LA HAUTE ET LA BASSE

Tout à coup, il y eut dans la chambre une vive clarté. Quatre

door-keepers apportèrent et placèrent des deux côtés du trône

quatre hautes torchères-candélabres chargées de bougies. Le

trône, ainsi éclairé, apparut dans une sorte de pourpre

lumineuse. Vide, mais auguste. La reine dedans n’y eût pas

ajouté grand’chose.

L’huissier de la verge noire entra, la baguette levée, et dit:

--Leurs seigneuries les commissaires de sa majesté.

Toutes les rumeurs tombèrent.

Un clerc en perruque et en simarre parut à la grande porte tenant

un coussin fleurdelysé sur lequel on voyait des parchemins. Ces

parchemins étaient des bills. A chacun pendait à une tresse de

soie la bille ou bulle, d’or quelquefois, qui fait qu’on appelle

les lois _bills_ en Angleterre et _bulles_ à Rome.

A la suite du clerc marchaient trois hommes en robes de pairs, le

chapeau à plumes sur la tête.

Ces hommes étaient les commissaires royaux. Le premier était le

lord haut-trésorier d’Angleterre, Godolphin, le second était le

lord-président du conseil, Pembroke, le troisième était le lord

du sceau privé, Newcastle.

Ils marchaient l’un derrière l’autre, selon la préséance, non de

leur titre, mais de leur charge, Godolphin en tête, Newcastle le

dernier, quoique duc.

Ils vinrent au banc devant le trône, firent la révérence à la

chaise royale, ôtèrent et remirent leurs chapeaux, et s’assirent

sur le banc.

Le lord-chancelier regarda l’huissier de la verge noire, et

dit:--Mandez à la barre les communes.

L’huissier de la verge noire sortit.

Le clerc, qui était un clerc de la chambre des lords, posa sur la

table, dans le carré des sacs de laine, le coussin où étaient les

bills.

Il y eut une interruption qui dura quelques minutes. Deux

door-keepers posèrent devant la barre un escabeau de trois

degrés. Cet escabeau était de velours incarnat sur lequel des

clous dorées dessinaient des fleurs de lys.

La grande porte, qui s’était refermée, se rouvrit, et une voix

cria:

--Les fidèles communes d’Angleterre.

C’était l’huissier de la verge noire qui annonçait l’autre moitié

du parlement.

Les lords mirent leurs chapeaux.

Les membres des communes entrèrent, précédés du speaker, tous

tête nue.

Ils s’arrêtèrent à la barre. Ils étaient en habit de ville, la

plupart en noir, avec l’épée.

Le speaker, très honorable John Smyth, écuyer, membre pour le

bourg d’Andover, monta sur l’escabeau qui était au milieu de la

barre. L’orateur des communes avait une longue simarre de satin

noir à larges manches et à fentes galonnées de brandebourgs d’or

par derrière et par devant, et moins de perruque que le

lord-chancelier. Il était majestueux, mais inférieur.

Tous ceux des communes, orateur et membres, demeurèrent en

attente, debout et nu-tête, devant les pairs assis et couverts.

On remarquait dans les communes le chef-justice de Chester,

Joseph Jekyll, plus trois sergents en loi de sa majesté, Hooper,

Powys et Parker, et James Montagu, solliciteur général, et

l’attorney général, Simon Harcourt. A part quelques baronnets et

chevaliers, et neuf lords de courtoisie, Hartington, Windsor,

Woodstock, Mordaunt, Gramby, Scudamore, Fitz-Harding, Hyde, et

Burkeley, fils de pairs et héritiers de pairies, tout le reste

était du peuple. Sorte de sombre foule silencieuse.

Quand le bruit de pas de toute cette entrée eut cessé, le crieur

de la verge noire, à la porte, dit:

--Oyez!

Le clerc de la couronne se leva. Il prit, déploya et lut le

premier des parchemins posés sur le coussin. C’était un message

de la reine nommant, pour la représenter en son parlement, avec

pouvoir de sanctionner les bills, trois commissaires, savoir:

Ici le clerc haussa la voix.

--Sydney, comte de Godolphin.

Le clerc salua lord Godolphin. Lord Godolphin souleva son

chapeau. Le clerc continua:

--... Thomas Herbert, comte de Pembroke et de Montgomery.

