Gwynplaine sortit de la maison, et se mit à explorer dans tous
les sens le Tarrinzeau-fleld; il alla partout où, la veille, on
voyait un tréteau, une tente, ou une cahute. Il n’y avait plus
rien. Il frappa aux échoppes, quoique sachant très bien qu’elles
étaient inhabitées. Il cogna à tout ce qui ressemblait à une
fenêtre, ou à une porte. Pas une voix ne sortit de cette
obscurité. Quelque chose comme la mort était venu là.
La fourmilière avait été écrasée. Visiblement une mesure de
police avait été prise. Il y avait eu ce qu’on appellerait de
nos jours une razzia. Le Tarrinzeau-field était plus que désert,
il était désolé, et l’on y sentait dans tous les recoins le
grattement d’une griffe féroce. On avait pour ainsi dire
retourné les poches de ce misérable champ de foire, et tout vidé.
Gwynplaine, après avoir tout fouillé, quitta le bowling-green,
entra dans les rues tortueuses de l’extrémité appelée
l’East-point, et se dirigea vers la Tamise.
Il franchit quelques zigzags de ce réseau de ruelles où il n’y
avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l’air le
frais de l’eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et
brusquement il se trouva devant un parapet. C’était le parapet
de l’Effroc-stone.
Ce parapet bordait un tronçon de quai très court et très étroit.
Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s’enfonçait à pic
dans une eau obscure.
Gwynplaine s’arrêta à ce parapet, s’y accouda, prit sa tête dans
ses mains, et se mit à penser, ayant cette eau au-dessous de lui.
Regardait-il l’eau? Non. Que regardait-il? L’ombre. Non pas
l’ombre hors de lui, mais l’ombre au dedans de lui.
Dans le mélancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas
attention, dans cette profondeur extérieure où son regard
n’entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues
et de mâts. Sous l’Effroc-stone, il n’y avait que le flot, mais
le quai en aval s’abaissait en rampe insensible et aboutissait, à
quelque distance, à une berge que longeaient plusieurs bateaux,
les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la
terre par de petits promontoires d’amarrage, construits exprès,
en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches. Ces
navires, les uns amarrés, les autres à l’ancre, étaient
immobiles. On n’y entendait ni marcher ni parler; la bonne
habitude des matelots étant de dormir le plus qu’ils peuvent et
de ne se lever que pour la besogne. S’il y avait quelqu’un de
ces bâtiments qui dût partir dans la nuit à l’heure de la marée,
on n’y était pas encore réveillé.
On voyait à peine les coques, grosses ampoules noires, et les
agrès, fils mêlés d’échelles. C’était livide et confus. Ça et
là un falot rouge piquait la brume.
Gwynplaine ne percevait rien de tout cela. Ce qu’il considérait,
c’était la destinée.
Il songeait, visionnaire éperdu devant la réalité inexorable.
Il lui semblait entendre derrière lui quelque chose comme un
tremblement de terre. C’était le rire des lords.
Ce rire, il venait d’en sortir. Il en était sorti souffleté.
Souffleté par qui?
Par son frère.
Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se réfugiant, oiseau
blessé, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l’amour,
qu’avait-il trouvé?
Les ténèbres.
Personne.
Tout disparu.
Ces ténèbres, il les comparait au songe qu’il avait fait.
Quel écroulement!
Gwynplaine venait d’arriver à ce bord sinistre, le vide. La
Green-Box partie, c’était l’univers évanoui.
La fermeture de son âme venait de se faire.
Il songeait.
Qu’avait-il pu se passer? Où étaient-ils? On les avait enlevés
évidemment. Sa destinée avait été sur lui Gwynplaine un coup, la
grandeur, et sur eux un contre-coup, l’anéantissement. Il était
clair qu’il ne les reverrait jamais. On avait pris des
précautions pour cela. Et l’on avait fait en même temps main
basse sur tout ce qui habitait le champ de foire, à commencer par
Nicless et Govicum, afin qu’aucun renseignement ne pût lui être
donné. Dispersion inexorable. Cette redoutable force sociale,
en même temps qu’elle le pulvérisait, lui, à la chambre des
lords, les avait broyés, eux, dans leur pauvre cabane. Ils
étaient perdus. Dea était perdue. Perdue pour lui. A jamais.
Puissances du ciel! où était-elle? Et il n’avait pas été là
pour la défendre!
Faire des conjectures sur des absents qu’on aime, c’est se mettre
à la question. Il s’infligeait cette torture. A chaque coin
qu’il s’enfonçait, à chaque supposition qu’il faisait, il avait
un sombre rugissement intérieur.
