ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT

Un soir qu’il faisait grand vent, et assez froid, et qu’on avait

toutes les raisons du monde de se hâter dans la rue, un homme qui

cheminait dans le Tarrinzeau-field, sous le mur de l’auberge

Tadcaster, s’arrêta brusquement. On était dans les derniers mois

de l’hiver de 1704 à 1705. Cet homme, dont les vêtements

indiquaient un matelot, était de bonne mine et de belle taille,

ce qui est prescrit aux gens de cour et n’est pas défendu aux

gens du peuple. Pourquoi s’était-il arrêté? Pour écouter.

Qu’écoutait-il? Une voix qui parlait probablement dans une cour,

de l’autre côté du mur, voix un peu sénile, mais pourtant si

haute, qu’elle venait jusqu’aux passants dans la rue. En même

temps, on entendait, dans l’enclos où la voix pérorait, un bruit

de foule. Cette voix disait:

--Hommes et femmes de Londres, me voici. Je vous félicite

cordialement d’être anglais. Vous êtes un grand peuple. Je dis

plus, vous êtes une grande populace. Vos coups de poing sont

encore plus beaux que vos coups d’épée. Vous avez de l’appétit.

Vous êtes la nation qui mange les autres. Fonction magnifique.

Cette succion du monde classe à part l’Angleterre. Comme

politique et philosophie, et maniement des colonies, populations,

et industries, et comme volonté de faire aux autres du mal qui

est pour soi du bien, vous êtes particuliers et surprenants. Le

moment approche où il y aura sur la terre deux écriteaux; sur

l’un on lira: _Côté des hommes;_ sur l’autre on lira: _Côté des

anglais._ Je constate ceci à votre gloire, moi qui ne suis ni

anglais, ni homme, ayant l’honneur d’être un docteur. Cela va

ensemble. Gentlemen, j’enseigne. Quoi? Deux espèces de choses,

celles que je sais et celles que j’ignore. Je vends des drogues

et je donne des idées. Approchez, et écoutez. La science vous y

convie. Ouvrez votre oreille. Si elle est petite, elle tiendra

peu de vérité; si elle est grande, beaucoup de stupidité y

entrera. Donc, attention. J’enseigne la Pseudodoxia Epidemica.

J’ai un camarade qui fait rire, moi je fais penser. Nous

habitons la même boîte, le rire étant d’aussi bonne famille que

le savoir. Quand on demandait à Démocrite: Comment savez-vous?

il répondait: Je ris. Et moi, si l’on me demande: Pourquoi

riez-vous? je répondrai: Je sais. Du reste, je ne ris pas. Je

suis le rectificateur des erreurs populaires. J’entreprends le

nettoyage de vos intelligences. Elles sont malpropres. Dieu

permet que le peuple se trompe et soit trompé. Il ne faut pas

avoir de pudeurs bêtes; j’avoue franchement que je crois en Dieu,

même quand il a tort. Seulement, quand je vois des ordures,--les

erreurs sont des ordures,--je les balaie. Comment sais-je ce que

je sais? Cela ne regarde que moi. Chacun prend la science comme

il peut. Lactance faisait des questions à une tête de Virgile en

bronze qui lui répondait; Sylvestre II dialoguait avec les

oiseaux; les oiseaux parlaient-ils? le pape gazouillait-il?

Questions. L’enfant mort du rabbin Éléazar causait avec saint

Augustin. Entre nous, je doute de tous ces faits, excepté du

dernier. L’enfant mort parlait, soit; mais il avait sous la

langue une lame d’or, où étaient gravées diverses constellations.

Donc il trichait. Le fait s’explique. Vous voyez ma modération.

Je sépare le vrai du faux. Tenez, voici d’autres erreurs que

vous partagez sans doute, pauvres gens du peuple, et dont je

désire vous dégager. Dioscoride croyait qu’il y avait un dieu

dans la jusquiame, Chrysippe dans le cynopaste, Josèphe dans la

racine bauras, Homère dans la plante moly. Tous se trompaient.

