Les pièces d’Ursus étaient des interludes, genre un peu passé de
mode aujourd’hui. Une de ces pièces, qui n’est pas venue jusqu’à
nous, était intitulée _Ursus Rursus_. Il est probable qu’il y
jouait le principal rôle. Une fausse sortie suivie d’une
rentrée, c’était vraisemblablement le sujet, sobre et louable.
Le titre des interludes d’Ursus était quelquefois en latin, comme
on le voit, et la poésie quelquefois en espagnol. Les vers
espagnols d’Ursus étaient rimés comme presque tous les sonnets
castillans de ce temps-là. Cela ne gênait point le peuple.
L’espagnol était alors une langue courante, et les marins anglais
parlaient castillan de même que les soldats romains parlaient
carthaginois. Voyez Plaute. D’ailleurs, au spectacle comme à la
messe, la langue latine ou autre que l’auditoire ne comprenait
pas, n’embarrassait personne. On s’en tirait en l’accompagnant
gaîment de paroles connues. Notre vieille France gauloise
particulièrement avait cette manière-là d’être dévote. A
l’église, sur un _Immolatus_ les fidèles chantaient _Liesse
prendrai_, et sur un _Sanctus_, _Baise-moi, ma mie_. Il fallut
le concile de Trente pour mettre fin à ces familiarités.
Ursus avait fait spécialement pour Gwynplaine un interlude, dont
il était content. C’était son œuvre capitale. Il s’y était mis
tout entier. Donner sa somme dans son produit, c’est le triomphe
de quiconque crée. La crapaude qui fait un crapaud fait un
chef-d’œuvre. Vous doutez? Essayez d’en faire autant.
Ursus avait heaucoup léché cet interlude. Cet ourson était
intitulé: _Chaos vaincu_.
Voici ce que c’était:
Un effet de nuit. Au moment où la triveline s’écartait, la foule
massée devant la Green-Box ne voyait que du noir. Dans ce noir
se mouvaient, à l’état reptile, trois formes confuses, un loup,
un ours et un homme. Le loup était le loup, Ursus était l’ours,
Gwynplaine était l’homme. Le loup et l’ours représentaient les
forces féroces de la nature, les faims inconscientes, l’obscurité
sauvage, et tous deux se ruaient sur Gwynplaine, et c’était le
chaos combattant l’homme. On ne distinguait la figure d’aucun.
Gwynplaine se débatait couvert d’un linceul, et son visage était
caché par ses épais cheveux tombants. D’ailleurs tout était
ténèbres. L’ours grondait, le loup grinçait, l’homme criait.
L’homme avait le dessous, les deux bêtes l’accablaient; il
demandait aide et secours, il jetait dans l’inconnu un profond
appel. Il râlait. On assistait à cette agonie de l’homme
ébauche, encore à peine distinct des brutes; c’était lugubre, la
foule regardait haletante; une minute de plus, les fauves
triomphaient, et le chaos allait résorber l’homme. Lutte, cris,
hurlements, et tout à coup silence. Un chant dans l’ombre. Un
souffle avait passé, on entendait une voix. Des musiques
mystérieuses flottaient, accompagnant ce chant de l’invisible, et
subitement, sans qu’on sut d’où ni comment, une blancheur
surgissait. Cette blancheur était une lumière, cette lumière
était une femme, cette femme était l’esprit. Dea, calme,
candide, belle, formidable de sérénité et de douceur,
apparaissait au centre d’un nimbe. Silhouette de clarté dans de
l’aurore. La voix, c’était elle. Voix légère, profonde,
ineffable. D’invisible faite visible, dans cette aube elle
chantait. On croyait entendre une chanson d’ange ou un hymne
d’oiseau. A cette apparition, l’homme, dressé dans un sursaut
d’éblouissement, abattait ses deux poings sur les deux brutes
terrassées.
Alors la vision, portée sur un glissement difficile à comprendre
et d’autant plus admiré, chantait ces vers, d’une pureté
espagnole suffisante pour les matelots anglais qui écoutaient:
Ora! Hora!
De palabra
Nace razon,
Da luze el son[1].