A travers une succession d’idées poignantes, il se souvenait de
l’homme évidemment funeste qui lui avait dit se nommer
Barkilphedro. Cet homme lui avait écrit dans le cerveau quelque
chose d’obscur qui à présent reparaissait, et cela avait été
écrit d’une encre si horrible que c’était maintenant des lettres
de feu, et Gwynplaine voyait flamboyer au fond de sa pensée ces
paroles énigmatiques, aujourd’hui expliquées: _Le destin n’ouvre
pas une porte sans en fermer une autre._
Tout était consommé. Les dernières ombres étaient sur lui. Tout
homme peut avoir dans sa destinée une fin du monde pour lui seul.
Cela s’appelle le désespoir. L’âme est pleine d’étoiles
tombantes.
Voilà donc où il en était!
Une fumée avait passé. Il avait été mêlé à cette fumée. Elle
s’était épaissie sur ses yeux; elle était entrée dans son
cerveau. Il avait été, au dehors, aveuglé; au dedans, enivré.
Cela avait duré le temps qu’une fumée passe. Puis tout s’était
dissipé, la fumée et sa vie. Réveillé de ce rêve, il se
retrouvait seul.
Tout évanoui. Tout en allé. Tout perdu. La nuit. Rien.
C’était là son horizon.
Il était seul.
Seul a un synonyme: mort.
Le désespoir est un compteur. Il tient à faire son total. Rien
ne lui échappe. Il additionne tout, il ne fait pas grâce des
centimes. Il reproche à Dieu les coups de tonnerre et les coups
d’épingle. Il veut savoir à quoi s’en tenir sur le destin. Il
raisonne, pèse et calcule.
Sombre refroidissement extérieur sous lequel continue de couler
la lave ardente.
Gwynplaine s’examina, et examina le sort.
Le coup d’œil en arrière; résumé redoutable.
Quand on est au haut de la montagne, on regarde le précipice.
Quand on est au fond de la chute, on regarde le ciel.
Et l’on se dit: J’étais là!
Gwynplaine était tout en bas du malheur. Et comme cela était
venu vite! Promptitude hideuse de l’infortune. Elle est si
lourde qu’on la croirait lente. Point. Il semble que la neige
doit avoir, étant froide, la paralysie de l’hiver, et, étant
blanche, l’immobilité du linceul. Tout cela est démenti par
l’avalanche!
L’avalanche, c’est la neige devenue fournaise. Elle reste
glacée, et dévore. L’avalanche avait enveloppé Gwynplaine. Il
avait été arraché comme un haillon, déraciné comme un arbre,
précipité comme une pierre.
Il récapitula sa chute. Il se fit des demandes et des réponses.
La douleur est un interrogatoire. Aucun juge n’est minutieux
comme la conscience instruisant son propre procès.
Quelle quantité de remords y avait-il dans son désespoir?
Il voulut s’en rendre compte et disséqua sa conscience;
vivisection douloureuse.
Son absence avait produit une catastrophe. Cette absence
avait-elle dépendu de lui? Dans tout ce qui venait de se passer,
avait-il été libre? Point. Il s’était senti captif. Ce qui
l’avait arrêté et retenu, qu’était-ce? Une prison? non. Une
chaîne? non. Qu’était-ce donc? une glu. Il avait été embourbé
dans de la grandeur.
A qui cela n’est-il pas arrivé, d’être libre en apparence, et de
se sentir les ailes empêtrées?
Il y avait eu quelque chose comme un panneau tendu. Ce qui est
d’abord tentation finit par être captivité.
Toutefois, et sur ce point sa conscience le pressait, ce qui
s’était offert, l’avait-il simplement subi? Non. Il l’avait
accepté.
Qu’il lui eût été fait violence et surprise dans une certaine
mesure, cela était vrai; mais lui, de son côté, dans une certaine
mesure, il s’était laissé faire. S’être laissé enlever, ce
n’était pas sa faute; s’être laissé enivrer, c’avait été sa
défaillance. Il y avait eu un moment, moment décisif, où la
question avait été posée; ce Barkilphedro l’avait mis en face
d’un dilemme, et avait nettement donné à Gwynplaine l’occasion de
résoudre son sort d’un mot. Gwynplaine pouvait dire non. Il
avait dit oui.
De ce oui, prononcé dans l’étourdissement, tout avait découlé.
Gwynplaine le comprenait. Arrière-goût amer du consentement.
Cependant, car il se débattait, était-ce donc un si grand tort de
rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son héritage,
dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aïeux, et,
orphelin, dans le nom de son père? Qu’avait-il accepté? une
restitution. Faite par qui? par la providence.
Alors il sentait une révolte. Acceptation stupide! quel marché
il avait fait! quel échange inepte! Il avait traité à perte
avec cette providence. Quoi donc! pour avoir deux millions de
rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou
douze palais, pour avoir des hôtels à la ville et des châteaux à
la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des
carrosses, et des armoiries, pour être juge et législateur, pour
être couronné et en robe de pourpre comme un roi, pour être baron
et marquis, pour être pair d’Angleterre, il avait donné la
baraque d’Ursus et le sourire de Dea! Pour une immensité
mouvante où l’on s’engloutit et où l’on naufrage, il avait donné
le bonheur! Pour l’océan, il avait donné la perle. O insensé!
