Elle change toutefois. _E pur si muove._

Qu’est devenu, par exemple, le _may pole_, ce mât de mai que la

ville de Londres plantait sur le passage des pairs allant au

parlement? Le dernier qui ait fait figure a été arboré en 1713.

Depuis, le «may pole» a disparu. Désuétude.

L’apparence, c’est l’immobilité; la réalité, c’est le changement.

Ainsi prenez ce titre, Albemarle. Il semble éternel. Sous ce

titre ont passé six familles, Odo, Mandeville, Béthune,

Plantagenet, Beauchamp, Monk. Sous ce titre, Leicester, se sont

succédé cinq noms différents, Beaumont, Brewose, Dudley, Sidney,

Coke. Sous Lincoln, six. Sous Pembroke, sept, etc. Les

familles changent sous les titres qui ne bougent pas.

L’historien superficiel croit à l’immuabilité. Au fond, nulle

durée. L’homme ne peut être que flot. L’onde, c’est l’humanité.

Les aristocraties ont pour orgueil ce que les femmes ont pour

humiliation, vieillir; mais femmes et aristocraties ont la même

illusion, se conserver.

Il est probable que la chambre des lords ne se reconnaîtra point

dans ce qu’on vient de lire et dans ce qu’on va lire, un peu

comme la jolie femme d’autrefois qui ne veut pas avoir de rides.

Le miroir est un vieil accusé; il en prend son parti.

Faire ressemblant, c’est là tout le devoir de l’historien.

Le roi d’armes s’adressa à Gwynplaine.

--Veuillez me suivre, milord.

Il ajouta:

--On vous saluera. Votre seigneurie soulèvera seulement le bord

de son chapeau.

Et l’on se dirigea en cortège vers une porte qui était au fond de

la salle ronde.

L’huissier de la verge noire ouvrait la marche.

Puis Manteau-Bleu, portant le coussin; puis le roi d’armes;

derrière le roi d’armes était Gwynplaine, le chapeau sur la tête.

Les autres rois d’armes, hérauts, poursuivants, restèrent dans la

salle ronde.

Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire et sous la

conduite du roi d’armes, suivit de salle en salle un itinéraire

qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, le vieux logis

du parlement d’Angleterre ayant été démoli.

Il traversa entre autres cette gothique chambre d’état où avait

eu lieu la rencontre suprême de Jacques II et de Monmouth, et qui

avait vu l’agenouillement inutile du neveu lâche devant l’oncle

féroce. Autour de cette chambre étaient rangés sur le mur, par

ordre de dates, avec leurs noms et leurs blasons, neuf portraits

en pied d’anciens pairs: lord Nansladron, 1305. Lord Baliol,

1306. Lord Benestede, 1314. Lord Cantilupe, 1356. Lord

Montbegon, 1357. Lord Tibotot, 1372. Lord Zouch of Codnor,

1615. Lord Bella-Aqua, sans date. Lord Harren and Surrey, comte

de Blois, sans date.

La nuit étant venue, il y avait des lampes de distance en

distance dans les galeries. Des lustres de cuivre à chandelles

de cire étaient allumés dans les salles, éclairées à peu près

comme des bas côtés d’église.

On n’y rencontrait que les personnes nécessaires.

Dans une chambre que le cortège traversa se tenaient debout, la

tête respectueusement inclinée, les quatre clercs du signet, et

le clerc des papiers d’état.

Dans une autre était l’honorable Philip Sydenham, chevalier

banneret, seigneur de Brympton en Somerset. Le chevalier

banneret est le chevalier fait en guerre par le roi sous la

bannière royale déployée.

Dans une autre était le plus ancien baronnet d’Angleterre, sir

Edmund Bacon de Suffolk, héritier de sir Nicholas, et qualifié

_primus baronetorum Angliae_. Sir Edmund avait derrière lui son

arcifer portant son arquebuse et son écuyer portant les armes

d’Ulster, les baronnets étant les défenseurs nés du comté

d’Ulster en Irlande.

