GÉMISSEMENT

On se mit en marche.

On avança dans le couloir.

Aucun greffe préalable. Aucun bureau avec registres. Les

prisons de ce temps-là n’étaient point paperassières. Elles se

contentaient de se fermer sur vous, souvent sans savoir pourquoi.

Être une prison, et avoir des prisonniers, cela leur suffisait.

Le cortège avait dû s’allonger et prendre la forme du corridor.

On marchait presque un à un; d’abord le wapentake, ensuite

Gwynplaine, ensuite le justicier-quorum; puis les gens de police,

avançant en bloc et bouchant le corridor derrière Gwynplaine

comme un tampon. Le couloir se resserrait; maintenant Gwynplaine

touchait le mur de ses deux coudes; la voûte en caillou noyé de

ciment avait d’intervalle en intervalle des voussures de granit

en saillie faisant étranglement; il fallait baisser le front pour

passer; pas de course possible dans ce corridor; la fuite eût été

forcée de marcher lentement; ce boyau faisait des détours; toutes

les entrailles sont tortueuses, celles d’une prison comme celles

d’un homme; ça et là, tantôt à droite, tantôt à gauche, des

coupures dans le mur, carrées et closes de grosses grilles,

laissaient apercevoir des escaliers, ceux-ci montant, ceux-là

plongeant. On arriva à une porte fermée, elle s’ouvrit, on

passa, elle se referma. Puis on rencontra une deuxième porte,

qui livra passage, puis une troisième, qui tourna de même sur ses

gonds. Ces portes s’ouvraient et se refermaient comme toutes

seules. On ne voyait personne. En même temps que le couloir se

rétrécissait, la voûte s’abaissait, et l’on en était à ne plus

pouvoir marcher que la tête courbée. Le mur suintait; il tombait

de la voûte des gouttes d’eau; le dallage qui pavait le corridor

avait la viscosité d’un intestin. L’espèce de pâleur diffuse qui

tenait lieu de clarté devenait de plus en plus opaque; l’air

manquait. Ce qu’il y avait de singulièrement lugubre, c’est que

cela descendait.

Il fallait y faire attention pour s’apercevoir qu’on descendait.

Dans les ténèbres, une pente douce, c’est sinistre. Rien n’est

redoutable comme les choses obscures auxquelles on arrive par des

pentes insensibles.

Descendre, c’est l’entrée dans l’ignoré terrible.

Combien de temps marcha-t-on ainsi? Gwynplaine n’eût pu le dire.

Passées à ce laminoir, l’angoisse, les minutes s’allongent

démesurément.

Subitement on fit halte.

L’obscurité était épaisse.

Il y avait un certain élargissement du corridor.

Gwynplaine entendit tout près de lui un bruit dont le gong

chinois pourrait seul donner une idée; quelque chose comme un

coup frappé sur le diaphragme de l’abîme.

C’était le wapentake qui venait de heurter de son bâton une lame

de fer.

Cette lame était une porte.

Non une porte qui tourne, mais une porte qui se lève et s’abat.

A peu près comme une herse.

Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine

eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré.

C’était la lame qui venait de se hisser dans une fente de la

voûte de la façon dont se lève le panneau d’une souricière.

Une ouverture s’était faite.

Ce jour n’était pas du jour; c’était de la lueur. Mais, pour la

prunelle très dilatée de Gwynplaine, cette clarté pâle et brusque

fut d’abord comme le choc d’un éclair.

Il fut quelque temps avant de rien voir. Discerner dans

l’éblouissement est aussi difficile que dans la nuit.

Puis, par degrés, sa pupille se proportionna à la lumière comme

elle s’était proportionnée à l’obscurité; il finit par

distinguer; la clarté, qui lui avait d’abord paru trop vive,

s’apaisa dans sa prunelle et se refit livide; il hasarda son

regard dans l’ouverture béante devant lui, et ce qu’il aperçut

était effroyable.

A ses pieds, une vingtaine de marches, hautes, étroites, frustes,

presque à pic, sans rampe à droite ni à gauche, sorte de crête de

pierre pareille à un pan de mur biseauté en escalier, entraient

et s’enfonçaient dans une cave très creuse. Elles allaient

jusqu’en bas.

Cette cave était ronde, à voûte ogive en arc rampant, à cause du

défaut de niveau des impostes, dislocation propre à tous les

souterrains sur lesquels se sont tassés de très lourds édifices.