ô imbécile! ô dupe!
Mais pourtant, et ici l’objection renaissait sur un terrain
solide, dans cette fièvre de la haute fortune qui l’avait saisi,
tout n’avait pas été malsain. Peut-être y aurait-il eu égoïsme
dans la renonciation, peut-être y avait-il devoir dans
l’acceptation. Brusquement transformé en lord, que devait-il
faire? La complication de l’événement produit la perplexité de
l’esprit. C’est ce qui lui était arrivé. Le devoir donnant des
ordres en sens inverse, le devoir de tous les côtés à la fois, le
devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet
effarement. C’était cet effarement qui l’avait paralysé,
notamment dans ce trajet de Corleone-lodge à la chambre des
lords, auquel il n’avait pas résisté. Ce que, dans la vie, on
appelle monter, c’est passer de l’itinéraire simple à
l’itinéraire inquiétant. Où est désormais la ligne droite?
Envers qui est le premier devoir? Est-ce envers ses proches?
Est-ce envers le genre humain? Ne passe-t-on pas de la petite
famille à la grande? On monte, et l’on sent sur son honnêteté un
poids qui s’accroît. Plus haut, on se sent plus obligé.
L’élargissement du droit agrandit le devoir. On a l’obsession,
l’illusion peut-être, de plusieurs routes s’offrant en même
temps, et à l’entrée de chacune d’elles on croit voir le doigt
indicateur de la conscience. Où aller? Sortir? rester?
avancer? reculer? que faire? Que le devoir ait des carrefours,
c’est étrange. La responsabilité peut être un labyrinthe.
Et quand un homme contient une idée, quand il est l’incarnation
d’un fait, quand il est homme symbole en même temps qu’homme en
chair et en os, la responsabilité n’est-elle pas plus troublante
encore? De là la soucieuse docilité et l’anxiété muette de
Gwynplaine; de là son obéissance à la sommation de siéger.
L’homme pensif est souvent homme passif. Il lui avait semblé
entendre le commandement même du devoir. Cette entrée dans un
lieu où l’on peut discuter l’oppression et la combattre,
n’était-ce point la réalisation d’une de ses aspirations les plus
profondes? Quand la parole lui était donnée, à lui formidable
échantillon social, à lui spécimen vivant du bon plaisir sous
lequel depuis six mille ans râle le genre humain, avait-il le
droit de la refuser? avait-il le droit d’ôter sa tête de dessous
la langue de feu tombant d’en haut et venant se poser sur lui?
Dans l’obscur et vertigineux débat de la conscience, que
s’était-il dit? ceci:--Le peuple est un silence. Je serai
l’immense avocat de ce silence. Je parlerai pour les muets. Je
parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants.
C’est là le but de mon sort. Dieu veut ce qu’il veut, et il le
fait. Certes, cette gourde de ce Hardquanonne où était la
métamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant
qu’elle ait flotté quinze ans sur la mer, dans les houles, dans
les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colère ne lui
ait fait aucun mal. Je vois pourquoi. Il y a des destinées à
secret; moi, j’ai la clef de la mienne, et j’ouvre mon énigme.
Je suis prédestiné! j’ai une mission. Je serai le lord des
pauvres. Je parlerai pour tous les taciturnes désespérés. Je
traduirai les bégaiements. Je traduirai les grondements, les
hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal
prononcées, les voix inintelligibles, et tous ces cris de bêtes
qu’à force d’ignorance et de souffrance on fait pousser aux
hommes. Le bruit des hommes est inarticulé comme le bruit du
vent; ils crient. Mais on ne les comprend pas, crier ainsi
équivaut à se taire, et se taire est leur désarmement.
Désarmement forcé qui réclame le secours. Moi, je serai le
secours. Moi, je serai la dénonciation. Je serai le Verbe du
Peuple. Grâce à moi, on comprendra. Je serai la bouche
sanglante dont le bâillon est arraché. Je dirai tout. Ce sera
grand.
Oui, parler pour les muets, c’est beau; mais parler aux sourds,
c’est triste. C’était là la seconde partie de son aventure.
Hélas! il avait avorté.
Il avait avorté irrémédiablement.
Cette élévation à laquelle il avait cru, cette haute fortune,
cette apparence, s’était effondrée sous lui.
Quelle chute! tomber dans l’écume du rire.
