NON. LA-HAUT

Tout à coup, Dea, se dégageant de l’embrassement de Gwynplaine,

se souleva. Elle appuyait ses deux mains sur son cœur, comme

pour l’empêcher de se déranger.

--Qu’est-ce que j’ai? dit-elle. J’ai quelque chose. La joie,

cela étouffe. Ce n’est rien. C’est bon. En reparaissant, ô mon

Gwynplaine, tu m’as donné un coup. Un coup de bonheur. Tout le

ciel qui vous entre dans le cœur, c’est un enivrement. Toi

absent, je me sentais expirer. La vraie vie qui s’en allait, tu

me l’as rendue. J’ai eu en moi comme un déchirement, le

déchirement des ténèbres, et j’ai senti monter la vie, une vie

ardente, une vie de fièvre et de délices. C’est extraordinaire,

cette vie-là, que tu viens de me donner. Elle est si céleste

qu’on souffre un peu. C’est comme si l’âme grandissait et avait

de la peine à tenir dans notre corps. Cette vie des séraphins,

cette plénitude, elle reflue jusqu’à ma tête, et me pénètre.

J’ai comme un battement d’ailes dans la poitrine. Je me sens

étrange, mais bien heureuse. Gwynplaine, tu m’as ressuscitée.

Elle rougit, puis pâlit, puis rougit encore, et tomba.

--Hélas! dit Ursus, tu l’as tuée.

Gwynplaine étendit les bras vers Dea. L’angoisse suprême

survenant dans la suprême extase, quel choc! Il fût lui-même

tombé, s’il n’eût eu à la soutenir.

--Dea! cria-t-il frémissant, qu’est-ce que tu as?

--Rien, dit-elle. Je t’aime.

Elle était dans les bras de Gwynplaine comme un linge qu’on a

ramassé. Ses mains pendaient.

Gwynplaine et Ursus couchèrent Dea sur le matelas. Elle dit

faiblement:

--Je ne respire pas couchée.

Ils la mirent sur son séant.

Ursus dit:

--Un oreiller!

Elle répondit:

--Pourquoi? j’ai Gwynplaine.

Et elle posa sa tête sur l’épaule de Gwynplaine, assis derrière

elle et la soutenant, l’œil plein d’un égarement infortuné.

--Ah! dit-elle, comme je suis bien!

Ursus lui avait saisi le poignet, et comptait les pulsations de

l’artère. Il ne hochait pas le front, il ne disait rien, et l’on

ne pouvait deviner ce qu’il pensait qu’aux rapides mouvements de

ses paupières, s’ouvrant et se refermant convulsivement, comme

pour empêcher un flot de larmes de sortir.

--Qu’a-t-elle? demanda Gwynplaine.

Ursus appuya son oreille contre le flanc gauche de Dea.

Gwynplaine répéta ardemment sa question, en tremblant qu’Ursus ne

lui répondit.

Ursus regarda Gwynplaine, puis Dea. Il était livide. Il dit:

--Nous devons être à la hauteur de Canterbury. La distance d’ici

à Gravesend n’est pas très grande. Nous aurons beau temps toute

la nuit. Il n’y a pas à craindre d’attaque en mer, parce que les

flottes de guerre sont sur la côte d’Espagne. Nous aurons un bon

passage.

Dea, ployée et de plus en plus pâle, pétrissait dans ses doigts

convulsifs l’étoffe de sa robe. Elle eut un soupir

inexprimablement pensif, et murmura:

--Je comprends ce que c’est. Je meurs.

Gwynplaine se leva terrible. Ursus soutint Dea.