L’espèce de coupure tenant lieu de porte que la lame de fer

venait de démasquer et à laquelle aboutissait l’escalier était

entaillée dans la voûte, de sorte que de cette hauteur l’œil

plongeait dans la cave comme dans un puits.

La cave était vaste, et, si c’était le fond d’un puits, c’était

le fond d’un puits cyclopéen. L’idée qu’éveillé l’ancien mot

«cul de basse-fosse» ne pouvait s’appliquer à cette cave qu’à la

condition de se figurer une fosse à lions ou à tigres.

La cave n’était pas dallée ni pavée. Elle avait pour sol la

terre mouillée et froide des lieux profonds.

Au milieu de la cave, quatre colonnes basses et difformes

soutenaient un porche lourdement ogival dont les quatre nervures

en se rejoignant à l’intérieur du porche dessinaient à peu près

le dedans d’une mitre. Ce porche, pareil aux pinacles sous

lesquels jadis on mettait des sarcophages, montait jusqu’à la

voûte et faisait dans la cave une sorte de chambre centrale, si

l’on peut appeler du nom de chambre un compartiment ouvert de

tous les côtés, ayant, au lieu de quatre murs, quatre piliers.

A la clef de voûte du porche pendait une lanterne de cuivre,

ronde et grillée comme une fenêtre de prison. Cette lanterne

jetait autour d’elle, sur les piliers, sur les voûtes et sur le

mur circulaire entrevu vaguement en arrière des piliers, une

clarté blafarde, coupée de barres d’ombre.

C’était cette clarté qui avait d’abord ébloui Gwynplaine.

Maintenant ce n’était plus pour lui qu’une rougeur presque

confuse.

Pas d’autre jour dans cette cave. Ni fenêtre, ni porte, ni

soupirail.

Entre les quatre piliers, précisément au-dessous de la lanterne,

à l’endroit où il y avait le plus de lumière, était appliquée à

plat sur le sol une silhouette blanche et terrible.

C’était couché sur le clos. On voyait une tête dont les yeux

étaient fermés, un corps dont le torse disparaissait sous on ne

sait quel monceau informe, quatre membres se rattachant au torse

en croix de saint André et tirés vers les quatre piliers par

quatre chaînes liées aux pieds et aux mains. Ces chaînes

aboutissaient à un anneau de fer au bas de chaque colonne. Cette

forme, immobilisée dans l’atroce posture de l’écartèlememt, avait

la lividité glacée du cadavre. C’était nu; c’était un homme.

Gwynplaine, pétrifié, debout au haut de l’escalier, regardait.

Tout à coup il entendit un râle.

Ce cadavre était vivant.

Tout près de ce spectre, dans une des ogives du porche, des deux

côtés d’un grand fauteuil à bras exhaussé par une large pierre

plate, se tenaient droits deux hommes vêtus de longs suaires

noirs, et dans le fauteuil un vieillard enveloppé d’une robe

rouge était assis, blême, immobile, sinistre, un bouquet de roses

à la main.

Ce bouquet de roses eût renseigné un moins ignorant que

Gwynplaine. Le droit de juger en tenant une touffe de fleurs

caractérisait le magistrat à la fois royal et municipal. Le

lord-maire de Londres juge encore ainsi. Aider les juges à

juger, c’était la fonction des premières roses de la saison.

Le vieillard assis dans le fauteuil était le shériff du comté de

Surrey.

Il avait la rigidité majestueuse d’un romain revêtu de

l’augustat.

Le fauteuil était le seul siège qu’il y eût das la cave.

A côté du fauteuil, on voyait une table couverte de papiers et de

livres et sur laquelle était posée la longue baguette blanche du

shériff.

Les hommes debout à gauche et à droite du shériff étaient deux

docteurs, l’un en médecine, l’autre en lois; celui-ci

reconnaissable à sa coiffe de sergent en droit sur sa perruque.

Tous deux avaient la robe noire, l’un de juge, l’autre de

médecin. Ces deux sortes d’hommes portent le deuil des morts

qu’ils font.

Derrière le shériff, au rebord de la marche que faisait la pierre

plate, se tenait accroupi avec une écritoire près de lui sur la

dalle, un dossier de carton sur ses genoux, et une feuille de

parchemin sur le dossier, un greffier en perruque ronde, la plume

à la main, dans l’attitude d’un homme prêt à écrire.