Il se croyait fort, lui qui, pendant tant d’années, avait flotté,
âme attentive, dans la vaste diffusion des souffrances, lui qui
rapportait de toute cette ombre un cri lamentable. Il était venu
s’échouer à ce colossal écueil, la frivolité des heureux. Il se
croyait un vengeur, il était un clown. Il croyait foudroyer, il
avait chatouillé. Au lieu de l’émotion, il avait recueilli la
moquerie. Il avait sangloté, on était entré en joie. Sous cette
joie, il avait sombré. Engloutissement funèbre.
Et de quoi avait-on ri? De son rire.
Ainsi, cette voie de fait exécrable dont il gardait à jamais la
trace, cette mutilation devenue gaîté à perpétuité, ce rictus
stigmate, image du contentement supposé des nations sous les
oppresseurs, ce masque de joie fait par la torture, cet abîme du
ricanement qu’il portait sur la face, cette cicatrice signifiant
_jussu regis_, cette attestation du crime commis par le roi sur
lui, symbole du crime commis par la royauté sur le peuple entier,
c’était cela qui triomphait de lui, c’était cela qui l’accablait,
c’était l’accusation contre le bourreau qui se tournait en
sentence contre la victime! Prodigieux déni de justice. La
royauté, après avoir eu raison de son père, avait raison de lui.
Le mal qu’on avait fait servait de prétexte et de motif au mal
qui restait à faire. Contre qui les lords s’indignaient-ils?
Contre le tortureur? non. Contre le torturé. Ici le trône, là
le peuple; ici Jacques II, là Gwynplaine. Certes, cette
confrontation mettait en lumière un attentat, et un crime. Quel
était l’attentat? se plaindre. Quel était le crime? souffrir.
Que la misère se cache et se taise, sinon elle est lèse-majesté.
Et ces hommes qui avaient traîné Gwynplaine sur la claie du
sarcasme, étaient-ils méchants? non, mais ils avaient, eux
aussi, leur fatalité; ils étaient heureux. Ils étaient bourreaux
sans le savoir. Ils étaient de bonne humeur. Ils avaient trouvé
Gwynplaine inutile. Il s’était ouvert le ventre, il s’était
arraché le foie et le cœur, il avait montré ses entrailles, et
on lui avait crié: Joue ta comédie! Chose navrante, lui-même il
riait. L’affreuse chaîne lui liait l’âme et empêchait sa pensée
de monter jusqu’à son visage. La défiguration allait jusqu’à son
esprit, et, pendant que sa conscience s’indignait, sa face lui
donnait un démenti et ricanait. C’était fini. Il était l’Homme
qui Rit, cariatide du monde qui pleure. Il était une angoisse
pétrifiée en hilarité portant le poids d’un univers de calamité,
et muré à jamais dans la jovialité, dans l’ironie, dans
l’amusement d’autrui; il partageait avec tous les opprimés, dont
il était l’incarnation, cette fatalité abominable d’être une
désolation pas prise au sérieux; on badinait avec sa détresse; il
était on ne sait quel bouffon énorme sorti d’une effroyable
condensation d’infortune, évadé de son bagne, passé dieu, monté
du fond des populaces au pied du trône, mêlé aux constellations,
et, après avoir égayé les damnés, il égayait les élus! Tout ce
qu’il y avait en lui de générosité, d’enthousiasme, d’éloquence,
de cœur, d’âme, de fureur, de colère, d’amour, d’inexprimable
douleur, aboutissait à ceci, un éclat de rire! Et il constatait,
comme il l’avait dit aux lords, que ce n’était point là une
exception, que c’était le fait normal, ordinaire, universel, le
vaste fait souverain tellement amalgamé à la routine de vivre
qu’on ne s’en apercevait plus. Le meurt-de-faim rit, le mendiant
rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa
vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit; la société
humaine est faite de telle façon que toutes les perditions,
toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les
fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent
au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette
grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en
haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre
visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la
monstrueuse parodie que nous appelons le monde; il était ce
spectre.
Destinée incurable.
Il avait crié: Grâce pour les souffrants! En vain.
Il avait voulu éveiller la pitié; il avait éveillé l’horreur.
C’est la loi d’apparition des spectres.
En même temps que spectre, il était homme. C’était là sa
complication poignante. Spectre extérieur, homme intérieur.
Homme, plus qu’aucun peut-être, car son double sort résumait
toute l’humanité. Et en même temps qu’il avait l’humanité en
lui, il la sentait hors de lui.
Il y avait dans son existence de l’infranchissable. Qu’était-il?
un déshérité? non, car il était un lord. Qu’était-il? un lord?
non, car il était un révolté. Il était l’Apporte-lumière;
trouble-fête effrayant. Il n’était pas Satan, certes, mais il
était Lucifer. Il arrivait sinistre, un flambeau à la main.
