QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS

Quelqu’un qui, en ce moment-là, eût regardé de l’autre côté de la

prison, du côté de la façade, eût aperçu la grande rue de

Southwark, et eût pu remarquer, en station devant la porte

monumentale et officielle de la geôle, une voiture de voyage,

reconnaissable à sa «loge de carrosse» qu’on appellerait

aujourd’hui cabriolet. Un cercle de curieux entourait cette

voiture. Elle était armoriée, et l’on en avait vu descendre un

personnage qui était entré dans la prison; probablement un

magistrat, conjecturait la foule; les magistrats en Angleterre

étant souvent nobles et ayant presque toujours «droit d’écuage».

En France, blason et robe s’excluaient presque; le duc de

Saint-Simon dit en parlant des magistrats: «Les gens de cet

état.» En Angleterre un gentilhomme n’était point déshonoré parce

qu’il était juge.

Le magistrat ambulant existe en Angleterre; il s’appelle _juge de

circuit_, et rien n’était plus simple que de voir dans ce

carrosse le véhicule d’un magistrat en tournée. Ce qui était

moins simple, c’est que le personnage supposé magistrat était

descendu, non de la voiture même, mais de la loge de devant,

place qui n’est pas habituellement celle du maître. Autre

particularité: on voyageait à cette époque, en Angleterre, de

deux façons, par «le carrosse de diligence» à raison d’un

shelling tous les cinq milles, et en poste à franc étrier

moyennant trois sous par mille et quatre sous au postillon après

chaque poste; une voiture de maître, qui se passait la fantaisie

de voyager par relais, payait par cheval et par mille autant de

shellings que le cavalier courant la poste payait de sous; or la

voiture arrêtée devant la geôle de Southwark était attelée de

quatre chevaux et avait deux postillons, luxe de prince. Enfin,

ce qui achevait d’exciter et de déconcerter les conjectures,

cette voiture était minutieusement fermée. Les panneaux pleins

étaient levés. Les vitres étaient bouchées avec des volets;

toutes les ouvertures par où l’œil eût pu pénétrer étaient

masquées; du dehors on ne pouvait rien voir dedans, et il est

probable que du dedans on ne pouvait rien voir dehors. Du reste,

il ne semblait pas qu’il y eût quelqu’un dans cette voiture.

Southwark étant dans le Surrey, c’est au shériff du comté de

Surrey que ressortissait la prison de Southwark. Ces

juridictions distinctes étaient très fréquentes en Angleterre.

Ainsi, par exemple, la Tour de Londres n’était supposée située

dans aucun comté; c’est-à-dire que, légalement, elle était en

quelque sorte en l’air. La Tour ne reconnaissait d’autre

autorité juridique que son constable, qualifié _custos turris_.

La Tour avait sa juridiction, son église, sa cour de justice et

son gouvernement à part. L’autorité du _custos_, ou constable,

s’étendait hors de Londres sur vingt et un _hamlets_, traduisez:

_hameaux_. Comme en Grande-Bretagne les singularités légales se

greffent les unes sur les autres, l’office de maître canonnier

d’Angleterre relevait de la Tour de Londres.

D’autres habitudes légales semblent plus bizarres encore. Ainsi

la cour de l’amirauté anglaise consulte et applique les lois de

Rhodes et d’Oleron (île française qui a été anglaise).

Le shériff d’une province était très considérable. Il était

toujours écuyer, et quelquefois chevalier. Il était qualifié

_spectabilis_ dans les vieilles chartes; «homme à regarder».

