevoir un long justaucorps gris à parements et à

retroussis de couleurs tranchantes, et en dessous une courte veste

brodée. Il portait encore des noeuds de cravate de dentelle, des noeuds

d'épaule et d'épée. Le bas de ses chausses s'engouffrait en bouffant

dans des bottes de chasse évasées par le haut, dont il avait eu la

précaution de se munir pour le voyage. Les poignets de ses mains

blanches, mais amaigries par l'âge, se perdaient dans les gracieux

replis de deux manchettes de dentelle. Enfin, un large baudrier, tout

brodé d'or, lui descendait de l'épaule droite au côté gauche et retenait

une brillante épée, dont le bout du fourreau relevait le manteau par

derrière, tandis que la poignée, appuyée sur sa hanche gauche, laissait

miroiter à la lumière des bougies les pierreries dont la garde était

ornée.

MM. Prevost et de Bienville étaient moins richement vêtus. Un simple

filet d'or bordait le chapeau du major, tandis que celui du jeune Le

Moyne n'était garni que d'un galon d'argent. Toutefois, M. Prevost, au

lieu d'être chaussé de lourdes bottes, comme le comte et Bienville, ne

portait que des bottes de ville, ou bottines, et de longs bas de soie

noire qui laissaient librement se dessiner son musculeux mollet.

François Le Moyne, sieur de Bienville, compagnon de voyage de M. de

Frontenac, avait vingt-quatre ans. Bien qu'il doive être un des

principaux acteurs dans ce récit des hauts faits d'un âge héroïque,

veuillez bien, jolies lectrices, ne le point orner d'avance de ces

qualités extérieures dont beaucoup de romanciers se plaisent à habiller

leurs héros.

Bienville n'avait pas une de ces tailles élancées qui se dessinent si

bien, selon le goût moderne, sous la coupe plus ou moins élégante des

habits de nos tailleurs à la mode; bien au contraire, il était trapu,

courtaud, robuste et carré.

Sa main n'était ni effilée ni blanche, comme celle de ces héros de

romans, plutôt propres à chiffonner les dentelles d'une folle marquise

dans une collation sur l'herbe,[2] qu'à pourfendre un homme au champ

d'honneur.

[Note 2: Les collations sur l'herbe, dans les jardins et les

grottes, étaient en grande vogue, en France, vers le milieu et la

fin du dix-septième siècle. Voyez Monteil, Le Grand d'Aussy, etc.]

Le nôtre arrivait de la baie d'Hudson, où il avait guerroyé contre

l'Anglais, pendant plusieurs mois, avec ses frères d'Iberville,

Sainte-Hélène et Maricourt. Accoutumées, lors des fréquentes expéditions

qu'il faisait à travers les bois, à manier la hache autant que l'épée,

ses mains étaient devenues épaisses, larges et musculeuses.

Enfin, lectrices, dernière déception pour vous, M. de Bienville n'était

pas beau de figure. Cependant, pour rester dans le vrai, je dois me

hâter d'ajouter qu'il n'était certainement pas laid.

Si vous aviez examiné ses grands yeux bruns, où se lisaient

l'intelligence, le courage, ainsi qu'une aristocratique fierté, ses

lèvres tant soit peu dédaigneuses et si fines de contour, vous n'auriez

pas remarqué, sans doute, qu'il avait la figure osseuse et fort peu

d'animation dans le teint. Si enfin, tenant vos doigts mignons dans sa

main nerveuse et dure, cet homme, frère de héros et héros lui-même, vous

eût dit: "Je vous aime," peut-être alors, mademoiselle, aurait-il pris

un extérieur plus séduisant à vos yeux, et n'auriez-vous pas retiré

votre main tremblante de celle du galant guerrier.

La famille de François Le Moyne de Bienville était originaire de

Normandie. Le père de notre héros, Charles Le Moyne, qui avait brillé au

premier rang dans les combats alors si fréquents avec les Iroquois,

avait eu onze fils et deux filles. Cinq des premiers moururent au champ

des braves, après avoir étonné leurs contemporains par leur courage

indomptable et leurs merveilleux faits d'armes.

M. de Bienville, quatrième fils de Charles Le Moyne, avait déjà, tout

jeune qu'il était encore, la réputation bien méritée d'un vaillant

soldat et d'un bon officier. Il avait, l'année précédente, fait ses

preuves à la baie d'Hudson, où il avait rivalisé d'audace avec ses

frères.