Sinistre pour qui? pour les sinistres. Redoutable à qui? aux
redoutés. Aussi ils le rejetaient. Entrer parmi eux? Être
accepté? Jamais. L’obstacle qu’il avait sur la face était
affreux, mais l’obstacle qu’il avait dans les idées était plus
insurmontable encore. Sa parole avait paru plus difforme que sa
figure. Il ne pensait pas une pensée possible en ce monde des
grands et des puissants dans lequel une fatalité l’avait fait
naître et dont une autre fatalité l’avait fait sortir. Il y
avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la
société et son esprit, une muraille. En se mêlant, dès
l’enfance, bateleur nomade, à ce vaste milieu vivace et robuste
qu’on nomme la foule, en se saturant de l’aimantation des
multitudes, en s’imprégnant de l’immense âme humaine, il avait
perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens spécial des
classes reines. En haut, il était impossible. Il arrivait tout
mouillé de l’eau du puits Vérité. Il avait la fétidité de
l’abîme. Il répugnait à ces princes, parfumés de mensonges. A
qui vit de fiction, la vérité est infecte. Qui a soif de
flatterie revomit le réel, bu par surprise. Ce qu’il apportait,
lui Gwynplaine, n’était pas présentable; c’était, quoi? la
raison, la sagesse, la justice. On le rejetait avec dégoût.
Il y avait là des évêques. Il leur apportait Dieu. Qu’était-ce
que cet intrus?
Les pôles extrêmes se repoussent. Nul amalgame possible. La
transition manque. On avait vu, sans qu’il y eût eu d’autre
résultat qu’un cri de colère, ce vis-à-vis formidable: toute la
misère concentrée dans un homme face à face avec tout l’orgueil
concentré dans une caste.
Accuser est inutile. Constater suflit. Gwynplaine constatait,
dans cette méditation au bord de son destin, l’immensité inutile
de son effort. Il constatait la surdité des hauts lieux. Les
privilégiés n’ont pas d’oreille du côté des déshérités. Est-ce
la faute des privilégiés? non. C’est leur loi, hélas!
Pardonnez-leur. S’émouvoir, ce serait abdiquer. Où sont les
seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre. Le
satisfait, c’est l’inexorable. Pour l’assouvi, l’affamé n’existe
point. Les heureux ignorent, et s’isolent. Au seuil de leur
paradis comme au seuil de l’enfer, il faut écrire: «Laissez toute
espérance.»
Gwynplaine venait d’avoir la réception d’un spectre entrant chez
les dieux.
Ici tout ce qu’il avait en lui se soulevait. Non, il n’était pas
un spectre, il était un homme. Il le leur avait dit, il le leur
avait crié, il était l’Homme.
Il n’était pas un fantôme. Il était une chair palpitante. Il
avait un cerveau, et il pensait; il avait un cœur, et il aimait;
il avait une âme, et il espérait. Avoir trop espéré, c’était
même là toute sa faute.
Hélas! il avait exagéré l’espérance jusqu’à croire en cette
chose éclatante et obscure, la société. Lui qui était dehors, il
y était rentré.
La société lui avait tout de suite, d’emblée, à la fois, fait ses
trois offres et donné ses trois dons, le mariage, la famille, la
caste. Le mariage? il avait vu sur le seuil la prostitution.
La famille? son frère l’avait souffleté, et l’attendait le
lendemain, l’épée à la main. La caste? elle venait de lui
éclater de rire à la face, à lui patricien, à lui misérable. Il
était rejeté presque avant même d’avoir été admis. Et ses trois
premiers pas dans cette profonde ombre sociale avaient ouvert
sous lui trois gouffres.
Et c’était par une transfiguration traître que son désastre avait
débuté. Et cette catastrophe s’était approchée de lui avec le
visage de l’apothéose! Monte! avait signifié: Descends!
Il était une sorte de contraire de Job. C’est par la prospérité
que l’adversité lui était venue.
O tragique énigme humaine! Voilà donc les embûches! Enfant, il
avait lutté contre la nuit, et il avait été plus fort qu’elle.
Homme, il avait lutté contre le destin, et il l’avait terrassé.
De défiguré, il s’était fait rayonnant, et de malheureux,
heureux. De son exil il avait fait un asile. Vagabond, il avait
lutté contre l’espace, et, comme les oiseaux du ciel, il y avait
trouvé sa miette de pain. Sauvage et solitaire, il avait lutté
contre la foule, et il s’en était fait une amie. Athlète, il
avait lutté contre ce lion, le peuple, et il l’avait apprivoisé.