Ce greffier était de l’espèce dite _greffier garde-sacs_; ce

qu’indiquait une sacoche qui était devant lui à ses pieds. Ces

sacoches, jadis employées dans les procès, étaient qualifiées

«sacs de justice».

A l’un des piliers était adossé, croisant les bras, un homme tout

vêtu de cuir. C’était un valet de bourreau.

Ces hommes semblaient enchantés dans leur posture funèbre autour

de l’homme enchaîné. Pas un ne remuait ni ne parlait.

Il y avait sur tout cela un calme monstrueux.

Ce que Gwynplaine voyait là, c’était une cave pénale. Ces caves

abondaient en Angleterre. La crypte de la Beauchamp Tower a

longtemps servi à cet usage, de même que le souterrain de la

Lollard’s Prison. Il y avait, et l’on peut voir encore à

Londres, en ce genre, le lieu bas dit «les vault de Lady Place».

Dans cette dernière chambre, il y a une cheminée en-cas pour la

chauffe des fers.

Toutes les prisons du temps du King-John, et la geôle de

Southwark en était une, avaient leur cave pénale.

Ce qui va suivre se pratiquait alors fréquemment en Angleterre,

et pourrait, à la rigueur, en procédure criminelle, s’y exécuter

même aujourd’hui; car toutes ces lois-là existent toujours.

L’Angleterre offre ce curieux spectacle d’un code barbare vivant

en bonne intelligence avec la liberté. Le ménage, disons-le, est

excellent.

Quelque défiance pourtant ne serait pas hors de propos. Si une

crise survenait, un réveil pénal n’est pas impossible. La

législation anglaise est un tigre apprivoisé. Elle fait patte de

velours, mais elle a toujours ses griffes.

Couper les ongles aux lois, cela est sage.

La loi ignore presque le droit. Il y a d’un côté la pénalité, de

l’autre l’humanité. Les philosophes protestent; mais il se

passera du temps encore avant que la justice des hommes ait fait

sa jonction avec la justice.

Respect de la loi; c’est le mot anglais. En Angleterre on vénère

tant les lois qu’on ne les abroge jamais. On se tire de cette

vénération en ne les exécutant point. Une vieille loi tombe en

désuétude comme une vieille femme; mais on ne tue pas plus l’une

de ces vieilles que l’autre. On cesse de les pratiquer, voilà

tout. Libre à elles de se croire toujours belles et jeunes. On

les laisse rêver qu’elles existent. Cette politesse s’appelle

respect.

La coutume normande est bien ridée; cela n’empêche pas plus d’un

juge anglais de lui faire encore les yeux doux. On conserve

amoureusement une antiquaille atroce, si elle est normande. Quoi

de plus féroce que la potence? En 1867 on a condamné un homme[1]

à être coupé en quatre quartiers qui seraient offerts à une

femme, la reine.

[1] Le fénian Burke, mai 1867.

Du reste, la torture n’a jamais existé en Angleterre. C’est

l’histoire qui le dit. L’aplomb de l’histoire est beau.

Mathieu de Westminster prend acte de ce que «la loi saxonne, fort

clémente et débonnaire», ne punissait pas de mort les criminels,

et il ajoute: «On se bornait à leur couper le nez, à leur crever

les yeux, et à leur arracher les parties qui distinguent le

sexe.» Seulement!

Gwynplaine, hagard au haut de l’escalier, commençait à trembler

de tous ses membres. Il avait toutes sortes de frissons. Il

cherchait à se rappeler quel crime il pouvait avoir commis. Au

silence du wapentake venait de succéder la vision d’un supplice.

C’était un pas de fait, mais un pas tragique. Il voyait

s’obscurcir de plus en plus la sombre énigme légale sous laquelle

il se sentait pris.

La forme humaine couchée à terre râla une deuxième fois.

Gwynplaine eut l’impression qu’on lui poussait doucement

l’épaule.

Cela venait du wapentake.

Gwynplaine comprit qu’il fallait descendre.

Il obéit.

Il s’enfonça de marche en marche dans l’escalier. Les degrés

avaient un plat-bord très mince, et huit ou neuf pouces de haut.

Avec cela pas de rampe. On ne pouvait descendre qu’avec

précaution. Derrière Gwynplaine descendait, le suivant à la

distance de deux degrés, le wapentake, tenant droit

l’iron-weapon, et derrière le wapentake descendait, à la même

distance, le justicier-quorum.