Il était à peine revenu de ces contrées, et se trouvait à Montréal,

quand M. de Frontenac, qui s'y était aussi rendu pour s'opposer à

l'invasion par terre tentée par Winthrop, dont nous parlerons bientôt,

ayant été rappelé à Québec par l'approche d'une flotte anglaise, lui

avait demandé de descendre à la capitale en sa compagnie. Comme le

sieur de Bienville flairait de loin la poudre, haïssait mortellement

l'Anglais, et se trouvait bien partout où il y avait de glorieuses

estocades à donner--quitte à en recevoir en échange--il avait accepté

avec joie, et s'était aussitôt embarqué avec le comte, qui

l'affectionnait particulièrement.

Mais ils avaient couru maint danger en descendant le fleuve: leur barque

s'était échouée à la Pointe-aux-Trembles; et, pour ne point perdre de

temps, ils avaient pris un mauvais canot d'écorce, qui faillit chavirer

plus d'une fois avant de les amener à bon port.

C'est après toutes ces péripéties que nous les avons vus monter au

château du Fort en compagnie du major Prevost.

La chambre où ils entrèrent était spacieuse. Dans la vaste cheminée, qui

occupait à elle seule plus de la moitié de l'un des pans de la pièce,

pétillait un feu des mieux nourris.

--Vive Dieu! mon cher Bienville, dit le comte en s'approchant du bon feu

clair, voici qui vaut mieux, je pense, que cet air glacial de tantôt.

Allons, mon gentilhomme, prenez place à ma gauche, et vous, major,

asseyez-vous sur ce siège à ma droite.

Puis, se tournant vers un valet de chambre:

--Faites servir le souper.

--Eh bien! major, dit-il ensuite, quoique l'on fasse ici bonne garde,

l'ennemi n'est pas encore en vue.

--Non, monsieur le comte, mais peut-être qu'il n'est pas bien loin.

--Ah!.....quelles nouvelles en avez-vous?

--J'ai envoyé ce matin un éclaireur à la découverte, et il a aperçu des

bâtiments mouillés en grand nombre au pied de l'île.

--Par la mordieu! s'écria le gouverneur, qui jurait en bon gentilhomme,

pourvu que mes soldats et miliciens de Montréal et des Trois-Rivières

aient le temps d'arriver. Mais il serait peut-être bon d'envoyer sur

l'heure un officier avec un détachement, pour observer l'ennemi et nous

avertir de son approche.

Et se tournant vers un valet de chambre, qui attendait ses ordres à

distance respectueuse:

--Allez dire au chevalier de Vaudreuil que je le voudrais voir

immédiatement; il était ici quand je suis arrivé.

Le valet s'inclina, sortit et revint quelques moments après, annonçant

au gouverneur que le chevalier était reparti, mais qu'on l'allait

quérir.

--Monseigneur est servi, dit au même instant un second serviteur.

Se tournant alors avec quelque vivacité vers la table où fumaient force

plats, tout propres à faire venir l'eau à la bouche:

--Allons! messieurs, s'écria gaîment le gouverneur, à table! à table!

Quoiqu'il sût se priver au besoin, M. de Frontenac aimait la bonne

chère, et, la preuve, c'est qu'il avait littéralement mangé son

patrimoine. Dame! on ne vivait pas piètrement, de son temps, à l'armée

ou à la cour du roi magnifique; et d'ailleurs, la caisse d'épargne

n'était pas encore inventée. Un jour vint où le comte, pour avoir vécu

trop joyeusement, se trouva réduit à la cape et à l'épée. Louis XIV

l'envoya en Canada, beaucoup pour ses talents, et un peu pour se

refaire. M. de Frontenac s'y couvrit de gloire, mais demeura pauvre

d'écus, grâce à la modicité de ses appointements.

Cela ne l'empêchait pourtant pas d'avoir bonne table en son château

Saint-Louis, et d'y bien traiter ses hôtes. Que le lecteur en juge par

lui-même.

Composé de quatre services, le repas consistait en maints plats

succulents qui attestaient l'habileté du cuisinier.