[1] Prie! pleure! Du verbe naît la raison. Le chant crée la
lumière.
Puis elle baissait les yeux au-dessous d’elle comme si elle eût
vu un gouffre, et reprenait:
Noche quitta te de alli
El alba canta hallali[2].
[2] Nuit! va-t’en! L’aube chante hallali!
A mesure qu’elle chantait, l’homme se levait de plus en plus, et,
de gisant, il était maintenant agenouillé, les mains levées vers
la vision, ses deux genoux posés sur les deux bêtes immobiles et
comme foudroyées. Elle continuait, tournée vers lui:
Es menester a cielos ir,
Y tu que llorabas reir[3].
[3] Il faut aller au ciel,--et rire, toi qui pleurais.
Et s’approchant, avec une majesté d’astre, elle ajoutait:
Gebra barzon!
Dexa, monstro,
A tu negro
Caparazon[4].
[4] Brise le joug!--quitte, monstre,--ta noire--carapace.
Et elle lui posait la main sur le front.
Alors une autre voix s’élevait, plus profonde et par conséquent
plus douce encore, voix navrée et ravie, d’une gravité tendre et
farouche, et c’était le chant humain répondant au chant sidéral.
Gwynplaine, toujours agenouillé dans l’obscurité sur l’ours et le
loup vaincus, la tête sous la main de Dea, chantait:
O ven! ama!
Eres alma,
Soy corazon[5].
[5] Oh! viens! aime!--tu es âme,--je suis cœur.
Et brusquement, dans cette ombre, un jet de lumière frappait
Gwynplaine en pleine face.
On voyait dans ces ténèbres le monstre épanoui.
Dire la commotion de la foule est impossible. Un soleil de rire
surgissant, tel était l’effet. Le rire naît de l’inattendu, et
rien de plus inattendu que ce dénoûment. Pas de saisissement
comparable à ce soufflet de lumière sur ce masque bouffon et
terrible. On riait autour de ce rire; partout, en haut, en bas,
sur le devant, au fond, les hommes, les femmes, les vieilles
faces chauves, les roses figures d’enfants, les bons, les
méchants, les gens gais, les gens tristes, tout le monde; et même
dans la rue, les passants, ceux qui ne voyaient pas, en entendant
rire, riaient. Et ce rire s’achevait en battements de mains et
en trépignements. La triveline refermée, on rappelait Gwynplaine
avec frénésie. De là un succès énorme. Avez-vous vu _Chaos
vaincu?_ On courait à Gwynplaine. Les insouciances venaient
rire, les mélancolies venaient rire, les mauvaises consciences
venaient rire. Rire si irrésistible que par moments il pouvait
sembler maladif. Mais s’il y a une peste que l’homme ne fuit
pas, c’est la contagion de la joie. Le succès au surplus ne
dépassait point la populace. Grosse foule, c’est petit peuple.
On voyait _Chaos vaincu_ pour un penny. Le beau monde ne va pas
où l’on va pour un sou.
Ursus ne haïssait point cette œuvre, longtemps couvée par lui.
--C’est dans le genre d’un nommé Shakespeare, disait-il avec
modestie.
La juxtaposition de Dea ajoutait à l’inexprimable effet de
Gwynplaine. Cette blanche figure à côté de ce gnome représentait
ce qu’on pourrait appeler l’étonnement divin. Le peuple
regardait Dea avec une sorte d’anxiété mystérieuse. Elle avait
ce je ne sais quoi de suprême de la vierge et de la prêtresse,
qui ignore l’homme et connaît Dieu. On voyait qu’elle était
aveugle et l’on sentait qu’elle était voyante. Elle semblait
debout sur le seuil du surnaturel. Elle paraissait être à moitié
dans notre lumière et à moitié dans l’autre clarté. Elle venait
travailler sur la terre, et travailler de la façon dont travaille
le ciel, avec de l’aurore. Elle trouvait une hydre et faisait
une âme. Elle avait l’air de la puissance créatrice, satisfaite
et stupéfaite de sa création; on croyait voir sur son visage
adorablement effaré la volonté de la cause et la surprise du
résultat. On sentait qu’elle aimait son monstre. Le savait-elle
monstre? Oui, puisqu’elle le touchait. Non, puisqu’elle
l’acceptait. Toute cette nuit et tout ce jour mêlés se
résolvaient dans l’esprit du spectateur en un clair-obscur où
apparaissaient des perspectives infinies. Comment la divinité
adhère à l’ébauche, de quelle façon s’accomplit la pénétration de
l’âme dans la matière, comment le rayon solaire est un cordon
ombilical, comment le défiguré se transfigure, comment l’informe
devient paradisiaque, tous ces mystères entrevus compliquaient
d’une émotion presque cosmique la convulsion d’hilarité soulevée
par Gwynplaine. Sans aller au fond, car le spectateur n’aime
point la fatigue de l’approfondissement, on comprenait quelque
chose au delà de ce qu’on apercevait, et ce spectacle étrange
avait une transparence d’avatar.