Gwynplaine en descendant ces marches sentait on ne sait quel

engloutissement de l’espérance. C’était une sorte de mort pas à

pas. Chaque degré franchi éteignait en lui de la lumière. Il

arriva, de plus en plus pâlissant, au bas de l’escalier.

L’espèce de larve terrassée et enchaînée aux quatre piliers

continuait de râler.

Une voix dans la pénombre dit:

--Approchez.

C’était le shériff qui s’adressait à Gwynplaine.

Gwynplaine fit un pas.

--Plus près, dit la voix.

Gwynplaine fit encore un pas.

--Tout près, reprit le shériff.

Le justicier-quorum murmura à l’oreille de Gwynplaine, si

gravement que ce chuchotement était solennel:

--Vous êtes devant le shériff du comté de Surrey.

Gwynplaine avança jusqu’au supplicié qu’il voyait étendu au

centre de la cave. Le wapentake et le justicier-quorum restèrent

où ils étaient et laissèrent Gwynplaine avancer seul.

Quand Gwynplaine, parvenu jusque sous le porche, vit de près

cette chose misérable qu’il n’avait encore aperçue qu’à distance,

et qui était un homme vivant, son effroi devint épouvante.

L’homme lié sur le sol était absolument nu, à cela près de ce

haillon hideusement pudique qu’on pourrait nommer la feuille de

vigne du supplice, et qui était le _succingulum_ des romains et

le _christipannus_ des gothiques, duquel notre vieux jargon

gaulois a fait le _cripagne_. Jésus, nu sur la croix, n’avait

que ce lambeau.

L’effrayant patient que considérait Gwynplaine semblait un homme

de cinquante à soixante ans. Il était chauve. Des poils blancs

de barbe lui hérissaient le menton. Il fermait les yeux et

ouvrait la bouche. On voyait toutes ses dents. Sa face maigre

et osseuse était voisine de la tête de mort. Ses bras et ses

jambes, assujettis par les chaînes aux quatre poteaux de pierre,

faisaient un X. Il avait sur la poitrine et le ventre une plaque

de fer, et sur cette plaque étaient posées en tas cinq ou six

grosses pierres. Son râle était tantôt un souffle, tantôt un

rugissement.

Le shériff, sans quitter son bouquet de roses, prit sur la table,

de la main qu’il avait libre, sa verge blanche et la dressa en

disant:

--Obédience à sa majesté.

Puis il reposa la verge sur la table.

Ensuite, avec la lenteur d’un glas, sans un geste, aussi immobile

que le patient, le shériff éleva la voix.

Il dit:

--Homme qui êtes ici lié de chaînes, écoutez pour la dernière

fois la voix de justice. Vous avez été extrait de votre cachot

et amené dans cette geôle. Dûment interpellé et dans les formes

voulues, _formaliis verbis pressus_, sans égard aux lectures et

communications qui vous ont été faites et qui vous vont être

renouvelées, inspiré par un esprit de ténacité mauvaise et

perverse, vous vous êtes enfermé dans le silence, et vous avez

refusé de répondre au juge. Ce qui est un libertinage

détestable, et ce qui constitue, parmi les faits punissables du

cashlit, le crime et délit d’oversenesse.

Le sergent de la coiffe debout à droite du shériff interrompit et

dit avec une indifférence qui avait on ne sait quoi de funèbre:

--_Overhernessa_, Lois d’Alfred et de Godrun. Chapitre six.

Le shériff reprit:

--La loi est vénérée de tous, excepté des larrons qui infestent

les bois où les biches font leurs petits.

Comme une cloche après une cloche, le sergent dit:

--_Qui faciunt vastum in foresta ubi damae solent founinare._

--Celui qui refuse de répondre au magistrat, dit le shériff, est

suspect de tous les vices. Il est réputé capable de tout le mal.

Le sergent intervint:

--_Prodigus, devorator, profusus, salax, ruffianus, ebriosus,

luxuriosus, simulator, consumptor patrimonii, elluo, ambro, et

gluto._

--Tous les vices, dit le shériff, supposent tous les crimes. Qui

n’avoue rien confesse tout. Celui qui se tait devant les

questions du juge est de fait menteur et parricide.

--_Mendax et parricida_, fit le sergent.

Le shériff dit:

--Homme, il n’est point permis de se faire absent par le silence.

Le faux contumace fait une plaie à la loi. Il ressemble à

Diomède blessant une déesse. La taciturnité devant la justice

est une forme de la rébellion. Lèse-justice, c’est lèse-majesté.

