Gwynplaine poussa un cri:
--C’est toi, loup!
Homo remua la queue. Ses yeux brillaient dans l’ombre. Il
regardait Gwynplaine.
Puis il se remit à lui lécher les mains. Gwynplaine demeura un
moment comme ivre. La rentrée immense de l’espérance, il avait
cette secousse. Homo, quelle apparition! Depuis quarante-huit
heures, il avait épuisé ce qu’on pourrait nommer toutes les
variétés du coup de foudre; il lui restait à recevoir le coup de
foudre de la joie. C’était celui-là qui venait de tomber sur
lui. La certitude ressaisie, ou du moins la clarté qui y mène,
la soudaine intervention d’on ne sait quelle clémence mystérieuse
qui est peut-être dans le destin, la vie disant: me voilà! au
plus noir de la tombe, la minute où l’on n’attend plus rien
ébauchant brusquement la guérison et la délivrance, quelque chose
comme le point d’appui retrouvé à l’instant le plus critique de
l’écroulement, Homo était tout cela. Gwynplaine voyait le loup
dans de la lumière.
Cependant Homo s’était retourné. Il fit quelques pas, et regarda
en arrière comme pour voir si Gwynplaine le suivait.
Gwynplaine s’était mis en marche à sa suite. Homo remua la queue
et continua son chemin.
Ce chemin où le loup s’était engagé, c’était la pente du quai de
l’Effroc-stone. Cette pente aboutissait à la berge de la Tamise.
Gwynplaine, conduit par Homo, descendit cette pente.
De temps en temps, Homo tournait la tête pour s’assurer que
Gwynplaine était derrière lui.
Dans de certaines situations suprêmes, rien ne ressemble à une
intelligence comprenant tout comme le simple instinct de la bête
aimante. L’animal est un somnambule lucide.
Il y a des cas où le chien sent le besoin de suivre son maître,
d’autres où il sent le besoin de le précéder. Alors la bête
prend la direction de l’esprit. Le flair imperturbable voit
clair confusément dans notre crépuscule. Se faire guide apparaît
vaguement à la bête comme une nécessité. Sait-elle qu’il y a un
mauvais pas, et qu’il faut aider l’homme à le passer? non
probablement; oui, peut-être; dans tous les cas, quelqu’un le
sait pour elle; nous l’avons dit déjà, bien souvent dans la vie
d’augustes secours qu’on croit venir d’en bas viennent d’en haut.
On ne sait pas toutes les figures que peut prendre Dieu. Quelle
est cette bête? la providence.
Parvenu sur la berge, le loup s’avança en aval sur l’étroite
langue de terre qui longeait la Tamise.
Il ne poussait aucun cri, il n’aboyait pas, il cheminait muet.
Homo, en toute occasion, suivait son instinct et faisait son
devoir, mais avait la réserve pensive du proscrit.
Après une cinquantaine de pas, il s’arrêta. Une estacade
s’offrait à droite. A l’extrémité de cette estacade, espèce
d’embarcadère sur pilotis, on entrevoyait une masse obscure qui
était un assez gros navire. Sur le pont de ce navire, vers la
proue, il y avait une clarté presque indistincte, qui ressemblait
à une veilleuse prête à s’éteindre.
Le loup s’assura une dernière fois que Gwynplaine était là, puis
bondit sur l’estacade, long corridor plancheié et goudronné,
porté par une claire-voie de madriers, et sous lequel coulait
l’eau du fleuve. En quelques instants, Homo et Gwynplaine
arrivèrent à la pointe.
Le bâtiment amarré au bout de l’estacade était une de ces panses
de Hollande à double tillac rasé, l’un à l’avant, l’autre à
l’arrière, ayant, à la mode japonaise, entre les deux tillacs, un
compartiment profond à ciel ouvert où l’on descendait par une
échelle droite et qu’on emplissait de tous les colis de la
cargaison. Cela faisait deux gaillards, l’un à la proue, l’autre
à la poupe, comme à nos vieilles pataches de rivière, avec un
creux au milieu. Le chargement lestait ce creux. Les galiotes
de papier que font les enfants ont à peu près cette forme. Sous
les tillacs étaient les cabines communiquant par des portes avec
ce compartiment central et éclairées de hublots percés dans le
bordage. En arrimant la cargaison, on ménageait des passages
entre les colis. Les deux mâts de ces panses étaient plantés
dans les deux tillacs. Le mât de proue s’appelait le Paul, le
mât de poupe s’appelait le Pierre, le navire étant conduit par
ses deux mâts comme l’église par ses deux apôtres. Une
passerelle, faisant passavant, allait, comme un pont chinois,
d’un tillac à l’autre, par-dessus le compartiment du centre.
