RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS

Dans les palais à l’italienne, Corleone-lodge était de cette

sorte, il y avait très peu de portes. Tout était rideau,

portière, tapisserie.

Pas de palais à cette époque qui n’eût, à l’intérieur, un

singulier fouillis de chambres et de corridors où abondait le

faste; dorures, marbres, boiseries ciselées, soies d’orient; avec

des recoins pleins de précaution et d’obscurité, d’autres pleins

de lumière. C’étaient des galetas riches et gais, des réduits

vernis, luisants, revêtus de faïences de Hollande ou d’azulejos

de Portugal, des embrasures de hautes fenêtres coupées en

soupentes, et des cabinets tout en vitres, jolies lanternes

logeables. Les épaisseurs de mur, évidées, étaient habitables.

Ça et là, des bonbonnières, qui étaient des garde-robes. Cela

s’appelait «les petits appartements». C’est là qu’on commettait

les crimes.

Si l’on avait à tuer le duc de Guise ou à fourvoyer la jolie

présidente de Sylvecane, ou, plus tard, à étouffer les cris des

petites qu’amenait Lebel, c’était commode. Logis compliqué,

inintelligible à un nouveau venu. Lieu des rapts; fond ignoré où

aboutissaient les disparitions. Dans ces élégantes cavernes les

princes et les seigneurs déposaient leur butin; le comte de

Charolais y cachait madame Courchamp, la femme du maître des

requêtes; M. de Monthulé y cachait la fille de Haudry, le

fermier de la Croix Saint-Lenfroy; le prince de Conti y cachait

les deux belles boulangères de l’Ile-Adam; le duc de Buckingham y

cachait la pauvre Pennywell, etc. Les choses qui

s’accomplissaient là étaient de celles qui se font, comme dit la

loi romaine, _vi, clam et precario_, par force, en secret, et

pour peu de temps. Qui était là y restait selon le bon plaisir

du maître. C’étaient des oubliettes, dorées. Cela tenait du

cloître et du sérail. Des escaliers tournaient, montaient,

descendaient. Une spirale de chambres s’emboîtant vous ramenait

à votre point de départ. Une galerie s’achevait en oratoire. Un

confessionnal se greffait sur une alcôve. Les ramifications des

coraux et les percées des éponges avaient probablement servi de

modèles aux architectes des «petits appartements» royaux et

seigneuriaux. Les embranchements étaient inextricables. Des

portraits pivotant sur des ouvertures offraient des entrées et

des sorties. C’était machiné. Il le fallait bien; il s’y jouait

des drames. Les étages de cette ruche allaient des caves aux

mansardes. Madrépore bizarre incrusté dans tous les palais, à

commencer par Versailles, et qui était comme l’habitation des

pygmées dans la demeure des titans. Couloirs, reposoirs, nids,

alvéoles, cachettes. Toutes sortes de trous où se fourraient les

petitesses des grands.

Ces lieux, serpentants et murés, éveillaient des idées de jeux,

d’yeux bandés, de mains à tâtons, de rires contenus,

colin-maillard, cache-cache; et en même temps faisaient songer

aux Atrides, aux Plantagenets, aux Médicis, aux sauvages

chevaliers d’Elz, à Rizzio, à Monaldeschi, aux épées poursuivant

un fuyard de chambre en chambre.

L’antiquité avait, elle aussi, de mystérieux logis de ce genre,

où le luxe était approprié aux horreurs. L’échantillon en a été

conservé sous terre dans certains sépulcres d’Egypte, par exemple

dans la crypte du roi Psamméticus, découverte par Passalacqua.

On trouve dans les vieux poètes l’effroi de ces constructions

suspectes. _Error circumflexus, locus implicitus gyris_.

Gwynplaine était dans les petits appartements de Corleone-lodge.

Il avait la fièvre de partir, d’être dehors, de revoir Dea. Cet

enchevêtrement de corridors et de cellules, de portes dérobées,

de portes imprévues, l’arrêtait et le ralentissait. Il eût voulu

y courir, il était forcé d’y errer. Il croyait n’avoir qu’une

porte à pousser, il avait un écheveau à débrouiller.

Après une chambre, une autre. Puis des carrefours de salons.

Il ne rencontrait rien de vivant. Il écoutait. Aucun mouvement.

Il lui semblait parfois revenir sur ses pas.