A l'avant-garde des entrées, on apercevait d'abord de grands et petits

potages au bouillon et au poulet; puis venaient un rosbif de mouton

garni de côtelettes, et deux pâtés chauds, l'un de chevreuil et l'autre

de venaison de choix, dont la croûte, soulevée en paillettes dorées,

devait faire trouver bien doux le mignon péché de gourmandise.

Entre les pièces de rôt, vous auriez certainement remarqué trois bassins

de bécassines, de perdreaux et de pluviers rôtis à la broche; je ne

parle de certains chapelets d'alouettes servies enfilées par six ou

douze sur les petites broches de bois qui les avaient vues rôtir, que

pour vous faire entendre combien le joyeux Rabelais aurait aimé d'y

réciter un rosaire.

Les succulents petits plats qui suivaient, ressortaient de la foule des

entremets, ou troisième service: d'abord, c'étaient des salades sucrées

et salées, puis une omelette parfumée, suivie de beignets, de tourtes à

la moelle, de blancs-mangers et de crèmes brûlées, pour hors-d'oeuvres.

En dernier lieu venait le dessert, où se montraient d'abord les fruits

de la saison, pommes, etc., disposés en pyramides; puis de provoquantes

pièces de four et des gâteaux fins, tels que tartes, biscuits,

massepains et macarons; enfin quelques crèmes légères et des conserves:

le tout dignement couronné par des vins de France et des liqueurs.[3]

[Note 3: La dénomination de chacun de ces divers mets est très

exacte pour l'époque dont nous nous occupons. Nous avons suivi, à

cet égard, la partie de l'ouvrage de Monteil qui concerne le XVIIe

siècle, et le Grand d'Aussy, dans son histoire "de la vie privée

des Français."]

Nos dignes gentilshommes, dont l'appétit était en harmonie avec la bonne

ordonnance du repas, mangèrent quelque temps en silence pour étourdir la

grosse faim. Alors le major, qui venait de battre en brèche et avec

grand succès un second bastion de pâté, s'adressant au gouverneur:

--Je dois vous apprendre, monsieur le comte, lui dit-il, que j'ai donné

ordre aux milices des deux rives, en bas de la ville, de se rendre à

Québec avec la plus grande diligence.

--Fort bien, major. Et qu'avez-vous fait pour la défense de la place?

demanda M. de Frontenac, tout en suçotant avec délices un aileron de

pluvier.

--Voici, monsieur le comte. J'ai fait planter des palissades depuis le

palais de M. l'intendant, en remontant jusqu'à la cime du cap. Ces

ouvrages sont défendus aux extrémités et au centre par trois petites

batteries. Nous n'avons, comme vous savez, que douze gros canons; j'en

ai mis neuf en batterie à la haute ville, réservant les trois autres

pour défendre les quais de la basse ville, qui sont aussi protégés par

plusieurs pièces de petit calibre. En outre, vous avez vu, en arrivant,

que la montée du port à la rue Buade est traversée par trois lignes de

barriques remplies de terre et de pierres, et garnies de chevaux de

frise.

--Bravo! major; Vauban ne ferait pas mieux! Mais savez-vous, messieurs,

que c'eût été mille fois tant pis pour nous, si les Anglais étaient

arrivés ici trois jours plus tôt?

--Oui, d'autant plus que nous avons commencé nos travaux de

fortification seulement avant-hier.

M. de Frontenac venait de se verser du bon vieux vin, comme l'attestait

une respectable couche de poussière qui régnait sur la bouteille par

droit de très haute prescription.

--Messieurs, je bois à votre santé, faites-moi raison, dit-il en portant

à ses lèvres un gobelet d'or, gravé à ses armes, selon la coutume du

temps.

On annonça le chevalier de Vaudreuil.

--Salut à vous! monsieur le chevalier, lui dit le gouverneur.

Le nouveau venu s'inclina, et parut attendre les ordres du comte.

--Approchez un peu par ici, lui dit M. de Frontenac, et versez-vous de

ce chablis, afin que nous en prenions tous ensemble à la gloire de la

France, pour le service de laquelle je vous ai fait mander. A la gloire

de nos armes!

--A la gloire de nos armes! répétèrent les convives.

--Eh bien! colonel,[4] vous allez prendre cent hommes avec vous, et

pousser une reconnaissance jusqu'à l'île d'Orléans, afin de surveiller

l'ennemi.