Rien de plus haïssable et de plus téméraire. Qui se soustrait à

l’interrogatoire vole la vérité. La loi y a pourvu. Pour des

cas semblables, les anglais ont de tout temps joui du droit de

fosse, de fourche et de chaînes.

--_Anglica charta_, année 1088, dit le sergent.

Et, toujours avec la même gravité mécanique, le sergent ajouta:

--_Ferrum, et fossam, et furcas, cum aliis libertalibus._

Le shériff continua:

--C’est pourquoi, homme, puisque vous n’avez pas voulu vous

départir du silence, bien que sain d’esprit et parfaitement

informé de ce que vous demande la justice, puisque vous êtes

diaboliquement réfractaire, vous avez dû être géhenné, et vous

avez été, aux termes des statuts criminels, mis à l’épreuve du

tourment dit «la peine forte et dure». Voici ce qui vous a été

fait. La loi exige que je vous en informe authentiquement. Vous

avez été amené dans cette basse-fosse, vous avez été dépouillé de

vos vêtements, vous avez été couché tout nu à terre sur le dos,

vos quatre membres ont été tendus et liés aux quatre colonnes de

la loi, une planche de fer vous a été appliquée au ventre, et

l’on vous a mis sur le corps autant de pierres que vous en pouvez

porter. «Et davantage», dit la loi.

--_Plusque_, affirma le sergent.

Le shériff poursuivit:

--En cette situation, et avant de prolonger l’épreuve, il vous a

été fait, par moi shériff du comté de Surrey, sommation itérative

de répondre et de parler, et vous avez sataniquement persévéré

dans le silence, bien qu’étant au pouvoir des gênes, chaînes,

ceps, entraves et ferrements.

--_Attachiamenta legalia_, dit le sergent.

--Sur votre refus et endurcissement, dit le shériff, étant

équitable que l’obstination de la loi soit égale à l’obstination

du criminel, l’épreuve a continué, telle que la commandent les

édits et textes. Le premier jour on ne vous a donné ni à boire

ni à manger.

--_Hoc est superjejunare_, dit le sergent.

Il y eut un silence. On entendait l’affreuse respiration

sifflante de l’homme sous le tas de pierres.

Le sergent en droit compléta son interruption:

--_Adde augmentum abstinentiae ciborum diminutione. Consuetudo

brttannica_, article cinq cent quatre.

Ces deux hommes, le shériff et le sergent, alternaient; rien de

plus sombre que cette monotonie imperturbable; la voix lugubre

répondait à la voix sinistre; on eût dit le prêtre et le diacre

du supplice, célébrant la messe féroce de la loi.

Le shériff recommença:

--Le premier jour on ne vous a donné ni à boire ni à manger. Le

deuxième jour on vous a donné à manger et pas à boire; on vous a

mis entre les dents trois bouchées de pain d’orge. Le troisième

jour on vous a donné à boire et pas à manger. On vous a versé

dans la bouche, en trois fois et en trois verres, une pinte d’eau

prise au ruisseau d’égout de la prison. Le quatrième jour est

venu. C’est aujourd’hui. Maintenant, si vous continuez à ne pas

répondre, vous serez laissé là jusqu’à ce que vous mouriez.

Ainsi le veut justice.

Le sergent, toujours à sa réplique, approuva:

--_Mors rei homagium est bonae legi._

--Et tandis que vous vous sentirez trépasser lamentablement,

repartit le shériff, nul ne vous assistera, quand même le sang

vous sortirait de la gorge, de la barbe et des aisselles, et de

toutes les ouvertures du corps depuis la bouche jusqu’aux reins.

--_A throtebolla_, dit le sergent, _et pabus et subhircis, et a

grugno usque ad crupponum_.

Le shériff continua:

--Homme, faites attention. Car les suites vous regardent. Si

vous renoncez à votre silence exécrable, et si vous avouez, vous

ne serez que pendu, et vous aurez droit au meldefeoh qui est une

somme d’argent.

--_Damnum confitens_, dit le sergent, _habeat le meldefeoh.

Leges Inae_, chapitre vingt.

--Laquelle somme, insista le shériff, vous sera payée en

doitkins, suskins et galihalpens, seul cas où cette monnaie

puisse être employée, aux termes du statut d’abolition, au

troisième de Henri cinquième, et aurez le droit et jouissance de

_scortum ante mortem_, et serez ensuite étranglé au gibet. Tels

sont les avantages de l’aveu. Vous plaît-il répondre à justice?