Par moments il croyait voir quelqu’un venir à lui. Ce n’était

personne. C’était lui, dans une glace, en habit de seigneur.

C’était lui, invraisemblable. Il se reconnaissait, mais pas tout

de suite.

Il allait, prenant tous les passages qui s’offraient.

Il s’engageait dans des méandres d’architecture intime; là un

cabinet coquettement peint et sculpté, un peu obscène et très

discret; là une chapelle équivoque tout écaillée de nacres et

d’émaux, avec des ivoires faits pour être vus à la loupe, comme

des dessus de tabatières; là un de ces précieux retraits

florentins accommodés pour les hypocondries féminines, et qu’on

appelait dès lors _boudoirs_. Partout, sur les plafonds, sur les

murs, sur les planchers même, il y avait des figurations

veloutées ou métalliques d’oiseaux et d’arbres, des végétations

extravagantes enroulées de perles, des bossages de passementerie,

des nappes de jais, des guerriers, des reines, des tritonnes

cuirassées d’un ventre d’hydre. Les biseaux des cristaux taillés

ajoutaient des effets de prismes à des effets de reflets. Les

verroteries jouaient les pierreries. On voyait étinceler des

encoignures sombres. On ne savait si toutes ces facettes

lumineuses, où des verres d’émeraudes s’amalgamaient à des ors de

soleil levant et où flottaient des nuées gorge de pigeon, étaient

des miroirs microscopiques ou des aigues-marines démesurées.

Magnificence à la fois délicate et énorme. C’était le plus

mignon des palais, à moins que ce ne fût le plus colossal des

écrins. Une maison pour Mab ou un bijou pour Géo. Gwynplaine

cherchait l’issue.

Il ne la trouvait pas. Impossible de s’orienter. Rien de

capiteux comme l’opulence quand on la voit pour la première fois.

Mais en outre c’était un labyrinthe. A chaque pas, une

magnificence lui faisait obstacle. Cela semblait résister à ce

qu’il s’en allât. Cela avait l’air de ne pas vouloir le lâcher.

Il était comme dans une glu de merveilles. Il se sentait saisi

et retenu.

--Quel horrible palais! pensait-il.

Il rôdait dans ce dédale, inquiet, se demandant ce que cela

voulait dire, s’il était en prison, s’irritant, aspirant à l’air

libre. Il répétait: Dea! Dea! comme on tient le fil qu’il ne

faut pas laisser rompre et qui vous fera sortir.

Par moments il appelait.

--Hé! quelqu’un!

Rien ne répondait.

Ces chambres n’en finissaient pas. C’était désert, silencieux,

splendide, sinistre.

On se figure ainsi les châteaux enchantés.

Des bouches de chaleur cachées entretenaient dans ces corridors

et dans ces cabinets une température d’été. Le mois de juin

semblait avoir été pris par quelque magicien et enfermé dans ce

labyrinthe. Par moments cela sentait bon. On traversait des

bouffées de parfums comme s’il y avait là des fleurs invisibles.

On avait chaud. Partout des tapis. On eût pu se promener nu.

Gwynplaine regardait par les fenêtres. L’aspect changeait. Il

voyait tantôt des jardins, remplis des fraîcheurs du printemps et

du matin, tantôt de nouvelles façades avec d’autres statues,

tantôt des patios à l’espagnole, qui sont de petites cours

quadrangulaires entre de grands bâtiments, dallées, moisies et

froides; parfois une rivière qui était la Tamise, parfois une

grosse tour qui était Windsor.

Dehors, de si grand matin, il n’y avait point de passants.

Il s’arrêtait. Il écoutait.

--Oh! je m’en irai, disait-il. Je rejoindrai Dea. On ne me

gardera pas de force. Malheur à qui voudrait m’empêcher de

sortir! Qu’est-ce que c’est que cette grande tour-là? S’il y a

un géant, un dogue d’enfer, une tarasque, pour barrer la porte

dans ce palais ensorcelé, je l’exterminerai. Une armée, je la

dévorerais. Dea! Dea!

Tout à coup il entendit un petit bruit, très faible. Cela

ressemblait à de l’eau qui coule.

Il était dans une galerie étroite, obscure, fermée à quelques pas

devant lui par un rideau fendu.

Il alla à ce rideau, l’écarta, entra.

Il pénétra dans de l’inattendu.

L'homme Qui Rit · 第 211 / 247 题