Indigent, il avait lutté contre la détresse, il avait fait face à
la sombre nécessité de vivre, et, à force d’amalgamer à la misère
toutes les joies du cœur, il s’était fait de la pauvreté une
richesse. Il avait pu se croire le vainqueur de la vie. Tout à
coup de nouvelles forces étaient arrivées contre lui du fond de
l’inconnu, non plus avec des menaces, mais avec des caresses et
des sourires; à lui, tout pénétré d’amour angélique, l’amour
draconien et matériel était apparu; la chair l’avait saisi, lui
qui vivait d’idéal; il avait entendu des paroles de volupté
semblables à des cris de rage; il avait senti des étreintes de
bras de femme faisant l’effet de nœuds de couleuvre; à
l’illumination du vrai avait succédé la fascination du faux; car
ce n’est pas la chair, qui est le réel, c’est l’âme. La chair
est cendre, l’âme est flamme. A ce groupe lié à lui par la
parenté de la pauvreté et du travail, et qui était sa véritable
famille naturelle, s’était substituée la famille sociale, famille
du sang, mais du sang mêlé, et, avant même d’y être entré, il se
trouvait face à face avec un fratricide ébauché. Hélas! il
s’était laissé reclasser dans cette société dont Brantôme, qu’il
n’avait pas lu, a dit: _Le fils peut justement appeler le père en
duel_. La fortune fatale lui avait crié: Tu n’es pas de la
foule, tu es de l’élite! et avait ouvert au-dessus de sa tête,
comme une trappe dans le ciel, le plafond social, et l’avait
lancé par cette ouverture, et l’avait fait surgir, inattendu et
farouche, au milieu des princes et des maîtres.
Subitement, autour de lui, au lieu du peuple qui l’applaudissait,
il avait vu les seigneurs qui le maudissaient. Métamorphose
lugubre. Grandissement ignominieux. Brusque spoliation de tout
ce qui avait été sa félicité! Pillage de sa vie par la huée!
arrachement de Gwynplaine, de Clancharlie, du lord, du bateleur,
de son sort antérieur, de son sort nouveau, à coups de bec de
tous ces aigles!
A quoi bon avoir commencé tout de suite la vie par la victoire
sur l’obstacle? A quoi bon avoir triomphé d’abord? Hélas! il
faut être précipité, sans quoi la destinée n’est pas complète.
Ainsi, moitié de force, moitié de gré, car après le wapentake, il
avait eu affaire à Barkilphedro, et dans son rapt il y avait eu
du consentement, il avait quitté le réel pour le chimérique, le
vrai pour le faux, Dea pour Josiane, l’amour pour l’orgueil, la
liberté pour la puissance, le travail fier et pauvre pour
l’opulence pleine de responsabilité obscure, l’ombre où est Dieu
pour le flamboiement où sont les démons, le paradis pour
l’olympe!
Il avait mordu dans le fruit d’or. Il recrachait la bouchée de
cendre.
Résultat lamentable. Déroute, faillite, chute et ruine,
expulsion insolente de toutes ses espérances fustigées par le
ricanement, désillusion démesurée. Et que faire désormais? S’il
regardait le lendemain, qu’apercevait-il? une épée nue dont la
pointe était devant sa poitrine et dont la poignée était dans la
main de son frère. Il ne voyait que l’éclair hideux de cette
épée. Le reste, Josiane, la chambre des lords, était derrière,
dans un monstrueux clair-obscur plein de silhouettes tragiques.
Et ce frère, il lui apparaissait comme chevaleresque et vaillant!
Hélas! ce Tom-Jim-Jack qui avait défendu Gwynplaine, ce lord
David qui avait défendu lord Clancharlie, il l’avait entrevu à
peine, il n’avait eu que le temps d’en être souffleté, et de
l’aimer.
Que d’accablements!
Maintenant, aller plus loin, impossible. L’écroulement était de
tous les côtés. D’ailleurs, à quoi bon? Toutes les fatigues
sont au fond du désespoir.
L’épreuve était faite, et n’était plus à recommencer.
Un joueur qui a joué l’un après l’autre tous ses atouts, c’était
Gwynplaine. Il s’était laissé entraîner au tripot formidable.
Sans se rendre exactement compte de ce qu’il faisait, car tel est
le subtil empoisonnement de l’illusion, il avait joué Dea contre
Josiane; il avait eu un monstre. Il avait joué Ursus contre une
famille, il avait eu l’affront. Il avait joué son tréteau de
saltimbanque contre un siège de lord; il avait l’acclamation, il
avait eu l’imprécation. Sa dernière carte venait de tomber sur
ce fatal tapis vert du bowling-green désert. Gwynplaine avait
perdu. Il n’avait plus qu’à payer. Paye, misérable!
Les foudroyés s’agitent peu. Gwynplaine était immobile. Qui
l’eût aperçu de loin dans cette ombre, droit et sans mouvement,
au bord du parapet, eût cru voir une pierre debout.
L’enfer, le serpent et la rêverie s’enroulent sur eux-mêmes.
Gwynplaine descendait les spirales sépulcrales de
l’approfondissement pensif.