Le shériff se tut et attendit. Le patient demeura sans

mouvement.

Le shériff reprit:

--Homme, le silence est un refuge où il y a plus de risque que de

salut. L’opiniâtreté est damnable et scélérate. Qui se tait

devant justice est félon à la couronne. Ne persistez point dans

cette désobéissance non filiale. Songez à sa majesté. Ne

résistez point à notre gracieuse reine. Quand je vous parle,

répondez-lui. Soyez loyal sujet.

Le patient râla.

Le shériff repartit:

--Donc, après les soixante-douze premières heures de l’épreuve,

nous voici au quatrième jour. Homme, c’est le jour décisif.

C’est au quatrième jour que la loi fixe la confrontation.

--_Quarta die, frontem ad frontem adduce_, grommela le sergent.

--La sagesse de la loi, reprit le shériff, a choisi cette heure

extrême, afin d’avoir ce que nos ancêtres appelaient «le jugement

par le froid mortel», attendu que c’est le moment où les hommes

sont crus sur leur oui et sur leur non.

Le sergent en droit reprit:

--_Judicium pro frodmortell, quod homines credensi sint per suum

ya et per suum na_. Charte du roi Adelstan. Tome premier, page

cent soixante-treize.

Il y eut un instant d’attente, puis le shériff inclina vers le

patient sa face sévère.

--Homme qui êtes là couché à terre...

Et il fit une pause.

--Homme, cria-t-il, m’entendez-vous?

L’homme ne bougea pas.

--Au nom de la loi, dit le shériff, ouvrez les yeux.

Les paupières de l’homme restèrent closes.

Le shériff se tourna vers le médecin debout à sa gauche.

--Docteur, donnez votre diagnostic.

--_Probe, da diagnosticum_, dit le sergent.

Le médecin descendit de la dalle avec la raideur magistrale,

s’approcha de l’homme, se pencha, mit son oreille près de la

bouche du patient, lui tâta le pouls au poignet, à l’aisselle et

à la cuisse, et se redressa.

--Eh bien? dit le shériff.

--Il entend encore, dit le médecin.

--Voit-il? demanda le shériff.

Le médecin répondit:

--Il peut voir.

Sur un signe du shériff, le justicier-quorum et le wapentake

s’avancèrent. Le wapentake se plaça près de la tête du patient;

le justicier-quorum s’arrêta derrière Gwynplaine.

Le médecin recula d’un pas entre les piliers.

Alors le shériff, élevant le bouquet de roses comme un prêtre son

goupillon, interpella le patient d’une voix haute, et devint

formidable:

--O misérable, parle! la loi te supplie avant de t’exterminer.

Tu veux sembler muet, songe à la tombe qui est muette; tu veux

paraître sourd, songe à la damnation qui est sourde. Pense à la

mort qui est pire que toi. Réfléchis, tu vas être abandonné dans

ce cachot. Écoute, mon semblable, car je suis un homme! Écoute,

mon frère, car je suis un chrétien! Écoute, mon fils, car je

suis un vieillard! Prends garde à moi, car je suis le maître de

ta souffrance, et je vais tout à l’heure être horrible.

L’horreur de la loi fait la majesté du juge. Songe que moi-même

je tremble devant moi. Mon propre pouvoir me consterne. Ne me

pousse pas à bout. Je me sens plein de la sainte méchanceté du

châtiment. Aie donc, ô infortuné, la salutaire et honnête

crainte de la justice, et obéis-moi. L’heure de la confrontation

est venue et tu dois répondre. Ne t’obstine point dans la

résistance. N’entre pas dans l’irrévocable. Pense que

l’achèvement est mon droit. Cadavre commencé, écoute! A moins

qu’il ne te plaise expirer ici pendant des heures, des jours et

des semaines, et agoniser longtemps d’une épouvantable agonie

affamée et fécale, sous le poids de ces pierres, seul dans ce

souterrain, délaissé, oublié, aboli, donné à manger aux rats et

aux belettes, mordu par les bêtes des ténèbres, tandis qu’on ira

et viendra, et qu’on achètera et qu’on vendra, et que les

voitures rouleront dans la rue au-dessus de ta tête; à moins

qu’il ne te convienne de râler sans rémission au fond de ce

désespoir, grinçant, pleurant, blasphémant, sans un médecin pour

apaiser tes plaies, sans un prêtre pour offrir le verre d’eau

divin à ton âme; oh! à moins que tu ne veuilles sentir lentement

éclore à tes lèvres l’écume affreuse du sépulcre, oh! je

t’adjure et te conjure, entends-moi! je t’appelle à ton propre

secours, aie pitié de toi-même, fais ce qui t’est demandé, cède à

la justice, obéis, tourne la tête, ouvre les yeux, et dis si tu

reconnais cet homme!