Dans une autre était le chancelier de l’échiquier, accompagné de

ses quatre maîtres des comptes et des deux députés du

lord-chambellan chargés de fendre les tailles. Plus le maître

des monnaies, ayant dans sa main ouverte une livre sterling,

faite, comme c’est l’usage pour les pounds, au moulinet. Ces

huit personnages firent la révérence au nouveau lord.

A l’entrée du corridor tapissé d’une natte qui était la

communication de la chambre basse à la chambre haute, Gwynplaine

fut salué par sir Thomas Mansell de Margam, contrôleur de la

maison de la reine et membre du parlement pour Glamorgan; et, à

la sortie, par une députation «d’un sur deux» des barons des

Cinq-Ports, rangés à sa droite et à sa gauche, quatre par quatre,

les Cinq-Ports étant huit. William Ashburnham le salua pour

Hastings, Matthew Aylmor pour Douvres, Josias Burchett pour

Sandwich, sir Philip Boteler pour Hyeth, John Brewer pour New

Rumney, Edward Southwell pour la ville de Rye, James Hayes pour

la ville de Winchelsea, et Georges Nailor pour la ville de

Seaford.

Le roi d’armes, comme Gwynplaine allait rendre le salut, lui

rappela à voix basse le cérémonial.

--Seulement le bord du chapeau, milord.

Gwynplaine fît comme il lui était indiqué.

Il arriva à la chambre peinte, où il n’y avait pas de peinture,

si ce n’est quelques figures de saints, entre autres saint

Edouard, sous les voussures des longues fenêtres ogives coupées

en deux par le plancher, desquelles Westminster-Hall avait le

bas, et la chambre peinte le haut.

En deçà de la barrière de bois qui traversait de part en part la

chambre peinte, se tenaient les trois secrétaires d’état, hommes

considérables. Le premier de ces officiers avait dans ses

attributions le sud de l’Angleterre, l’Irlande et les colonies,

plus la France, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la

Turquie. Le deuxième dirigeait le nord de l’Angleterre, avec

surveillance sur les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la

Suède, la Pologne et la Moscovie. Le troisième, écossais, avait

l’Écosse. Les deux premiers étaient anglais. L’un d’eux était

l’honorable Robert Harley, membre du parlement pour la ville de

New-Radnor. Un député d’Ecosse, Mungo Graham, esquire, parent du

duc de Montrose, était présent. Tous saluèrent Gwynplaine en

silence.

Gwynplaine toucha le bord de son chapeau.

Le garde-barrière leva le bras de bois sur charnière qui donnait

entrée sur l’arrière de la chambre peinte où était la longue

table verte drapée, réservée aux seuls lords.

Il y avait sur la table un candélabre allumé.

Gwynplaine, précédé de l’huissier de la verge noire, de

Manteau-Bleu et de Jarretière, pénétra dans ce compartiment

privilégié.

Le garde-barrière referma l’entrée derrière Gwynplaine.

Le roi d’armes, sitôt la barrière franchie, s’arrêta.

La chambre peinte était spacieuse.

On apercevait au fond, debout au-dessous de l’écusson royal qui

était entre les deux fenêtres, deux vieillards vêtus de robes de

velours rouge avec deux bandes d’hermine ourlées de galons d’or

sur l’épaule et des chapeaux à plumes blanches sur leurs

perruques. Par la fente des robes on voyait leur habit de soie

et la poignée de leur épée.

Derrière eux était immobile un homme habillé en moire noire,

portant haute une grande masse d’or surmontée d’un lion couronné.

C’était le massier des pairs d’Angleterre.

Le lion est leur insigne: _Et les lions ce sont les Barons et li

Per_, dit la chronique manuscrite de Bertrand Duguesclin.

Le roi d’armes montra à Gwynplaine les deux personnages en robes

de velours, et lui dit à l’oreille:

--Milord, ceux-ci sont vos égaux. Vous rendrez le salut

exactement comme il vous sera fait. Ces deux seigneuries ici

présentes sont deux barons et vos parrains désignés par le

lord-chancelier. Ils sont très vieux, et presque aveugles. Ce

sont eux qui vous vont introduire dans la chambre des lords. Le

premier est Charles Mildmay, lord Fitzwalter, sixième seigneur du

banc des barons, le second est Augustus Arundel, lord Arundel de

Trerice, trente-huitième seigneur du banc des barons.

