Près de l’abbaye de Westminster il y avait un antique palais
normand qui fut brûlé sous Henri VIII. Il en resta deux ailes.
Edouard VI mit dans l’une la chambre des lords, et dans l’autre
la chambre des communes.
Ni les deux ailes, ni les deux salles n’existent maintenant; on a
rebâti tout cela.
Nous l’avons dit et il faut y insister, nulle ressemblance entre
la chambre des lords d’aujourd’hui et la chambre des lords de
jadis. On a démoli l’ancien palais, ce qui a un peu démoli les
anciens usages. Les coups de pioche dans les monuments ont leurs
contre-coups dans les coutumes et les chartes. Une vieille
pierre ne tombe pas sans entraîner une vieille loi. Installez
dans une salle ronde le sénat d’une salle carrée, il sera autre.
Le coquillage changé déforme le mollusque.
Si vous voulez conserver une vieille chose, humaine ou divine,
code ou dogme, patriciat ou sacerdoce, n’en refaites rien à neuf,
pas même l’enveloppe. Mettez des pièces, tout au plus. Par
exemple, le jésuitisme est une pièce mise au catholicisme.
Traitez les édifices comme vous traitez les institutions.
Les ombres doivent habiter les ruines. Les puissances décrépites
sont mal à l’aise dans les logis fraîchement décorés. Aux
institutions haillons il faut les palais masures.
Montrer l’intérieur de la chambre des lords d’autrefois, c’est
montrer de l’inconnu. L’histoire, c’est la nuit. En histoire,
il n’y a pas de second plan. La décroissance et l’obscurité
s’emparent immédiatement de tout ce qui n’est plus sur le devant
du théâtre. Décor enlevé, effacement, oubli. Le Passé a un
synonyme, l’Ignoré.
Les pairs d’Angleterre siégeaient, comme cour de justice, dans la
grande salle de Westminster, et, comme haute chambre législative,
dans une salle spéciale nommée «maison des lords», _house of thé
lords_.
Outre la cour des pairs d’Angleterre, qui ne s’assemble que
convoquée par la couronne, les deux grands tribunaux anglais,
inférieurs à la cour des pairs, mais supérieurs à toute autre
juridiction, siégeaient dans la grande salle de Westminster. Au
haut bout de cette salle, ils habitaient deux compartiments qui
se touchaient. Le premier tribunal était la cour du banc du roi,
que le roi était censé présider; le deuxième était la cour de
chancellerie, que le chancelier présidait. L’un était cour de
justice, l’autre était cour de miséricorde. C’était le
chancelier qui conseillait au roi les grâces; rarement. Ces deux
cours, qui existent encore, interprétaient la législation et la
refaisaient un peu; l’art du juge est de menuiser le code en
jurisprudence. Industrie d’où l’équité se tire comme elle peut.
La législation se fabriquait et s’appliquait en ce lieu sévère,
la grande salle de Westminster. Cette salle avait une voûte de
châtaignier où ne pouvaient se mettre les toiles d’araignée;
c’est bien assez qu’elles se mettent dans les lois.
Siéger comme cour et siéger comme chambre, c’est deux. Cette
dualité constitue le pouvoir suprême. Le long parlement, qui
commença le 3 novembre 1640, sentit le besoin révolutionnaire de
ce double glaive. Aussi se déclara-t-il, comme une chambre des
pairs, pouvoir judiciaire en même temps que pouvoir législatif.
Ce double pouvoir était immémorial dans la chambre des lords.
Nous venons de le dire, juges, les lords occupaient
Westminster-Hall; législateurs, ils avaient une autre salle.
Cette autre salle, proprement dite chambre des lords, était
oblongue et étroite. Elle avait pour tout éclairage quatre
fenêtres profondément entaillées dans le comble et recevant le
jour par le toit, plus, au-dessus du dais royal, un œil-de-bœuf
à six vitres, avec rideaux; le soir, pas d’autre lumière que
douze demi-candélabres appliqués sur la muraille. La salle du
sénat de Venise était moins éclairée encore. Une certaine ombre
plaît à ces hiboux de la toute-puissance.