Dans les mauvais temps, les deux garde-fous de la passerelle
s’abaissaient à droite et à gauche, au moyen d’un mécanisme, ce
qui faisait un toit sur le compartiment creux, de sorte que le
navire, dans les grosses mers, était hermétiquement fermé. Ces
barques, très massives, avaient pour barre une poutre, la force
du gouvernail devant se proportionner à la lourdeur du gabarit.
Trois hommes, le patron avec deux matelots, plus un enfant, le
mousse, suffisaient à manœuvrer ces pesantes machines de mer.
Les tillacs d’avant et d’arrière de la panse étaient, nous
l’avons dit déjà, sans parapet. Cette panse-ci était une large
coque ventrue toute noire sur laquelle on lisait en lettres
blanches, visibles dans la nuit: _Vograat. Rotterdam_.
A cette époque, divers événements de mer, et, tout récemment, la
catastrophe des huit vaisseaux du baron de Pointi[1] au cap
Carnero, en forçant toute la flotte française de refluer sur
Gibraltar, avaient balayé la Manche et nettoyé de tout navire de
guerre le passage entre Londres et Rotterdam, ce qui permettait
aux bâtiments marchands d’aller et venir sans escorte.
[1] 21 avril 1705.
Le bateau sur lequel on lisait _Vograat_, et près duquel
Gwynplaine était parvenu, touchait l’estacade par le bâbord de
son tillac d’arrière presque à niveau. C’était comme une marche
à descendre; Homo d’un saut, et Gwynplaine d’une enjambée, furent
dans le navire. Tous deux se trouvèrent sur le pont d’arrière.
Le pont était désert et l’on n’y voyait aucun mouvement; les
passagers, s’il y en avait, et c’était probable, étaient à bord,
vu que le bâtiment était prêt à partir, et que l’arrimage était
terminé, ce qu’indiquait la plénitude du compartiment creux,
encombré de balles et de caisses. Mais ils étaient sans doute
couchés et probablement endormis dans les chambres de
l’entre-pont sous les tillacs, la traversée devant se faire la
nuit. En pareil cas, les passagers n’apparaissent sur le pont
que le lendemain matin, au réveil. Quant à l’équipage, il
soupait vraisemblablement, en attendant l’instant très prochain
du départ, dans le réduit qu’on appelait alors «la cabine
matelote». De là la solitude des deux points de poupe et de
proue reliés par la passerelle.
Le loup sur l’estacade avait presque couru; sur le navire il se
mit à marcher lentement, comme avec discrétion. Il remuait la
queue, non plus joyeusement, mais avec l’oscillation faible et
triste du chien inquiet. Il franchit, précédant toujours
Gwynplaine, le tillac d’arrière, et il traversa le passavant.
Gwynplaine, en entrant sur la passerelle, aperçut devant lui une
lueur. C’était la clarté qu’il avait vue de la berge. Une
lanterne était posée à terre au pied du mât d’avant; la
réverbération de cette lanterne découpait en noir sur l’obscur
fond de nuit une silhouette qui avait quatre roues. Gwynplaine
reconnut l’antique cahute d’Ursus.
Cette pauvre masure de bois, charrette et cabane, où avait roulé
son enfance, était amarrée au pied du mât par de grosses cordes
dont on voyait les nœuds dans les roues. Après avoir été si
longtemps hors de service, elle était absolument caduque; rien ne
délabre les hommes et les choses comme l’oisiveté; elle avait un
penchement misérable. La désuétude la faisait toute paralytique,
et, de plus, elle avait cette maladie irrémédiable, la
vieillesse. Son profil informe et vermoulu fléchissait avec une
attitude de ruine. Tout ce dont elle était faite offrait un
aspect d’avarie, les fers étaient rouillés, les cuirs étaient
gercés, les bois étaient cariés. Les fêlures rayaient le vitrage
de l’avant que traversait un rayon de la lanterne. Les roues
étaient cagneuses. Les parois, le plancher et les essieux
semblaient épuisés de fatigue, l’ensemble avait on ne sait quoi
d’accablé et de suppliant. Les deux pointes dressées du brancard
avaient l’air de deux bras levés au ciel. Toute la baraque était
disloquée. Dessous, on distinguait la chaîne d’Homo, pendante.
Retrouver sa vie, sa félicité, son amour, et y courir éperdument,
et se précipiter dessus, il semble que ce soit la loi et que la
nature le veuille ainsi. Oui, excepté dans les cas de
tremblement profond. Qui sort, tout ébranlé et tout désorienté,
d’une série de catastrophes pareilles à des trahisons, devient
prudent, même dans la joie, redoute d’apporter sa fatalité à ceux
qu’il aime, se sent lugubrement contagieux, et n’avance dans le
bonheur qu’avec précaution. Le paradis se rouvre; avant d’y
rentrer, on l’observe.
Gwynplaine, chancelant sous les émotions, regardait.
Le loup était allé silencieusement se coucher près de sa chaîne.