«OCULOS NON HABET ET VIDET»
Une seule femme sur la terre voyait Gwynplaiae. C’était cette
aveugle.
Ce que Gwynplaine avait été pour elle, elle le savait par Ursus,
à qui Gwynplaine avait raconté sa rude marche de Portland à
Weymouth, et les agonies mêlées à son abandon, Elle savait que,
toute petite, expirante sur sa mère expirée, tétant un cadavre,
un être, un peu moins petit qu’elle, l’avait ramassée; que cet
être, éliminé et comme enseveli sous le sombre refus universel,
avait entendu son cri; que, tous étant sourds pour lui, il
n’avait pas été sourd pour elle; que cet enfant, isolé, faible,
rejeté, sans point d’appui ici-bas, se traînant dans le désert,
épuisé de fatigue, brisé, avait accepté des mains de la nuit ce
fardeau, un autre enfant; que lui, qui n’avait point de part à
attendre dans cette distribution obscure qu’on appelle le sort,
il s’était chargé d’une destinée; que, dénûment, angoisse et
détresse, il s’était fait providence; que, le ciel se fermant, il
avait ouvert son cœur; que, perdu, il avait sauvé; que, n’ayant
pas de toit ni d’abri, il avait été asile; qu’il s’était fait
mère et nourrice; que, lui qui était seul au monde, il avait
répondu au délaissement par une adoption; que, dans les ténèbres,
il avait donné cet exemple; que, ne se trouvant pas assez
accablé, il avait bien voulu de la misère d’un autre par
surcroît; que sur cette terre où il semblait qu’il n’y eût rien
pour lui, il avait découvert le devoir; que là où tous eussent
hésité, il avait avancé; que là où tous eussent reculé, il avait
consenti; qu’il avait mis sa main dans l’ouverture du sépulcre et
qu’il l’en avait retirée, elle, Dea; que, demi-nu, il lui avait
donné son bâillon, parce qu’elle avait froid; qu’affamé, il avait
songé à la faire boire et manger; que pour cette petite, ce petit
avait combattu la mort; qu’il l’avait combattue sous toutes les
formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme solitude,
sous la forme terreur, sous la forme froid, faim et soif, sous la
forme ouragan; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait
livré bataille à l’immensité nocturne. Elle savait qu’il avait
fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il était sa force à
elle débile, sa richesse à elle indigente, sa guérison à elle
malade, son regard à elle aveugle. A travers les épaisseurs
inconnues par qui elle se sentait tenue à distance, elle
distinguait nettement ce dévouement, cette abnégalion, ce
courage. L’héroïsme, dans la région immatérielle, a un contour.
Elle saisissait ce contour sublime; dans l’inexprimable
abstraction où vit une pensée que n’éclaire pas le soleil, elle
percevait ce mystérieux linéament de la vertu. Dans cet
entourage de choses obscures mises en mouvement qui était la
seule impression que lui fît la réalité, dans cette stagnation
inquiète de la créature passive toujours au guet du péril
possible, dans cette sensation d’être là sans défense qui est
toute la vie de l’aveugle, elle constatait au-dessus d’elle
Gwynplaine, Guynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais
éclipsé, Gwynplaine attendri, secourable et doux; Dea
tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxiété
rassurée aboutissait à l’extase, et de ses yeux pleins de
ténèbres elle contemplait au zénith de son abîme cette bonté,
lumière profonde.
Dans l’idéal, la bonté, c’est le soleil; et Gwynplaine
éblouissait Dea.
Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop
d’yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface
elle-même, s’arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un
bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu
moins qu’une bête. La foule ne connaissait que le visage.
Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l’avait ramassée dans
la tombe et emportée dehors, le consolateur qui lui faisait la
vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la
sienne en ce labyrinthe qui est la cécité; Gwynplaine était le
frère, l’ami, le guide, le soutien, le semblable d’en haut,
l’époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le
monstre, elle voyait l’archange.
C’est que Dea, aveugle, apercevait l’âme.