Titre intermédiaire entre _illustris_ et _clarissimus_, moins que

le premier, plus que le second. Les shériffs des comtés étaient

jadis choisis par le peuple; mais Edouard II, et après lui Henri

VI, ayant repris cette nomination pour la couronne, les shériffs

étaient devenus une émanation royale. Tous recevaient leur

commission de sa majesté, excepté le shériff du Westmoreland qui

était héréditaire, et les shériffs de Londres et de Midlesex qui

étaient élus par la livery dans le Commonhall. Les shériffs de

Galles et de Chester possédaient de certaines prérogatives

fiscales. Toutes ces charges subsistent encore en Angleterre,

mais, usées peu à peu au frottement des mœurs et des idées,

elles n’ont plus la même physionomie qu’autrefois. Le shériff du

comté avait la fonction d’escorter et de protéger les «juges

itinérants». Comme on a deux bras, il avait deux officiers, son

bras droit, le sous-shériff, et son bras gauche, le

justicier-quorum. Le justicier-quorum, assisté du bailli de la

centaine, qualifié wapentake, appréhendait, interrogeait, et,

sous la responsabilité du shériff, emprisonnait, pour être jugés

par les juges de circuit, les voleurs, meurtriers, séditieux,

vagabonds, et tous gens de félonie. La nuance entre le

sous-shériff et le justicier-quorum, dans leur service

hiérarchique vis-à-vis du shériff, c’est que le sous-shériff

accompagnait, et que le justicier-quorum assistait. Le shériff

tenait deux cours, une cour sédentaire et centrale, la

County-court, et une cour voyageante, la Shériff-turn. Il

représentait ainsi l’unité et l’ubiquité. Il pouvait comme juge

se faire aider et renseigner, dans les questions litigieuses, par

un sergent de la coiffe, dit _sergens coifae_, qui est un sergent

en droit et qui porte, sous la calotte noire, une coiffe de toile

blanche de Cambrai. Le shériff désencombrait les maisons de

justice; quand il arrivait dans une ville de sa province, il

avait le droit d’expédier sommairement les prisonniers, ce qui

aboutissait soit à leur renvoi, soit à leur pendaison, et ce qui

s’appelait «délivrer la geôle», _goal delivery_. Le shériff

présentait le bill de mise en cause aux vingt-quatre jurés

d’accusation; s’ils l’approuvaient, ils écrivaient dessus: _billa

vera_; s’ils le désapprouvaient, ils écrivaient: _ignoramus_;

alors l’accusation était annulée et le shériff avait le privilège

de déchirer le bill. Si, pendant la délibération, un juré

mourait, ce qui, de droit, acquittait l’accusé et le faisait

innocent, le shériff, qui avait eu le privilège d’arrêter

l’accusé, avait le privilège de le mettre en liberté. Ce qui

faisait singulièrement estimer et craindre le shériff, c’est

qu’il avait pour charge d’exécuter _tous les ordres de sa

majesté_; latitude redoutable. L’arbitraire se loge dans ces

rédactions-là. Les officiers qualifiés verdeors, et les coroners

faisaient cortège au shériff, et les clercs du marché lui

prêtaient main-forte, et il avait une très belle suite de gens à

cheval et de livrées. Le shériff, dit Chamberlayne, est «la vie

de la Justice, de la Loi et de la Comté».

En Angleterre, une démolition insensible pulvérise et désagrège

perpétuellement les lois et les coutumes. De nos jours,

insistons-y, ni le shériff, ni le wapentake, ni le

justicier-quorum, ne pratiqueraient leurs charges comme ils les

pratiquaient en ce temps-là. Il y avait dans l’ancienne

Angleterre une certaine confusion de pouvoirs, et les

attributions mal définies se résolvaient en empiétements, qui

seraient impossibles aujourd’hui. La promiscuité de la police et

de la justice a cessé. Les noms sont restés, les fonctions se

sont modifiées. Nous croyons même que le mot _wapentake_ a

changé de sens. Il signifiait une magistrature, maintenant il

signifie une division territoriale; il spécifiait le centenier,

il spécifie le canton (_centum_).

Du reste, à cette époque, le shériff de comté combinait, avec

quelque chose de plus et quelque chose de moins, et condensait

dans son autorité, à la fois royale et municipale, les deux

magistrats qu’on appelait jadis en France Lieutenant civil de

Paris et Lieutenant de police. Le lieutenant civil de Paris est

assez bien qualifié par cette vieille note de police: «M. le

lieutenant civil ne hait pas les querelles domestiques, parce que

le pillage est toujours pour lui.» (22 juillet 1704.) Quant au

lieutenant de police, personnage inquiétant, multiple et vague,

il se résume en l’un de ses meilleurs types, René d’Argenson,

qui, au dire de Saint-Simon, avait sur son visage les trois juges

d’enfer mêlés.

Ces trois juges d’enfer étaient, on l’a vu, à la Bishopsgate de

Londres.

L'homme Qui Rit · 第 182 / 247 题