Ce monde qu’il venait d’entrevoir, il le considérait, avec ce
regard froid qui est le regard définitif. Le mariage, mais pas
d’amour; la famille, mais pas de fraternité; la richesse, mais
pas de conscience; la beauté, mais pas de pudeur; la justice,
mais pas d’équité; l’ordre, mais pas d’équilibre; la puissance,
mais pas d’intelligence; l’autorité, mais pas de droit; la
splendeur, mais pas de lumière. Bilan inexorable. Il fit le
tour de cette vision suprême où s’était enfoncée sa pensée. Il
examina successivement la destinée, la situation, la société, et
lui-même. Qu’était la destinée? un piège. La situation? un
désespoir. La société? une haine. Et lui-même? un vaincu. Et
au fond de son âme, il s’écria: La société est la marâtre. La
nature est la mère. La société, c’est le monde du corps; la
nature, c’est le monde de l’âme. L’une aboutit au cercueil, à la
boîte de sapin dans la fosse, aux vers de terre, et finit là.
L’autre aboutit aux ailes ouvertes, à la transfiguration dans
l’aurore, à l’ascension dans les firmaments, et recommence là.
Peu à peu le paroxysme s’emparait de lui. Tourbillonnement
funeste. Les choses qui finissent ont un dernier éclair où l’on
revoit tout.
Qui juge, confronte. Gwynplaine mit en regard ce que la société
lui avait fait et ce que lui avait fait la nature. Comme la
nature avait été bonne pour lui! comme elle l’avait secouru,
elle qui est l’âme! Tout lui avait été pris, tout, jusqu’au
visage; l’âme lui avait tout rendu. Tout, même le visage; car il
y avait ici-bas une céleste aveugle, faite exprès pour lui, qui
ne voyait pas sa laideur et qui voyait sa beauté.
Et c’est de cela qu’il s’était laissé séparer! c’est de cet être
adorable, c’est de ce cœur, c’est de cette adoption, c’est de
cette tendresse, c’est de ce divin regard aveugle, le seul qui le
vît sur la terre, qu’il s’était éloigné! Dea, c’était sa sœur;
car il sentait d’elle à lui la grande fraternité de l’azur, ce
mystère qui contient tout le ciel. Dea, quand il était petit,
c’était sa vierge; car tout enfant a une vierge, et la vie a
toujours pour commencement un mariage d’âmes consommé en pleine
innocence, par deux petites virginités ignorantes. Dea, c’était
son épouse, car ils avaient le même nid sur la plus haute branche
du profond arbre Hymen. Dea, c’était plus encore, c’était sa
clarté; sans elle tout était le néant et le vide, et il lui
voyait une chevelure de rayons. Que devenir sans Dea? que faire
de tout ce qui était lui? Rien de lui ne vivait sans elle.
Comment donc avait-il pu la perdre de vue un moment? O
infortuné! Entre son astre et lui il avait laissé se faire
l’écart, et, dans ces redoutables gravitations ignorées, l’écart
est tout de suite l’abîme! Où était-elle, l’étoile? Dea! Dea!
Dea! Dea! Hélas! il avait perdu sa lumière. Otez l’astre,
qu’est le ciel? une noirceur. Mais pourquoi donc tout cela
s’était-il en allé? Oh! comme il avait été heureux! Dieu pour
lui avait refait l’éden;--trop, hélas!--jusqu’à y laisser rentrer
le serpent! mais cette fois ce qui avait été tenté, c’était
l’homme. Il avait été attiré au dehors, et là, piège affreux, il
était tombé dans le chaos des rires noirs qui est l’enfer!
Malheur! malheur! que tout ce qui l’avait fasciné était
effroyable! Cette Josiane, qu’était-ce? oh! l’horrible femme,
presque bête, presque déesse! Gwynplaine était à présent sur le
revers de son élévation, et il voyait l’autre côté de son
éblouissement. C’était funèbre. Cette seigneurie était
difforme, cette couronne était hideuse, cette robe de pourpre
était lugubre, ces palais étaient vénéneux, ces trophées, ces
statues, ces armoiries étaient louches, l’air malsain et traître
qu’on respirait là vous rendait fou. Oh! les haillons du
saltimbanque Gwynplaine étaient des resplendissements! Oh! où
étaient la Green-Box, la pauvreté, la joie, la douce vie errante
ensemble comme des hirondelles? On ne se quittait pas, on se
voyait à toute minute, le soir, le matin, à table on se poussait
du coude, on se touchait du genou, on buvait au même verre, le
soleil entrait par la lucarne, mais il n’était que le soleil, et
Dea était l’amour. La nuit, on se sentait endormis pas loin les
uns des autres, et le rêve de Dea venait se poser sur Gwynplaine,
et le rêve de Gwynplaine allait mystérieusement s’épanouir
au-dessus de Dea! On n’était pas bien sûr, au réveil, de n’avoir
pas échangé des baisers dans la nuée bleue du songe. Toute
l’innocence était dans Dea, toute la sagesse était dans Ursus.