Le roi d’armes, faisant un pas vers les deux vieillards, éleva la

voix:

--Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,

marquis de Corleone en Sicile, salue vos seigneuries.

Les deux lords soulevèrent leurs chapeaux au-dessus de leur tête

de toute la longueur du bras, puis se recoiffèrent.

Gwynplaine leur rendit le salut de la même manière.

L’huissier de la verge noire avança, puis Manteau-Bleu, puis

Jarretière.

Le massier vint se placer devant Gwynplaine, et les deux lords à

ses côtés, lord Fitzwalter à sa droite et lord Arundel de Trerice

à sa gauche. Lord Arundel était fort cassé, et le plus vieux des

deux. Il mourut l’année d’après, léguant à son petit-fils John,

mineur, sa pairie qui, du reste, devait s’éteindre en 1768.

Ce cortège sortit de la chambre peinte et s’engagea dans une

galerie à pilastres où alternaient en sentinelle, de pilastre en

pilastre, des pertuisaniers d’Angleterre et des hallebardiers

d’Ecosse.

Les hallebardiers écossais étaient cette magnifique troupe aux

jambes nues digne de faire face, plus tard, à Fontenoy, à la

cavalerie française et à ces cuirassiers du roi auxquels leur

colonel disait: _Messieurs les maîtres, assurez vos chapeaux,

nous allons avoir l’honneur de charger_.

Le capitaine des pertuisaniers et le capitaine des hallebardiers

firent à Gwynplaine et aux deux lords parrains le salut de

l’épée. Les soldats saluèrent, les uns de la pertuisane, les

autres de la hallebarde.

Au fond de la galerie resplendissait une grande porte, si

magnifique que les deux battants semblaient deux lames d’or.

Des deux côtés de la porte deux hommes étaient immobiles. A leur

livrée on pouvait reconnaître les _door-keepers_, «garde-portes».

Un peu avant d’arriver à cette porte, la galerie s’élargissait et

il y avait un rond-point vitré.

Dans ce rond-point était assis sur un fauteuil à dossier démesuré

un personnage auguste par l’énormité de sa robe et de sa

perruque. C’était William Cowper, lord-chancelier d’Angleterre.

C’est une qualité d’être infirme plus que le roi. William Cowper

était myope, Anne l’était aussi, mais moins. Cette vue basse de

William Cowper plut à la myopie de sa majesté et le fit choisir

par la reine pour chancelier et garde de la conscience royale.

William Cowper avait la lèvre supérieure mince et la lèvre

inférieure épaisse, signe de demi-bonté.

Le rond-point vitré était éclairé d’une lampe au plafond.

Le lord-chancelier, grave dans son haut fauteuil, avait à sa

droite une table où était assis le clerc de la couronne, et à sa

gauche une table où était assis le clerc du parlement.

Chacun des deux clercs avait devant soi un registre ouvert et une

écritoire.

Derrière le fauteuil du lord-chancelier se tenait son massier,

portant la masse à couronne. Plus le porte-queue et le

porte-bourse, en grande perruque. Toutes ces charges existent

encore.

Sur une crédence près du fauteuil il y avait une épée à poignée

d’or, avec fourreau et ceinturon de velours feu.

Derrière le clerc de la couronne était debout un officier

soutenant tout ouverte de ses deux mains une robe, qui était la

robe de couronnement.

Derrière le clerc du parlement un autre officier tenait déployée

une autre robe, qui était la robe de parlement.

Ces robes, toutes deux de velours cramoisi doublé de taffetas

blanc avec deux bandes d’hermine galonnées d’or à l’épaule,

étaient pareilles, à cela près que la robe de couronnement avait

un plus large rochet d’hermine.

Un troisième officier qui était le «librarian» portait sur un

carreau de cuir de Flandre le _red-book_, petit livre relié en

maroquin rouge, contenant la liste des pairs et des communes,

plus des pages blanches et un crayon qu’il était d’usage de

remettre à chaque nouveau membre entrant au parlement.

