Quand Gwynplaine entendit le guichet, grinçant de tous ses
verrous, se refermer, il tressaillit. Il lui sembla que cette
porte, qui venait de se clore, était la porte de communication de
la lumière avec les ténèbres, donnant d’un côté sur le
fourmillement terrestre, et de l’autre sur le monde mort, et que
maintenant toutes les choses qu’éclaire le soleil étaient
derrière lui, qu’il avait franchi la frontière de ce qui est la
vie, et qu’il était dehors. Ce fut un profond serrement de
cœur. Qu’allait-on faire de lui? Qu’est-ce que tout cela
voulait dire?
Où était-il?
Il ne voyait rien autour de lui; il se trouvait dans du noir. La
porte en se fermant l’avait fait momentanément aveugle. Le
vasistas était fermé comme la porte. Pas de soupirail, pas de
lanterne. C’était une précaution des vieux temps. Il était
défendu d’éclairer l’abord intérieur des geôles, afin que les
nouveaux venus ne pussent faire aucune remarque.
Gwynplaine étendit les mains et toucha le mur à sa droite et à sa
gauche; il était dans un couloir. Peu à peu, ce jour de cave qui
suinte on ne sait d’où et qui flotte dans les lieux obscurs, et
auquel s’ajuste la dilatation des pupilles, lui fit distinguer ça
et là un linéament, et le couloir s’ébaucha vaguement devant lui.
Gwynplaine, qui n’avait jamais entrevu les sévérités pénales qu’à
travers les grossissements d’Ursus, se sentait saisi par une
sorte de main énorme et obscure. Être manié par l’inconnu de la
loi, c’est effrayant. On est brave en présence de tout, et l’on
se déconcerte en présence de la justice. Pourquoi? c’est que la
justice de l’homme n’est que crépusculaire, et que le juge s’y
meut à tâtons. Gwynplaine se rappelait ce qu’Ursus lui avait dit
de la nécessité du silence; il voulait revoir Dea; il y avait
dans sa situation on ne sait quoi de discrétionnaire qu’il ne
voulait pas irriter. Parfois vouloir éclaircir, c’est empirer.
Pourtant, d’un autre côté, la pesée de cette aventure était si
forte qu’il finit par y céder, et qu’il ne put retenir une
question.
--Messieurs, demanda-t-il, où me conduisez-vous?
On ne lui répondit pas.
C’était la loi des prises de corps silencieuses, et le texte
normand est formel: _A silentiariis ostio proepositis introducti
sunt._
Ce silence glaça Gwynplaine. Jusque-là il s’était cru fort; il
se suffisait; se suffire, c’est être puissant. Il avait vécu
isolé, s’imaginant qu’être isolé, c’est être inexpugnable. Et
voilà que tout à coup il se sentait sous la pression de la
hideuse force collective. De quelle façon se débattre avec cet
anonyme horrible, la loi? Il défaillait sous l’énigme. Une peur
d’une espèce inconnue avait trouvé le défaut de son armure. Et
puis il n’avait pas dormi, il n’avait pas mangé; à peine avait-il
trempé ses lèvres dans une tasse de thé. Il avait eu toute la
nuit une sorte de délire, et il lui restait de la fièvre. Il
avait soif, il avait faim peut-être. L’estomac mécontent dérange
tout. Depuis la veille, il était assailli d’incidents. Les
émotions qui le tourmentaient le soutenaient; sans l’ouragan, la
voile serait chiffon. Mais cette faiblesse profonde du haillon
que le vent gonfle jusqu’à ce qu’il le déchire, il la sentait en
lui. Il sentait venir l’affaissement. Allait-il tomber sans
connaissance sur le pavé? Se trouver mal, c’est la ressource de
la femme et l’humiliation de l’homme. Il se roidissait, mais il
tremblait.
Il avait la sensation de quelqu’un qui perd pied.