Quant à Dea, ce qu’elle éprouvait échappe à la parole humaine.
Elle se sentait au milieu d’une foule, et ne savait ce que
c’était qu’une foule. Elle entendait une rumeur, et c’est tout.
Pour elle une foule était un souffle; et au fond ce n’est que
cela. Les générations sont des baleines qui passent. L’bomme
respire, aspire et expire. Dans cette foule, Dea se sentait
seule, et avait le frisson d’une suspension au-dessus d’un
précipice. Tout à coup, dans ce trouble de l’innocent en
détresse prêt à accuser l’inconnu, dans ce mécontentement de la
chute possible, Dea, sereine pourtant, et supérieure à la vague
angoisse du péril, mais intérieurement frémissante de son
isolement, retrouvait sa certitude et son support; elle
ressaisissait son fil de sauvetage dans l’univers des ténèbres,
elle posait sa main sur la puissante tête de Gwynplaine. Joie
inouïe! elle appuyait ses doigts roses sur cette forêt de
cheveux crépus. La laine touchée éveille une idée de douceur.
Dea touchait un mouton qu’elle savait être un lion. Tout son
cœur se fondait en un ineffable amour. Elle se sentait hors de
danger, elle trouvait le sauveur. Le public croyait voir le
contraire. Pour les spectateurs, l’être sauvé, c’était
Gwynplaine, et l’être sauveur, c’était Dea. Qu’importe! pensait
Ursus, pour qui le cœur de Dea était visible. Et Dea, rassurée,
consolée, ravie, adorait l’ange, pendant que le peuple
contemplait le monstre, et subissait, fasciné lui aussi, mais en
sens inverse, cet immense rire prométhéen.
L’amour vrai ne se blase point. Étant tout âme, il ne peut
s’attiédir. Une braise se couvre de cendre, une étoile non. Ces
impressions exquises se renouvelaient tous les soirs pour Dea, et
elle était prête à pleurer de tendresse pendant qu’on se tordait
de rire. Autour d’elle, on n’était que joyeux; elle, elle était
heureuse.
Du reste l’effet de gaîté, dû au rictus imprévu et stupéfiant de
Gwynplaine, n’était évidemment pas voulu par Ursus. Il eût
préféré plus de sourire et moins de rire, et une admiration plus
littéraire. Mais triomphe console. Il se réconciliait tous les
soirs avec son succès excessif, en comptant combien les piles de
farthings faisaient de shellings, et combien les piles de
shellings faisaient de pounds. Et puis il se disait qu’après
tout, ce rire passé, _Chaos vaincu_ se retrouvait au fond des
esprits et qu’il leur en restait quelque chose. Il ne se
trompait peut-être point tout à fait; le tassement d’une œuvre
se fait dans le public. La vérité est que cette populace,
attentive à ce loup, à cet ours, à cet homme, puis à cette
musique, à ces hurlements domptés par l’harmonie, à cette nuit
dissipée par l’aube, à ce chant dégageant la lumière, acceptait
avec une sympathie confuse et profonde, et même avec un certain
respect attendri, ce drame-poëme de _Chaos vaincu_, cette
victoire de l’esprit sur la matière, aboutissant à la joie de
l’homme.
Tels étaient les plaisirs grossiers du peuple.