[Note 4: Le chevalier de Vaudreuil était colonel des troupes.]

--Cette nuit même, monsieur le comte?

--Sur-le-champ; et aussitôt que la flotte se mettra en mouvement, venez

nous l'annoncer. Inutile d'ajouter, je crois, que vous ferez le coup de

feu si vous rencontrez l'Anglais dans l'île, ou s'il tente d'y faire une

descente.

Le chevalier salua profondément et sortit.

Leur repas terminé, le gouverneur et ses deux hôtes reprirent place

auprès du feu.

Le major, désirant apprendre l'état des affaires à Montréal, et voyant

le comte en colloque avec ses réflexions, s'adressa au jeune Bienville,

qui ne demandait pas mieux que de se délier un peu la langue après un

bon repas.

--Monsieur de Bienville, lui dit le major, parlez-moi donc du général

Winthrop et de son expédition contre Montréal.

--Oh! Winthrop n'est pas beaucoup à craindre par le temps qui court.

--Comment cela?

--Eh bien! major, vous savez qu'à la première nouvelle du projet

d'incursion des Anglais, monseigneur le gouverneur était monté à

Montréal pour ordonner la levée générale des troupes et des milices.

Nous étions donc douze cents hommes réunis à la

Prairie-de-la-Magdeleine, tous brûlants du désir de nous escrimer un peu

avec l'Anglais et de lui ôter, une fois pour toutes, l'envie de revenir

à la charge, quand de singulières nouvelles nous arrivèrent du lac

Saint-Sacrement. Il s'agissait d'abord de jalousie entre les chefs de

l'expédition, Winthrop réclamant le commandement de toute l'armée,

tandis que plusieurs autres officiers nourrissaient les mêmes

prétentions; sans compter que les sauvages alliés des Anglais, les

Iroquois, les Loups et les Sokoquis, désiraient conserver leur

indépendance et n'obéir qu'à leurs chefs ordinaires.

Puis la jalousie commençait à tourner à la discorde, et la discorde au

désordre, quand la petite vérole fit son entrée dans leur camp.

Ce fléau fit bientôt de tels ravages, que les sauvages, dont il mourait

un plus grand nombre, accusèrent leurs alliés de les avoir empoisonnés.

Aussi s'en allèrent-ils bientôt tous à la débandade; tandis que les

troupes anglaises, se voyant ainsi délaissées, tirèrent pays de leur

côté et se rabattirent sur Albany. Dans cette ville, la discorde

continuant parmi les chefs, pendant que l'épidémie sévissait sur les

soldats, les expéditionnaires plantèrent là le drapeau, et lui

tournèrent le dos pour regagner leurs foyers.

--Fameux! s'écria le major, en riant à gorge déployée; fameux!... Mais

ces nouvelles sont-elles certaines?

--Assurément qu'elles le sont, interrompit ici M. de Frontenac, puisque

j'ai moi-même envoyé un Abénaquis dans le camp ennemi. Mon homme y est

arrivé juste au moment où la dissension était à son comble. Il a vu les

Anglais lever le camp et rebrousser chemin; et en revenant, il a

rencontré une bande de Sokoquis qui lui ont appris ce qui venait de se

passer à Albany. Ces pauvres sauvages sont en grande rage contre les

Anglais, tant ils sont convaincus que ces derniers les ont empoisonnés

pour s'en défaire en masse.

N'ayant plus rien à craindre de ce côté-là, j'avais licencié les

milices, et j'allais faire rentrer les troupes dans leurs quartiers

d'hiver, quand, mardi dernier (le 10 octobre), je reçus votre premier

message, qui m'annonçait la présence d'une flotte anglaise dans le bas

du fleuve. Je m'embarquai immédiatement. Le lendemain, je rencontrai

votre second courrier vis-à-vis de Sorel. Les détails circonstanciés

qu'il m'apportait ne me laissant plus aucun doute, je renvoyai le

capitaine Ramesay vers M. de Callières[5] afin de faire descendre ici

les troupes et la majeure partie des milices. Je donnai pareillement mes

ordres, en passant, aux Trois-Rivières, et fis ensuite la plus grande

diligence pour arriver ici.

[Note 5: Alors gouverneur de Montréal.]

--Les troupes de Montréal et des Trois-Rivières, monseigneur,

doivent-elles vous suivre de près?