Sur la salle ou s’assemblaient les lords s’arrondissait avec des
plans polyédriques une haute voûte à caissons dorés. Les
communes n’avaient qu’un plafond plat; tout a un sens dans les
constructions monarchiques. A une extrémité de la longue salle
des lords était la porte; à l’autre, en face, le trône. A
quelques pas de la porte, la barre, coupure transversale, sorte
de frontière, marquant l’endroit où finit le peuple et où
commence la seigneurie. A droite du trône, une cheminée,
blasonnée au pinacle, offrait deux bas-reliefs de marbre,
figurant, l’un la victoire de Cuthwolph sur les bretons en 572,
l’autre le plan géométral du bourg de Dunstable, lequel n’a que
quatre rues, parallèles aux quatre parties du monde. Trois
marches exhaussaient le trône. Le trône était dit «chaise
royale». Sur les deux murs se faisant vis-à-vis se déployait, en
tableaux successifs, une vaste tapisserie donnée aux lords par
Élisabeth et représentant toute l’aventure de l’armada depuis son
départ d’Espagne jusqu’à son naufrage devant l’Angleterre. Les
hauts accastillages des navires étaient tissus en fils d’or et
d’argent, qui, avec le temps, avaient noirci. A cette
tapisserie, coupée de distance en distance par les
candélabres-appliques, étaient adossés à droite du trône trois
rangs de bancs pour les évêques, à gauche trois rangs de bancs
pour les ducs, les marquis et les comtes, sur gradins et séparés
par desmontoirs. Sur les trois bancs de la première section
s’asseyaient les ducs; sur les trois bancs de la deuxième, les
marquis; sur les trois bancs de la troisième, les comtes. Le
banc des vicomtes, en équerre, faisait face au trône, et
derrière, entre les vicomtes et la barre, il y avait deux bancs
pour les barons. Sur le haut banc, à droite du trône, étaient
les deux archevêques, Canterbury et York; sur le banc
intermédiaire, trois évêques, Londres, Durham et Winchester; les
autres évêques sur le banc d’en bas. Il y a entre l’archevêque
de Canterbury et les autres évêques cette différence considérable
qu’il est, lui, évêque _par la divine providence_, tandis que les
autres ne le sont que _par la divine permission_. A droite du
trône, on voyait une chaise pour le prince de Galles, et à gauche
des pliants pour les ducs royaux, et en arrière de ces pliants un
gradin pour les jeunes pairs mineurs, n’ayant point encore séance
à la chambre. Force fleurs de lys partout; et le vaste écusson
d’Angleterre sur les quatre murs, au-dessus des pairs comme
au-dessus du roi. Les fils de pairs et les héritiers de pairie
assistaient aux délibérations, debout derrière le trône entre le
dais et le mur. Le trône au fond, et, des trois côtés de la
salle, les trois rangs des bancs des pairs laissaient libre un
large espace carré. Dans ce carré, que recouvrait le tapis
d’état, armorié d’Angleterre, il y avait quatre sacs de laine, un
devant le trône où siégeait le chancelier entre la masse et le
sceau, un devant les évêques où siégeaient les juges conseillers
d’état, ayant séance et non voix, un devant les ducs, marquis et
comtes, où siégeaient les secrétaires d’état, un devant les
vicomtes et barons, où étaient assis le clerc de la couronne et
le clerc du parlement, et sur lequel écrivaient les deux
sous-clercs, à genoux. Au centre du carré, on voyait une large
table drapée chargée de dossiers, de registres, de sommiers, avec
de massifs encriers d’orfèvrerie et de hauts flambeaux aux quatre
angles. Les pairs prenaient séance en ordre chronologique,
chacun suivant la date de la création de sa pairie. Ils avaient
rang selon le titre, et, dans le titre, selon l’ancienneté. A la
barre se tenait l’huissier de la verge noire, debout, sa baguette
à la main. En dedans de la porte, l’officier de l’huissier, et
en dehors le crieur de la verge noire, ayant pour fonction
d’ouvrir les séances de justice par le cri: _Oyez_! en français,
poussé trois fois en appuyant solennellement sur la première
syllabe. Près du crieur, le sergent porte-masse du chancelier.