Ils lui suffisaient. Le peuple n’avait pas le moyen d’aller aux
«nobles matches» de la gentry, et ne pouvait, comme les seigneurs
et gentilshommes, parier mille guinées pour Helmsgail contre
Phelem-ghe-madone.
X
COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET SUR
LES HOMMES
L’homme a une pensée, se venger du plaisir qu’on lui fait. De là
le mépris pour le comédien.
Cet être me charme, me divertit, m’enseigne, m’enchante, me
console, me verse l’idéal, m’est agréable et utile, quel mal
puis-je lui rendre? L’humiliation. Le dédain, c’est le soufflet
à distance. Souffletons-le. Il me plaît, donc il est vil. Il
me sert, donc je le hais. Où y a-t-il une pierre que je la lui
jette? Prêtre, donne la tienne. Philosophe, donne la tienne.
Bossuet, excommunie-le. Rousseau, insulte-le. Orateur,
crache-lui les cailloux de ta bouche. Ours, lance-lui ton pavé.
Lapidons l’arbre, meurtrissons le fruit, et mangeons-le. Bravo!
et A bas! Dire les vers des poëtes, c’est être pestiféré.
Histrion, va! mettons-le au carcan dans son succès.
Achevons-lui son triomphe en huée. Qu’il amasse la foule et
qu’il crée la solitude. Et c’est ainsi que les classes riches,
dites hautes classes, ont inventé pour le comédien cette forme
d’isolement, l’applaudissement.
La populace est moins féroce. Elle ne haïssait point Gwynplaine.
Elle ne le méprisait pas non plus. Seulement le dernier calfat
du dernier équipage de la dernière caraque amarrée dans le
dernier des ports d’Angleterre se considérait comme
incommensurablement supérieur à cet amuseur de «la canaille», et
estimait qu’un calfat est autant audessus d’un saltimbanque qu’un
lord est au-dessus d’un calfat.
Gwynplaine était donc, comme tous les comédiens, applaudi et
isolé. Du reste, ici-bas tout succès est crime, et s’expie. Qui
a la médaille a le revers.
Pour Gwynplaine il n’y avait point de revers. En ce sens que les
deux côtés de son succès lui agréaient. Il était satisfait de
l’applaudissement, et content de l’isolement. Par
l’applaudissement, il était riche; par l’isolement, il était
heureux.
Être riche, dans ces bas-fonds, c’est n’être plus misérable.
C’est n’avoir plus de trous à ses vêtements, plus de froid dans
son âtre, plus de vide dans son estomac. C’est manger à son
appétit et boire à sa soif. C’est avoir tout le nécessaire, y
compris un sou a donner a un pauvre. Cette richesse indigente,
suffisante à la liberté, Gwynplaine l’avait.
Du côté de l’âme, il était opulent. Il avait l’amour. Que
pouvait-il désirer?
Il ne désirait rien.
La difformité de moins, il semble que ce pouvait être là une
offre à lui faire. Comme il l’eût repoussée! Quitter ce masque
et reprendre son visage, redevenir ce qu’il avait été peut-être,
beau et charmant, certes, il n’eût pas voulu! Et avec quoi
eût-il nourri Dea? que fût devenue la pauvre et douce aveugle
qui l’aimait? Sans ce rictus qui faisait de lui un clown unique,
il ne serait plus qu’un saltimbanque comme un autre, le premier
équilibriste venu, un ramasseur de liards entre les fentes des
pavés, et Dea n’aurait peut-être pas du pain tous les jours! Il
se sentait avec un profond orgueil de tendresse le protecteur de
cette infirme céleste. Nuit, Solitude, Dénûment, Impuissance,
Ignorance, Faim et Soif, les sept gueules béantes de la misère se
dressaient autour d’elle, et il était le saint Georges combattant
ce dragon. Et il triomphait de la misère. Comment? par sa