La marche en procession que fermait Gwynplaine entre les deux

pairs ses parrains s’arrêta devant le fauteuil du

lord-chancelier.

Les deux lords parrains ôtèrent leurs chapeaux. Gwynplaine fit

comme eux.

Le roi d’armes reçut des mains de Manteau-Bleu le coussin de drap

d’argent, se mit à genoux, et présenta le portefeuille noir sur

le coussin au lord-chancelier.

Le lord-chancelier prit le portefeuille et le tendit au clerc du

parlement. Le clerc vint le recevoir avec cérémonie, puis alla

se rasseoir.

Le clerc du parlement ouvrit le portefeuille, et se leva.

Le portefeuille contenait les deux messages usités, la patente

royale adressée à la chambre des lords, et la sommation de

siéger[1] adressée au nouveau pair.

[1] Writ of summons.

Le clerc, debout, lut tout haut les deux messages avec une

lenteur respectueuse.

La sommation de siéger intimée à lord Fermain Clancharlie se

terminait par les formules accoutumées: «...Nous vous enjoignons

étroitement[2], sous la foi et l’allégeance que vous nous devez,

de venir prendre en personne votre place parmi les prélats et les

pairs siégeant en notre parlement à Westminster, afin de donner

votre avis, en tout honneur et conscience, sur les affaires du

royaume et de l’église.»

[2] Strictly enjoin you.

La lecture des messages terminée, le lord-chancelier éleva la

voix.

--Acte est donné à la couronne. Lord Fermain Clancharlie, votre

seigneurie renonce à la transsubstantiation, à l’adoration des

saints et à la messe?

Gwynplaine s’inclina.

--Acte est donné, dit le lord-chancelier.

Et le clerc du parlement repartit:

--Sa seigneurie a pris le test.

Le lord-chancelier ajouta:

--Milord Fermain Clancharlie, vous pouvez siéger.

--Ainsi soit, dirent les deux parrains.

Le roi d’armes se releva, prit l’épée sur la crédence et en

boucla le ceinturon autour de la taille de Gwynplaine.

«Ce faict, disent les vieilles chartes normandes, le pair prend

son espée et monte aux hauts siéges et assiste à l’audience.»

Gwynplaine entendit derrière lui quelqu’un qui lui disait:

--Je revêts votre seigneurie de la robe de parlement.

Et en même temps l’officier qui lui parlait et qui portait cette

robe la lui passa et lui noua au cou le ruban noir du rochet

d’hermine.

Gwynplaine maintenant, la robe de pourpre sur le dos et l’épée

d’or au côté, était semblable aux deux lords qu’il avait à sa

droite et à sa gauche.

Le librarian lui présenta le red-book et le lui mit, dans la

poche de sa veste.

Le roi d’armes lui murmura à l’oreille:

--Milord, en entrant, vous saluerez la chaise royale.

La chaise royale, c’est le trône.

Cependant les deux clercs écrivaient, chacun à sa table, l’un sur

le registre de la couronne, l’autre sur le registre du parlement.

Tous deux, l’un après l’autre, le clerc de la couronne le

premier, apportèrent leur livre au lord-chancelier, qui signa.

Après avoir signé sur les deux registres, le lord chancelier se

leva:

--Lord Fermain Clancharlie, baron Clancharlie, baron Hunkerville,

marquis de Corleone en Italie, soyez le bienvenu parmi vos pairs,

les lords spirituels et temporels de la Grande-Bretagne.

Les deux parrains de Gwynplaine lui touchèrent l’épaule. Il se

tourna.

Et la grande porte dorée du fond de la galerie s’ouvrit à deux

battants.

C’était la porte de la chambre des pairs d’Angleterre.

Il ne s’était pas écoulé trente-six heures depuis que Gwynplaine,

entouré d’un autre cortège, avait vu s’ouvrir devant lui la porte

de fer de la geôle de Southwark.

Rapidité terrible de tous ces nuages sur sa tête; nuages qui

étaient des événements; rapidité qui était une prise d’assaut.

L'homme Qui Rit · 第 220 / 247 题