On rôdait de ville en ville; on avait pour viatique et pour
cordial la franche gaîté aimante du peuple. On était des anges
vagabonds, ayant assez d’humanité pour marcher ici-bas, et pas
tout à fait assez d’ailes pour s’envoler. Et maintenant,
disparition! Où était tout cela? Était-ce possible que tout se
fût effacé! Quel vent de la tombe avait soufflé? C’était donc
éclipsé! c’était donc perdu! Hélas, la sourde toute-puissance
qui pèse sur les petits dispose de toute l’ombre, et est capable
de tout! Qu’est-ce qu’on leur avait fait? Et il n’avait pas été
là, lui, pour les protéger, pour se mettre au travers, pour les
défendre, comme lord, avec son titre, sa seigneurie et son épée,
comme bateleur, avec ses poings et ses ongles! Et ici survenait
une réflexion amère, la plus amère de toutes peut-être. Eh bien,
non, il n’eût pas pu les défendre! C’était lui précisément qui
les perdait. C’était pour le préserver d’eux, lui lord
Clancharlie, c’était pour isoler sa dignité de leur contact, que
l’infâme omnipotence sociale s’était appesantie sur eux. La
meilleure façon pour lui de les protéger, ce serait de
disparaître, on n’aurait plus de raison de les persécuter. Lui
de moins, on les laisserait tranquilles. Glaçante ouverture où
sa pensée entrait. Ah! pourquoi s’était-il laissé séparer de
Dea? Est-ce que son premier devoir n’était pas envers Dea?
Servir et défendre le peuple? mais Dea, c’était le peuple! Dea,
c’était l’orpheline, c’était l’aveugle, c’était l’humanité! Oh!
que leur avait-on fait? Cuisson cruelle du regret! son absence
avait laissé le champ libre à la catastrophe. Il eût partagé
leur sort. Ou il les eût pris et emportés avec lui, ou il se fût
englouti avec eux. Que devenir sans eux maintevant? Gwynplaine
sans Dea, était-ce possible? Dea de moins, c’est tout de moins!
Ah! c’était fini. Ce groupe bien-aimé était à jamais enfoui
dans l’irréparable évanouissement. Tout était épuisé.
D’ailleurs, condamné et damné comme l’était Gwynplaine, à quoi
bon lutter plus longtemps? Il n’y avait plus rien à attendre, ni
des hommes, ni du ciel. Dea! Dea! où est Dea? Perdue! Quoi,
perdue! Qui a perdu son âme n’a plus pour la retrouver qu’un
lieu, la mort.
Gwynplaine, égaré et tragique, posa fermement sa main sur le
parapet comme sur une solution, et regarda le fleuve.
C’était la troisième nuit qu’il ne dormait pas. Il avait la
fièvre. Ses idées, qu’il croyait claires, étaient troubles. Il
sentait un impérieux besoin de sommeil. Il demeura ainsi
quelques instants penché sur cette eau; l’ombre lui offrait le
grand lit tranquille, l’infini des ténèbres. Tentation sinistre.
Il ôta son habit, le plia et le posa sur le parapet. Puis il
déboutonna son gilet. Comme il allait l’ôter, sa main heurta
dans la poche quelque chose. C’était le red-book que lui avait
remis le librarian de la chambre des lords. Il retira ce carnet
de cette poche, l’examina dans la lueur diffuse de la nuit, y vit
un crayon, prit ce crayon, et écrivit, sur la première page
blanche qui s’ouvrit, ces deux lignes:
«Je m’en vais. Que mon frère David me remplace et soit heureux.»
Et il signa: FERMAIN CLANCHARLIE, pair d’Angleterre.
Puis il ôta le gilet et le posa sur l’habit. Il ôta son chapeau,
et le posa sur le gilet. Il mit dans le chapeau le red-book
ouvert à la page où il avait écrit. Il aperçut à terre une
pierre, la prit et la mit dans le chapeau.
Cela fait, il regarda l’ombre infinie au-dessus de son front.
Puis, sa tête s’abaissa lentement comme tirée par le fil
invisible des gouffres.
Il y avait un trou dans les pierres du soubassement du parapet,
il y mit un pied, de telle sorte que son genou dépassait le haut
du parapet, et qu’il n’avait presque plus rien à faire pour
l’enjamber.
Il croisa ses mains derrière son dos et se pencha.
--Soit, dit-il.
Et il fixa ses yeux sur l’eau profonde.
En ce moment il sentit une langue qui lui léchait les mains.
Il tressaillit et se retourna.
C’était Homo qui était derrière lui.