--Mourir! Toi mourir! non, cela ne sera pas. Tu ne peux pas

mourir. Mourir à présent! mourir tout de suite! c’est

impossible. Dieu n’est pas féroce. Te rendre et te reprendre

dans la même minute! Non. Ces choses-là ne se font pas. Alors

c’est que Dieu voudrait qu’on doute de lui. Alors c’est que tout

serait un piège, la terre, le ciel, le berceau des enfants,

l’allaitement des mères, le cœur humain, l’amour, les étoiles!

c’est que Dieu serait un traître et l’homme une dupe! c’est

qu’il n’y aurait rien! c’est qu’il faudrait insulter la

création! c’est que tout serait un abîme! Tu ne sais ce que tu

dis, Dea! tu vivras. J’exige que tu vives. Tu dois m’obéir.

Je suis ton mari et ton maître. Je te défends de me quitter. Ah

ciel! Ah misérables hommes! Non, cela ne se peut pas. Et je

resterais sur cette terre après toi! Cela est tellement

monstrueux qu’il n’y aurait plus de soleil. Dea, Dea,

remets-toi. C’est un petit moment d’angoisse qui va passer. On

a quelquefois des frissons, et puis on n’y pense plus. J’ai

absolument besoin que tu te portes bien et que tu ne souffres

plus. Toi mourir! qu’est-ce que je t’ai fait? D’y penser, ma

raison s’en va. Nous sommes l’un à l’autre, nous nous aimons.

Tu n’as pas de motif de t’en aller. Ce serait injuste. Ai-je

commis des crimes? Tu m’as pardonné d’ailleurs. Oh! tu ne veux

pas que je devienne un désespéré, un scélérat, un furieux, un

damné! Dea! je t’en prie, je t’en conjure, je t’en supplie à

mains jointes, ne meurs pas.

Et, crispant ses poings dans ses cheveux, agonisant d’épouvanté,

étouffé de pleurs, il se jeta à ses pieds.

--Mon Gwynplaine, dit Dea, ce n’est pas ma faute.

Il lui vint aux lèvres un peu d’écume rose qu’Ursus essuya d’un

pan de la robe sans que Gwynplaine prosterné le vît. Gwynplaine

tenait les pieds de Dea embrassés, et l’implorait avec toutes

sortes de mots confus.

--Je te dis que je ne veux pas. Toi, mourir! je n’en ai pas la

force. Mourir oui, mais ensemble. Pas autrement. Toi mourir,

Dea! Il n’y a pas moyen que j’y consente. Ma divinité! mon

amour! comprends donc que je suis là. Je te jure que tu vivras.

Mourir! mais c’est qu’alors tu ne te figures pas ce que je

deviendrais après ta mort. Si tu avais l’idée du besoin que j’ai

de ne pas te perdre, tu verrais que c’est positivement

impossible, Dea! Je n’ai que toi, vois-tu. Ce qui m’est arrivé

est extraordinaire. Tu ne t’imagines pas que je viens de

traverser toute la vie en quelques heures. J’ai reconnu une

chose, c’est qu’il n’y avait rien du tout. Toi, tu existes. Si

tu n’y es pas, l’univers n’a plus de sens. Reste. Aie pitié de

moi. Puisque tu m’aimes, vis. Je viens de te retrouver, c’est

pour te garder. Attends un peu. On ne s’en va pas comme cela

quand on est à peine ensemble depuis quelques instants. Ne

t’impatiente pas. Ah! mon Dieu, que je souffre! Tu ne m’en

veux pas, n’est-ce pas? Tu comprends bien que je n’ai pas pu

faire autrement puisque c’est le wapentake qui est venu me

chercher. Tu vas voir que tu vas respirer mieux tout à l’heure.

Dea, tout vient de s’arranger. Nous allons être heureux. Ne me

mets pas au désespoir. Dea! je ne t’ai rien fait!

Ces paroles n’étaient pas dites, mais sanglotées. On y sentait

un mélange d’accablement et de révolte. Il sortait de la

poitrine de Gwynplaine un gémissement qui eût attiré des colombes

et un rugissement qui eût fait reculer des lions.

