LEX, REX, FEX

L’arrestation sans explication, qui étonnerait fort un anglais

d’aujourd’hui, était un procédé de police fort usité alors dans

la Grande-Bretagne. On y eut recours, particulièrement pour les

choses délicates auxquelles pourvoyaient en France les lettres de

cachet, et en dépit de l’_habeas corpus_, jusque sous Georges II,

et une des accusations dont Walpole eut à se défendre, ce fut

d’avoir fait ou laissé arrêter Neuhoff de cette façon.

L’accusation était probablement peu fondée, car Neuhoff, roi de

Corse, fut incarcéré par ses créanciers.

Les prises de corps silencieuses, dont la Sainte-Voehme en

Allemagne avait fort usé, étaient admises par la coutume

germanique qui régit une moitié des vieilles lois anglaises, et

recommandées, en certain cas, par la coutume normande qui régit

l’autre moitié. Le maître de police du palais de Justinien

s’appelait «le silentiaire impérial», _silentiarius imperialis_.

Les magistrats anglais qui pratiquaient cette sorte de prise de

corps, s’appuyaient sur de nombreux textes normands:--_Canes

latrant, sergentes silent_.--_Sergenter agere, ici est

tacere_.--Ils citaient Lundulphus Sagax, paragraphe 16:--_Facit

imperator silentium._--Ils citaient la charte du roi Philippe, de

1307:--_Multos tenebimus bastonerios qui, obmutescentes,

sergentare valeant_.--Ils citaient les statuts de Henri Ier

d’Angleterre, chapitre LIII:--_Surge signa jussus. Taciturnior

esto. Hoc est esse in captione regis_.--Ils se prévalaient

spécialement de cette prescription considérée comme faisant

partie des antiques franchises féodales de l’Angleterre:--«Sous

les viscomtes sont les serjans de l’espée, lesquels doivent

justicier vertueusement à l’espée tous ceux qui suient malveses

compagnies, gens diffamez d’aucuns crimes, et gens fuitis et

forbannis..... et les doivent si vigoureusement et si

discrètement appréhender, que la bonne gent qui sont paisibles

soient gardez paisiblement, et que les malfeteurs soient

espoantés.» Être arrêté de la sorte, c’était être saisi «ô le

glaive de l’espée» (_Vetus Consuetudo Normanniae_, MS. I. part.

Sect. I, cap. II). Les jurisconsultes invoquaient en outre,

_in Charta Ludovici Hutini pro normannis_, le chapitre

_servientes spathae_. Les _servientes spathae_, dans l’approche

graduelle de la basse latinité jusqu’à nos idiomes, sont devenus

_sergentes spadae_.

Les arrestations silencieuses étaient le contraire de la clameur

de haro, et indiquaient qu’il convenait de se taire jusqu’à ce

que de certaines obscurités fussent éclaircies.

Elles signifiaient: Questions réservées.

Elles indiquaient, dans l’opération de police, une certaine

quantité de raison d’état.

Le terme de droit _private_, qui veut dire _à huis clos_,

s’appliquait à ce genre d’arrestations.

C’est de cette manière qu’Edouard III avait, selon quelques

annalistes, fait saisir Mortimer dans le lit de sa mère Isabelle

de France. Ici encore on peut douter, car Mortimer soutint un

siège dans sa ville avant d’être pris.

Warwick, le Faiseur de rois, pratiquait volontiers ce mode

«d’attraire les gens».

Cromwell l’employait, surtout dans le Connaugh; et ce fut avec

cette précaution du silence que Trailie-Arcklo, parent du comte

d’Ormond, fut arrêté dans Kilmacaugh.

Ces prises de corps par le simple geste de justice représentaient

plutôt le mandat de comparution que le mandat d’arrêt.

Elles n’étaient parfois qu’un procédé d’information, et

impliquaient même, par le silence imposé à tous, un certain

ménagement pour la personne saisie.

Pour le peuple, peu au fait de ces nuances, elles étaient

particulièrement terrifiantes.

L’Angleterre, qu’on ne l’oublie pas, n’était pas en 1705, ni même

beaucoup plus tard, ce qu’elle est de nos jours. L’ensemble

était très confus et parfois très oppressif; Daniel de Foë, qui

avait tâté du pilori, caractérise quelque part l’ordre social

anglais par ces mots: «les mains de fer de la loi». Il n’y avait

pas seulement la loi, il y avait l’arbitraire. Qu’on se rappelle

Steele chassé du parlement, Locke chassé de sa chaire; Hobbes et

Gibbon, forcés de fuir; Charles Curchill, Hume, Priestley

persécutés; John Wilkes mis à la Tour. Qu’on énumère, le compte

sera long, les victimes du statut _seditious libel_.

L’inquisition avait un peu fusé par toute l’Europe; ses pratiques

de police faisaient école. Un attentat monstrueux à tous les

droits était possible en Angleterre; qu’on se souvienne du

_Gazetier cuirassé_. En plein dix-huitième siècle, Louis XV

faisait enlever dans Piccadilly les écrivains qui lui

déplaisaient. Il est vrai que Georges III empoignait en France

le prétendant au beau milieu de la salle de l’Opéra. C’étaient

deux bras très longs; celui du roi de France allait jusque dans

Londres, et celui du roi d’Angleterre jusque dans Paris. Telles

étaient les libertés.

Ajoutons qu’on exécutait volontiers les gens dans l’intérieur des

prisons; escamotage mêlé au supplice; expédient hideux, auquel

l’Angleterre revient en ce moment; donnant ainsi au monde le

singulier spectacle d’un grand peuple qui, voulant améliorer,

choisit le pire, et qui, ayant devant lui, d’un côté le passé, de

l’autre le progrès, se trompe de visage, et prend la nuit pour le

jour.

L'homme Qui Rit · 第 177 / 247 题