difformité. Par sa difformité, il était utile, secourable,
victorieux, grand. Il n’avait qu’à se montrer, et l’argent
venait. Il était le maître des foules; il se constatait le
souverain des populaces. Il pouvait tout pour Dea. Ses besoins,
il y pourvoyait; ses désirs, ses envies, ses fantaisies, dans la
sphère limitée des souhaits possibles à un aveugle, il les
contentait. Gwynplaine et Dea étaient, nous l’avons montré déjà,
la providence l’un de l’autre. Il se sentait enlevé sur ses
ailes, elle se sentait portée dans ses bras. Protéger qui vous
aime, donner le nécessaire à qui vous donne les étoiles, il n’est
rien de plus doux. Gwynplaine avait cette félicité suprême. Et
il la devait à sa difformité. Cette difformité le faisait
supérieur à tout. Par elle il gagnait sa vie, et la vie des
autres; par elle il avait l’indépendance, la liberté, la
célébrité, la satisfaction intime, la fierté. Dans cette
difformité il était inaccessible. Les fatalités ne pouvaient
rien contre lui au delà de ce coup où elles s’étaient épuisées,
et qui lui avait tourné en triomphe. Ce fond du malheur était
devenu un sommet élyséen. Gwynplaine était emprisonné dans sa
difformité, mais avec Dea. C’était, nous l’avons dit, être au
cachot dans le paradis. Il y avait entre eux et le monde des
vivants une muraille. Tant mieux. Cette muraille les parquait,
mais les défendait. Que pouvait-on contre Dea, que pouvait-on
contre Gwynplaine, avec une telle fermeture de la vie autour
d’eux? Lui ôter le succès? impossible. Il eût fallu lui ôter
sa face. Lui ôter l’amour? impossible. Dea ne le voyait point.
L’aveuglement de Dea était divinement incurable. Quel
inconvénient avait pour Gwynplaine sa difformité? Aucun. Quel
avantage avait-elle? Tous. Il était aimé malgré cette horreur,
et peut-être à cause d’elle. Infirmité et difformité s’étaient,
d’instinct, rapprochées et accouplées. Être aimé, est-ce que ce
n’est pas tout? Gwynplaine ne songeait à sa défiguration qu’avec
reconnaissance. Il était béni dans ce stigmate. Il le sentait
avec joie imperdable et éternel, Quelle chance que ce bienfait
fût irrémédiable! Tant qu’il y aurait des carrefours, des champs
de foire, des routes où aller devant soi, du peuple en bas, du
ciel en haut, on serait sûr de vivre, Dea ne manquerait de rien,
on aurait l’amour! Gwynplaine n’eût pas changé de visage avec
Apollon. Être monstre était pour lui la forme du bonheur.
Aussi disions-nous en commençant que la destinée l’avait comblé.
Ce réprouvé était un préféré.
Il était si heureux qu’il en venait à plaindre les hommes autour
de lui. Il avait de la pitié de reste. C’était d’ailleurs son
instinct de regarder un peu dehors, car aucun homme n’est tout
d’une pièce et une nature n’est pas une abstraction; il était
ravi d’être muré, mais de temps en temps il levait la tête
par-dessus le mur. Il n’en rentrait qu’avec plus de joie dans
son isolement près de Dea, après avoir comparé.
Que voyait-il autour de lui? Qu’était-ce que ces vivants dont
son existence nomade lui montrait tous les échantillons, chaque
jour remplacés par d’autres? Toujours de nouvelles foules, et
toujours la même multitude. Toujours de nouveaux visages et
toujours les mêmes infortunes. Une promiscuité de ruines.
Chaque soir toutes les fatalités sociales venaient faire cercle
autour de sa félicité.
La Green-Box était populaire.