Dea lui répondit, d’une voix de moins en moins distincte,

s’arrêtant presque à chaque mot:

--Hélas! c’est inutile. Mon bien-aimé, je vois bien que tu fais

ce que tu peux. Il y a une heure, je voulais mourir, à présent

je ne voudrais plus. Gwynplaine, mon Gwynplaine adoré, comme

nous avons été heureux! Dieu t’avait mis dans ma vie, il me

retire de la tienne. Voilà que je m’en vais. Tu te souviendras

de la Green-Box, n’est-ce pas? et de ta pauvre petite Dea

aveugle? Tu te souviendras de ma chanson. N’oublie pas mon son

de voix, et la manière dont je te disais: Je t’aime! Je

reviendrai te le dire, la nuit, quand tu dormiras. Nous nous

étions retrouvés, mais c’était trop de joie. Cela devait finir

tout de suite. C’est décidément moi qui pars la première.

J’aime bien mon père Ursus, et notre frère Homo. Vous êtes bons.

L’air manque ici. Ouvrez la fenêtre. Mon Gwynplaine, je ne te

l’ai pas dit, mais parce qu’il y a eu une fois une femme qui est

venue, j’ai été jalouse. Tu ne sais même pas de qui je veux

parler. Pas vrai? Couvrez-moi les bras. J’ai un peu froid. Et

Fibi? et Vinos? où sont-elles? On finit par aimer tout le

monde. On prend en amitié les personnes qui vous ont vu être

heureux. On leur sait gré d’avoir été là pendant qu’on était

content. Pourquoi tout cela est-il passé? Je n’ai pas bien

compris ce qui est arrivé depuis deux jours. Maintenant je

meurs. Vous me laisserez dans ma robe. Tantôt en la mettant je

pensais bien que ce serait mon suaire. Je veux la garder. Il y

a des baisers de Gwynplaine dessus. Oh! j’aurais pourtant bien

voulu vivre encore. Quelle vie charmante nous avions dans notre

pauvre cabane qui roulait! On chantait. J’écoutais les

battements de mains! Comme c’était bon, n’être jamais séparés!

Il me semblait que j’étais dans un nuage avec vous, je me rendais

bien compte de tout, je distinguais un jour de l’autre, quoique

aveugle, je reconnaissais que c’était le matin parce que

j’entendais Gwynplaine, je reconnaissais que c’était la nuit

parce que je rêvais de Gwynplaine. Je sentais autour de moi une

enveloppe qui était son âme. Nous nous sommes doucement adorés.

Tout cela s’en va, et il n’y aura plus de chansons. Hélas! ce

n’est donc pas possible de vivre encore! Tu penseras à moi, mon

bien-aimé.

Sa voix allait s’affaiblissant. La décroissance lugubre de

l’agonie lui ôtait l’haleine. Elle repliait son pouce sous ses

doigts, signe que la dernière minute approche. Le bégaiement de

l’ange commençant semblait s’ébaucher dans le doux râle de la

vierge.

Elle murmura:

--Vous vous souviendrez, n’est-ce pas, parce que ce serait bien

triste que je sois morte si l’on ne se souvenait pas de moi.

J’ai quelquefois été méchante. Je vous demandée tous pardon. Je

suis bien certaine que, si le bon Dieu avait voulu, comme nous ne

tenons pas beaucoup de place, nous aurions encore été heureux,

mon Gwynplaine, puisqu’on aurait gagné sa vie et qu’on aurait été

ensemble dans un autre pays, mais le bon Dieu n’a pas voulu. Je

ne sais pas du tout pourquoi je meurs. Puisque je ne me

plaignais pas d’être aveugle, je n’offensais personne. Je

n’aurais pas mieux demandé que de rester toujours aveugle à côté

de toi. Oh! comme c’est triste de s’en aller!

Ses paroles haletaient, et s’éteignaient l’une après l’autre,

comme si l’on eût soufflé dessus. On ne l’entendait presque

plus.

--Gwynplaine, reprit-elle, n’est-ce pas? tu penseras à moi.