--J'espère qu'elles seront ici demain, pourvu, toutefois, qu'il ne leur

arrive aucun accident qui les retarde. Car alors tout serait fini;

c'est-à-dire qu'il nous faudra mourir, puisque nous sommes à peine, dans

la ville, deux cents hommes en état de porter les armes. Mais,

n'importe, s'écria le noble vieillard en se levant dans un moment

d'enthousiasme, nous périrons à notre poste, et le bruit de notre

agonie, traversant les mers, s'en ira dire à notre France que les frimas

du Canada ne glacent point le sang de ses enfants.

Je puis compter sur tous; et avec des officiers comme vous, messieurs,

les soldats ne peuvent qu'être braves.

Oh! à propos, monsieur de Bienville, votre belle conduite à la baie

d'Hudson, où vous vous êtes distingué comme volontaire, a attiré mon

attention sur vous; laissez-moi vous récompenser des services que vous y

avez rendus à la France et au Canada, en vous nommant enseigne de la

compagnie de marine commandée par votre frère M. de Maricourt. Monsieur

l'enseigne, donnez-moi la main. Bien! bien! continua le comte qui sentit

la main de François trembler d'émotion dans la sienne, et vit une larme

glisser sur la joue brunie du jeune homme, vous êtes un noble coeur.

Demain matin, vous recevrez votre brevet. Mais quel dommage que le brave

d'Iberville ne soit pas ici! la belle besogne que vous feriez tous

ensemble, messieurs Le Moyne![6]

[Note 6: D'Iberville faisait voile, en ce moment-là, pour la

France. Il revenait de la baie d'Hudson, et avait dessein de se

rendre à Québec, lorsque, dans le golfe, il aperçut la flotte de

Phipps qui remontait le Saint-Laurent. Ce voisinage n'étant pas

sûr, il vira de bord et continua son voyage vers la mère patrie.]

--Mille fois merci de vos bontés pour mes frères et pour moi,

monseigneur! répliqua le jeune homme; soyez certain que ma nouvelle épée

ne se rouillera pas au fourreau.

--Oh! je vous crois sans peine, reprit M. de Frontenac en souriant; mais

l'heure est avancée, et je voudrais faire une ronde de nuit afin de voir

si toutes les gardes sont à leur poste. Venez-vous, monsieur le major?

Or çà, mon cher Bienville, n'oubliez pas que vous êtes mon hôte pendant

toute la durée de votre séjour à Québec.

--J'accepte avec plaisir et reconnaissance, monseigneur. Comme la

soirée n'est pas encore terminée, j'ai envie d'aller serrer la main de

mon bon ami le lieutenant d'Orsy.

--Ah! ah! je comprends! C'est-à-dire que vous voulez en même temps vous

informer de la santé de mademoiselle sa soeur. Elle est très bien, cette

enfant-là. Je vous en félicite d'autant plus sincèrement, qu'il paraît

que vous lui faites un peu la cour. Mais, allons! ne rougissez pas

ainsi; il n'y a rien que de très louable en ce sentiment-là. Allez,

monsieur, ajouta le gouverneur d'un ton plus sérieux en sortant du

château, et mettez à profit les quelques heures de répit que l'ennemi

nous laisse; car Dieu seul sait ce que l'Anglais et demain nous

réservent. Au revoir!

--Au revoir et grand merci, monseigneur, dit Bienville, qui descendit à

pas pressés l'éminence sur laquelle était assis le château, et se

dirigea vers la rue Buade, tandis que le comte de Frontenac et le major

Prevost s'engageaient dans la rue Saint-Louis.

Ainsi que la nature à la veille des grandes crises, la ville reposait

silencieuse, et les volets de chaque habitation étaient clos de façon à

ne laisser passer aucun jet de lumière, si lumière il y avait au dedans.

Car on n'aurait pu dire si les habitants de la ville sommeillaient, ou

si le danger prochain qui s'annonçait menaçant les tenait éveillés.

Bienville, dont l'impatience paraissait croître à mesure qu'il avançait,

doubla le pas, s'engagea bientôt et disparut dans l'ombre de la rue

Buade, dont les échos, subitement réveillés, semblaient reprocher à ce

passant tardif d'oser troubler ainsi leur repos.

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 8 / 52 题