Le clerc salua lord Pembroke. Lord Pembroke toucha son chapeau.

Le clerc reprit:

--... John Hollis, duc de Newcastle.

Le clerc salua lord Newcastle. Lord Newcastle fit un signe de

tête.

Le clerc de la couronne se rassit. Le clerc du parlement se

leva. Son sous-clerc, qui était à genoux, se leva en arrière de

lui. Tous deux faisant face au trône, et tournant le dos aux

communes.

Il y avait sur le coussin cinq bills. Ces cinq bills, votés par

les communes et consentis par les lords, attendaient la sanction

royale.

Le clerc du parlement lut le premier bill.

C’était un acte des communes, qui mettait à la charge de l’état

les embellissements faits par la reine à sa résidence de

Hampton-Court, se montant à un million sterling.

Lecture faite, le clerc salua profondément le trône. Le

sous-clerc répéta le salut plus profondément encore, puis

tournant à demi la tête vers les communes, dit:

--La reine accepte vos bénévolences et ainsi le veut.

Le clerc lut le deuxième bill.

C’était une loi condamnant à la prison et à l’amende quiconque se

soustrairait au service des trainbands. Les trainbands (troupe

qu’on traîne où l’on veut) sont cette milice bourgeoise qui sert

gratis et qui, sous Elisabeth, à l’approche de l’armada, avait

donné cent quatrevingt-cinq mille fantassins et quarante mille

cavaliers.

Les deux clercs firent à la chaise royale une nouvelle révérence;

après quoi le sous-clerc, de profil, dit à la chambre des

communes:

--La reine le veut.

Le troisième bill accroissait les dîmes et prébendes de l’évêché

de Lichfield et de Coventry, qui est une des plus riches

prélatures d’Angleterre, faisait une rente à la cathédrale,

augmentait le nombre des chanoines et grossissait le doyenné et

les bénéfices, «afin de pourvoir, disait le préambule, aux

nécessités de notre sainte religion». Le quatrième bill ajoutait

au budget de nouveaux impôts, un sur le papier marbré, un sur les

carrosses de louage fixés au nombre de huit cents dans Londres et

taxés cinquante-deux livres par an chaque, un sur les avocats,

procureurs et solliciteurs, de quarante-huit livres par tête par

an, un sur les peaux tannées, «nonobstant, disait le préambule,

les doléances des artisans en cuir», un sur le savon, «nonobstant

les réclamations de la ville d’Exeter et du Devonshire où l’on

fabrique quantité de serge et de drap», un sur le vin, de quatre

schellings par barrique, un sur la farine, un sur l’orge et le

houblon, et renouvellement pour quatre ans, _les besoins de

l’état_, disait le préambule, _devant passer avant les

remontrances du commerce_, l’impôt du tonnage, variant de six

livres tournois par tonneau pour les vaisseaux venant d’occident

à dix-huit cents livres pour ceux venant d’orient Enfin le bill,

déclarant insuffisante la capitation ordinaire déjà levée pour

l’année courante, s’achevait par une surtaxe générale sur tout le

royaume de quatre schellings ou quarante-huit sous tournois par

tête de sujet, avec mention que ceux qui refuseraient de prêter

les nouveaux serments au gouvernement paieraient le double de la

taxe. Le cinquième bill faisait défense d’admettre à l’hôpital

aucun malade s’il ne déposait en entrant une livre sterling pour

payer, en cas de mort, son enterrement. Les trois derniers

bills, comme les deux premiers, furent, l’un après l’autre,

sanctionnés et faits lois par une salutation au trône et par les

quatre mots du sous-clerc «la reine le veut» dits, par-dessus

l’épaule, aux communes.

Puis le sous-clerc se remit à genoux devant le quatrième sac de

laine, et le lord-chancelier dit:

--Soit fait comme il est désiré.

Ceci terminait la séance royale.

Le speaker, courbé en deux devant le chancelier, descendit à

reculons de l’escabeau, en rangeant sa robe derrière lui; ceux

des communes s’inclinèrent jusqu’à terre, et, pendant que la

chambre haute reprenait, sans faire attention à toutes ces

révérences, son ordre du jour interrompu, la chambre basse s’en

alla.

L'homme Qui Rit · 第 229 / 247 题