Dans les cérémonies royales, les pairs temporels avaient la
couronne en tête, et les pairs spirituels la mitre.
Les archevêques portaient la mitre à couronne ducale, et les
évêques, qui ont rang après les vicomtes, la mitre à tortil de
baron.
Remarque étrange et qui est un enseignement, ce carré formé par
le trône, les évêques et les barons, et dans lequel sont des
magistrats à genoux, c’était l’ancien parlement de France sous
les deux premières races. Même aspect de l’autorité en France et
en Angleterre, Hincmar, dans le _de ordinatione sacri palatii_,
décrit en 853 la chambre des lords en séance à Westminster au
dix-huitième siècle. Sorte de bizarre procès-verbal fait neuf
cents ans d’avance.
Qu’est l’histoire? Un écho du passé dans l’avenir. Un reflet de
l’avenir sur le passé.
L’assemblée du parlement n’était obligatoire que tous les sept
ans.
Les lords délibéraient en secret, portes fermées. Les séances
des communes étaient publiques. La popularité semblait
diminution.
Le nombre des lords était illimité. Nommer des lords, c’était la
menace de la royauté. Moyen de gouvernement.
Au commencement du dix-huitième siècle, la chambre des lords
offrait déjà un très fort chiffre. Elle a grossi encore depuis.
Délayer l’aristocratie est une politique. Elisabeth fit
peut-être une faute en condensant la pairie dans soixante-cinq
lords. La seigneurie moins nombreuse est plus intense. Dans les
assemblées, plus il y a de membres, moins il y a de têtes.
Jacques II l’avait senti en portant la chambre haute à
cent-quatrevingt-huit lords; cent-quatrevingt-six, si l’on
défalque de ces pairies les deux duchesses de l’alcôve royale,
Portsmouth et Cleveland. Sous Anne, le total des lords, y
compris les évêques, était de deux cent sept.
Sans compter le duc de Cumberland, mari de la reine, il y avait
vingt-cinq ducs dont le premier, Norfolk, ne siégeait point,
étant catholique, et dont le dernier, Cambridge, prince électoral
de Hanovre, siégeait, quoique étranger. Winchester, qualifié
premier et seul marquis d’Angleterre, comme Astorga seul marquis
d’Espagne, étant absent, vu qu’il était jacobite, il y avait cinq
marquis, dont le premier était Lindsey et le dernier Lothian;
soixante-dix-neuf comtes, dont le premier était Derby et le
dernier Islay; neuf vicomtes, dont le premier était Hereford et
le dernier Lonsdale; et soixante-deux barons, dont le premier
était Abergaveny et le dernier Hervey. Lord Hervey, étant le
dernier baron, était ce qu’on appelait «le puîné» de la chambre.
Derby, qui, étant primé par Oxford, Shrewsbury et Kent, n’était
que le quatrième sous Jacques II, était devenu sous Anne le
premier des comtes. Deux noms de chanceliers avaient disparu de
la liste des barons, Verulam, sous lequel l’histoire retrouve
Bacon, et Wem, sous lequel l’histoire retrouve Jeffreys. Bacon,
Jeffreys, noms diversement sombres. En 1705, les vingt-six
évêques n’étaient que vingt-cinq, le siège de Chester étant
vacant. Parmi les évêques, quelques-uns étaient de très grands
seigneurs; ainsi William Talbot évêque d’Oxford, chef de la
branche protestante de sa maison. D’autres étaient des docteurs
éminents, comme John Sharp, archevêque d’York, ancien doyen de
Norwick, le poëte Thomas Spratt, évêque de Rochester, bonhomme
apoplectique, et cet évêque de Lincoln, qui devait mourir
archevêque de Canterbury, Wake, l’adversaire de Bossuet.
Dans les occasions importantes, et lorsqu’il y avait lieu de
recevoir une communication de la couronne à la chambre haute,
toute cette multitude auguste, en robes, en perruques, avec
coiffes de prélature ou chapeaux à plumes, alignait et étageait
ses rangées de têtes dans la salle de la pairie, le long des murs
où l’on voyait vaguement la tempête exterminer l’armada.
Sous-entendu: Tempête aux ordres de l’Angleterre.