Ce qui est dans ces herbes, ce n’est pas un dieu, c’est un démon.

Je l’ai vérifié. Il n’est pas vrai que le serpent qui tenta Ève

eût, comme Cadmus, une face humaine. Garcias de Horto, Cadamosto

et Jean Hugo, archevêque de Trèves, nient qu’il suffise de scier

un arbre pour prendre un éléphant. J’incline à leur avis.

Citoyens, les efforts de Lucifer sont la cause des fausses

opinions. Sous le règne d’un tel prince, il doit paraître des

météores d’erreur et de perdition. Peuple, Claudius Pulcher ne

mourut pas parce que les poulets refusèrent de sortir du

poulailler; la vérité est que Lucifer ayant prévu la mort de

Claudius Pulcher prit soin d’empêcher ces animaux de manger. Que

Belzébuth ait donné à l’empereur Vespasien la vertu de redresser

les boiteux et de rendre la vue aux aveugles en les touchant,

c’était une action louable en soi, mais dont le motif était

coupable. Gentlemen, défiez-vous des faux savants qui exploitent

la racine de brioine et la couleuvrée blanche, et qui font des

collyres avec du miel et du sang de coq. Sachez voir clair dans

les mensonges. Il n’est point exact qu’Orion soit né d’un besoin

naturel de Jupiter; la vérité est que ce fut Mercure qui

produisit cet astre de cette façon. Il n’est pas vrai qu’Adam

eût un nombril. Quand saint Georges a tué un dragon, il n’avait

pas près de lui la fille d’un saint. Saint Jérôme dans son

cabinet n’avait pas sur sa cheminée une pendule; premièrement,

parce qu’étant dans une grotte, il n’avait pas de cabinet;

deuxièmement, parce qu’il n’avait pas de cheminée; troisièmement,

parce que les pendules n’existaient pas. Rectifions.

Rectifions. O gentils qui m’écoutez, si l’on vous dit que

quiconque flaire l’herbe valériane, il lui naît un lézard dans le

cerveau, que dans sa putréfaction le bœuf se change en abeilles

et le cheval en frelons, que l’homme pèse plus mort que vivant,

que le sang de bouc dissout l’émeraude, qu’une chenille, une

mouche et une araignée aperçues sur le même arbre annoncent la

famine, la guerre et la peste, qu’on guérit le mal caduc au moyen

d’un ver qu’on trouve dans la tête du chevreuil, n’en croyez

rien, ce sont des erreurs. Mais voici des vérités: la peau de

veau marin garantit du tonnerre; le crapaud se nourrit de terre,

ce qui lui fait venir une pierre dans la tête; la rose de Jéricho

fleurit la veille de Noël; les serpents ne peuvent supporter

l’ombre du frêne; l’éléphant n’a pas de jointures et est forcé de

dormir debout contre un arbre; faites couver par un crapaud un

œuf de coq, vous aurez un scorpion qui vous fera une salamandre;

un aveugle recouvre la vue en mettant une main sur le côté gauche

de l’autel et l’autre main sur ses yeux; la virginité n’exclut

pas la maternité. Braves gens, nourrissez-vous de ces évidences.

Sur ce, vous pouvez croire en Dieu de deux façons, ou comme la

soif croit à l’orange, ou comme l’âne croit au fouet. Maintenant

je vais vous présenter mon personnel.

Ici un coup de vent assez violent secoua les chambranles, et les

volets de l’inn, qui était une maison isolée. Cela fit une

espèce de long murmure céleste. L’orateur attendit un moment,

puis reprit le dessus.

--Interruption. Soit. Parle, aquilon. Gentlemen, je ne me

fâche pas. Le vent est loquace, comme tous les solitaires.

Personne ne lui tient compagnie là-haut. Alors il bavarde. Je

reprends mon fil. Vous contemplez ici des artistes associés.