Le bas prix appelle la basse classe. Ce qui venait à lui
c’étaient les faibles, les pauvres, les petits. On allait à
Gwynplaine comme on va au gin. On venait acheter pour deux sous
d’oubli. Du haut de son tréteau, Gwynplaine passait en revue le
sombre peuple. Son esprit s’emplissait de toutes ces apparitions
successives de l’immense misère. La physionomie humaine est
faite par la conscience et par la vie, et est la résultante d’une
foule de creusements mystérieux. Pas une souffrance, pas une
colère, pas une ignominie, pas un désespoir, dont Gwynplaine ne
vît la ride. Ces bouches d’enfants n’avaient pas mangé. Cet
homme était un père, cette femme était une mère, et derrière eux
on devinait des familles en perdition. Tel visage sortait du
vice et entrait au crime; et l’on comprenait le pourquoi:
ignorance et indigence. Tel autre offrait une empreinte de bonté
première raturée par l’accablement social et devenue haine. Sur
ce front de vieille femme on voyait la famine; sur ce front de
jeune fille on voyait la prostitution. Le même fait, offrant
chez la jeune la ressource, et plus lugubre là. Dans cette cohue
il y avait des bras, mais pas d’outils; ces travailleurs ne
demandaient pas mieux, mais le travail manquait. Parfois près de
l’ouvrier un soldat venait s’asseoir, quelquefois un invalide, et
Gwynplaine apercevait ce spectre, la guerre. Ici Gwynplaine
lisait chômage, là exploitation, là servitude. Sur certains
fronts il constatait on ne sait quel refoulement vers
l’animalité, et ce lent retour de l’homme à la bête produit en
bas par la pression des pesanteurs obcures du bonheur d’en haut.
Dans ces ténèbres, il y avait pour Gwynplaine un soupirail. Ils
avaient, lui et Dea, du bonheur par un jour de souffrance. Tout
le reste était damnation. Gwynplaine sentait au-dessus de lui le
piétinement inconscient des puissants, des opulents, des
magnifiques, des grands, des élus du hasard; au-dessous, il
distinguait le tas de faces pâles des déshérités; il se voyait,
lui et Dea, avec leur tout petit bonheur, si immense, entre deux
mondes; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux,
dansant, foulant aux pieds; en haut, le monde qui marche; en bas,
le monde sur qui l’on marche. Chose fatale, et qui indique un
profond mal social, la lumière écrase l’ombre! Gwynplaine
constatait ce deuil. Quoi! une destinée si reptile! L’homme se
traînant ainsi! une telle adhérence à la poussière et à la
fange, un tel dégoût, une telle abdication, et une telle
abjection, qu’on a envie de mettre le pied dessus! de quel
papillon cette vie terrestre est-elle donc la chenille? Quoi!
dans cette foule qui a faim et qui ignore, partout, devant tous,
le point d’interrogation du crime ou de la honte!
l’inflexibilité des lois produisant l’amollissement des
consciences! pas un enfant qui ne croisse pour le rapetissement!
pas une vierge qui ne grandisse pour l’offre! pas une rose qui
ne naisse pour la bave! Ses yeux parfois, curieux d’une
curiosité émue, cherchaient à voir jusqu’au fond de cette
obscurité où agonisaient tant d’efforts inutiles et où luttaient
tant de lassitudes, familles dévorées par la société, mœurs
torturées par les lois, plaies faites gangrènes par la pénalité,
indigences rongées par l’impôt, intelligences à vau-l’eau dans un
engloutissement d’ignorance, radeaux en détresse couverts
d’affamés, guerres, disettes, râles, cris, disparitions; et il
sentait le vague saisissement de cette poignante angoisse
universelle. Il avait la vision de toute cette écume du malheur
sur le sombre pêle-mêle humain. Lui, il était au port, et il
regardait autour de lui ce naufrage. Par moment, il prenait dans
ses mains sa tête défigurée, et songeait.
Quelle folie que d’être heureux! comme on rêve! il lui venait
des idées. L’absurde lui traversait le cerveau. Parce qu’il
avait autrefois secouru un enfant, il sentait des velléités de
secourir le monde. Des nuages de rêverie lui obscurcissaient
parfois sa propre réalité; il perdait le sentiment de la
proportion jusqu’à se dire: Que pourrait-on faire pour ce pauvre
peuple? Quelquefois son absorption était telle qu’il le disait
tout haut. Alors Ursus haussait les épaules et le regardait
fixement. Et Gwynplaine continuait de rêver:--Oh! si j’étais
puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux! Mais que
suis-je? un atome. Que puis-je? rien.
Il se trompait. Il pouvait beaucoup pour les malheureux. Il les
faisait rire.
Et, nous l’avons dit, faire rire, c’est faire oublier. Quel
bienfaiteur sur la terre, qu’un distributeur d’oubli!