J’en aurai besoin, quand je serai morte.

Et elle ajouta:

--Oh! retenez-moi!

Puis, après un silence, elle dit:

--Viens me rejoindre le plus tôt que tu pourras. Je vais être

bien malheureuse sans toi, même avec Dieu. Ne me laisse pas trop

longtemps seule, mon doux Gwynplaine! C’est ici qu’était le

paradis. Là-haut, ce n’est que le ciel. Ah! j’étouffe! Mon

bien-aimé, mon bien-aimé, mon bien-aimé!

--Grâce! cria Gwynplaine.

--Adieu! dit-elle.

--Grâce! répéta Gwynplaine.

Et il colla sa bouche aux belles mains glacées de Dea.

Elle fut un moment comme si elle ne respirait plus.

Puis elle se haussa sur ses coudes, un profond éclair traversa

ses yeux, et elle eut un ineffable sourire. Sa voix éclata,

vivante.

--Lumière! cria-t-elle. Je vois.

Et elle expira.

Elle retomba étendue et immobile sur le matelas.

--Morte, dit Ursus.

Et le pauvre vieux bonhomme, comme s’écroulant sous le désespoir,

prosterna sa tête chauve et enfouit son visage sanglotant dans

les plis de la robe aux pieds de Dea. Il demeura là, évanoui.

Alors Gwynplaine fut effrayant.

Il se dressa debout, leva le front, et considéra au-dessus de sa

tête l’immense nuit.

Puis, vu de personne, regardé pourtant peut-être dans ces

ténèbres par quelqu’un d’invisible, il étendit les bras vers la

profondeur d’en haut, et dit:

--Je viens.

Et il se mit à marcher, dans la direction du bord, sur le pont du

navire, comme si une vision l’attirait.

A quelques pas c’était l’abîme.

Il marchait lentement, il ne regardait pas à ses pieds.

Il avait le sourire que Dea venait d’avoir.

Il allait droit devant lui. Il semblait voir quelque chose. Il

avait dans la prunelle une lueur qui était comme la réverbération

d’une âme aperçue au loin.

Il cria:--Oui!

A chaque pas il se rapprochait du bord.

Il marchait tout d’une pièce, les bras levés, la tête renversée

en arrière, l’œil fixe, avec un mouvement de fantôme.

Il avançait sans hâte et sans hésitation, avec une précision

fatale, comme s’il n’eût pas eu tout près le gouffre béant et la

tombe ouverte.

Il murmurait:--Sois tranquille. Je te suis. Je distingue très

bien le signe que tu me fais.

Il ne quittait pas des yeux un point du ciel, au plus haut de

l’ombre. Il souriait.

Le ciel était absolument noir, il n’y avait plus d’étoiles, mais

évidemment il en voyait une.

Il traversa le tillac.

Après quelques pas rigides et sinistres, il parvint à l’extrême

bord.

--J’arrive, dit-il. Dea, me voilà.

Et il continua de marcher. Il n’y avait pas de parapet. Le vide

était devant lui. Il y mit le pied.

Il tomba.

La nuit était épaisse et sourde, l’eau était profonde. Il

s’engloutit. Ce fut une disparition calme et sombre. Personne

ne vit ni n’entendit rien. Le navire continua de voguer et le

fleuve de couler.

Peu après le navire entra dans l’océan.

Quand Ursus revint à lui, il ne vit plus Gwynplaine, et il

aperçut près du bord Homo qui hurlait dans l’ombre en regardant

la mer.

* * * * *

Au bas de la dernière page du manuscrit de l’_Homme qui Rit_, se

trouve la note suivante:

Terminé le 23 août 1868, à dix heures et demie du matin.

Bruxelles, 4, place des Barricades.

Ce livre, dont la plus grande partie a été écrite à Guernesey,

a été commencé à Bruxelles le 21 juillet 1866, et fini à

Bruxelles le 23 août 1868.

L'homme Qui Rit · 第 247 / 247 题