Nous sommes quatre. _A lupo principium._ Je commence par mon ami

qui est un loup. Il ne s’en cache pas. Voyez-le. Il est

instruit, grave et sagace. La providence a probablement eu un

moment l’idée d’en faire un docteur d’université; mais il faut

pour cela être un peu bête, et il ne l’est pas. J’ajoute qu’il

est sans préjugés et point aristocrate. Il cause dans l’occasion

avec une chienne, lui qui aurait droit à une louve. Ses

dauphins, s’il en a eu, mêlent probablement avec grâce le

jappement de leur mère au hurlement de leur père. Car il hurle.

Il faut hurler avec les hommes. Il aboie aussi, par

condescendance pour la civilisation. Adoucissement magnanime.

Homo est un chien perfectionné. Vénérons le chien. Le

chien,--quelle drôle de bête!--a sa sueur sur sa langue et son

sourire dans sa queue. Gentlemen, Homo égale en sagesse et

surpasse en cordialité le loup sans poil du Mexique, l’admirable

xoloitzeniski. J’ajoute qu’il est humble. Il a la modestie d’un

loup utile aux humains. Il est secourable et charitable,

silencieusement. Sa patte gauche ignore la bonne action qu’a

faite sa patte droite. Tels sont ses mérites. De cet autre, mon

deuxième ami, je ne dis qu’un mot; c’est un monstre. Vous

l’admirerez. Il fut jadis abandonné par des pirates sur les

bords du sauvage océan. Celle-ci est une aveugle. Est-ce une

exception? Non. Nous sommes tous des aveugles. L’avare est un

aveugle; il voit l’or et ne voit pas la richesse. Le prodigue

est un aveugle; il voit le commencement et ne voit pas la fin.

La coquette est une aveugle; elle ne voit pas ses rides. Le

savant est un aveugle; il ne voit pas son ignorance. L’honnête

homme est un aveugle; il ne voit pas le coquin. Le coquin est un

aveugle; il ne voit pas Dieu. Dieu est un aveugle; le jour où il

a créé le monde, il n’a pas vu que le diable se fourrait dedans.

Moi je suis un aveugle; je parle, et je ne vois pas que vous êtes

des sourds. Cette aveugle-ci, qui nous accompagne, est une

prêtresse mystérieuse. Vesta lui eût confié son tison. Elle a

dans le caractère des obscurités douces comme les hiatus qui

s’ouvrent dans la laine d’un mouton. Je la crois fille de roi,

sans l’affirmer. Une louable défiance est l’attribut du sage.

Quant à moi, je ratiocine et je médicamente. Je pense et je

panse. _Chirurgus sum_. Je guéris les fièvres, miasmes et

pestes. Presque toutes nos phlegmasies et souffrances sont des

exutoires, et, bien soignées, nous débarrassent gentiment

d’autres maux qui seraient pires. Nonobstant, je ne vous

conseille pas d’avoir un anthrax, autrement dit carbuncle. C’est

une maladie bête qui ne sert à rien. On en meurt, mais c’est

tout. Je ne suis pas inculte ni rustique. J’honore l’éloquence

et la poésie, et je vis avec ces déesses dans une intimité

innocente. Et je termine par un avis. Gentlemen et gentlewomen,

en vous, du côté d’où vient la lumière, cultivez la vertu, la

modestie, la probité, la justice et l’amour. Chacun ici-bas

peut, comme cela, avoir son petit pot de fleurs sur sa fenêtre.

Milords et messieurs, j’ai dit. Le spectacle va commencer.

L’homme, matelot probable, qui écoutait du dehors, entra dans la

salle basse de l’inn, la traversa, paya quelque monnaie qu’on lui

demanda, pénétra dans une cour pleine de public, aperçut au fond

de la cour une baraque à roues, toute grande ouverte, et vit sur

ce tréteau un homme vieux vêtu d’une peau d’ours, un homme jeune

qui avait l’air d’un masque, une fille aveugle, et un loup.

--Vivedieu! s’écria-t-il, voilà d’admirables gens.

L'homme Qui Rit · 第 158 / 247 题