Le patient ne tourna pas la tête et n’ouvrit pas les yeux.

Le shériff jeta un coup d’œil tour à tour au justicier-quorum et

au wapentake.

Le justicier-quorum ôta à Gwynplaine son chapeau et son manteau,

le prit par les épaules et lui fit faire face à la lumière du

côté de l’homme enchaîné. Le visage de Gwynplaine se détacha

dans toute cette ombre, avec son relief étrange, pleinement

éclairé.

En même temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre

ses deux mains la tête du patient, tourna cette tête inerte vers

Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index écarta les

paupières fermées. Les yeux farouches de l’homme apparurent.

Le patient vit Gwynplaine.

Alors, soulevant lui-même sa tête et ouvrant ses paupières toutes

grandes, il le regarda.

Il tressaillit autant qu’on peut tressaillir quand on a une

montagne sur la poitrine, et il cria:

--C’est lui! oui! c’est lui!

Et, terrible, il éclata de rire.

--C’est lui! répéta-t-il.

Puis il laissa retomber sa tête sur le sol, et il referma les

yeux.

--Greffier, écrivez, dit le shériff.

Gwynplaine, quoique terrifié, avait fait jusqu’à ce moment-là à

peu près bonne contenance. Le cri du patient: _C’est lui!_ le

bouleversa. Ce: _Greffier, écrivez,_ la glaça. Il lui sembla

comprendre qu’un scélérat l’entraînait dans sa destinée, sans que

lui, Gwynplaine, pût deviner pourquoi, et que l’inintelligible

aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnière d’un

carcan. Il se figura cet homme et lui attachés au même pilori à

deux poteaux jumeaux. Gwynplaine perdit pied dans cette

épouvante, et se débattit. Il se mit à balbutier des bégaiements

incohérents, avec le trouble profond de l’innocence, et,

frémissant, effaré, éperdu, il jeta au hasard les premiers cris

qui lui vinrent et toutes ces paroles de l’angoisse qui ont l’air

de projectiles insensés.

--Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas moi. Je ne connais pas cet

homme. Il ne peut pas me connaître, puisque je ne le connais

pas. J’ai ma représentation de ce soir qui m’attend. Qu’est-ce

qu’on me veut? Je demande ma liberté. Ce n’est pas tout ça.

Pourquoi m’a-t-on amené dans cette cave? Alors il n’y a plus de

lois. Dites tout de suite qu’il n’y a plus de lois. Monsieur le

juge, je répète que ce n’est pas moi. Je suis innocent de tout

ce qu’on peut dire. Je le sais bien, moi. Je veux m’en aller.

Cela n’est pas juste. Il n’y a rien entre cet homme et moi. On

peut s’informer. Ma vie n’est pas une chose cachée. On est venu

me prendre comme un voleur. Pourquoi est-on venu comme cela?

Cet homme-là, est-ce que je sais ce que c’est? Je suis un garçon

ambulant qui joue des farces dans les foires et les marchés. Je

suis l’Homme qui Rit. Il y a assez de monde qui sont venus me

voir. Nous sommes dans le Tarrinzeau-field. Voilà quinze ans

que je fais mon état honnêtement. J’ai vingt-cinq ans. Je loge

à l’inn Tadcaster. Je m’appelle Gwynplaine. Faites-moi la grâce

de me faire mettre hors d’ici, monsieur le juge. Il ne faut pas

abuser de la petitesse des malheureux. Ayez compassion d’un

homme qui n’a rien fait, et qui est sans protection et sans

défense. Vous avez devant vous un pauvre saltimbanque.

--J’ai devant moi, dit le shériff, lord Fermain Clancharlie,

baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Sicile,

pair d’Angleterre.

Et se levant, et montrant son fauteuil à Gwynplaine, le shériff

ajouta:

--Milord, que votre seigneurie daigne s’asseoir.

L'homme Qui Rit · 第 186 / 247 题