La nature avait été prodigue de ses bienfaits envers Gwynplaine.
Elle lui avait donné une bouche s’ouvrant jusqu’aux oreilles, des
oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait
pour l’oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu’on
ne pouvait regarder sans rire. Nous venons de le dire, la nature
avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature?
Ne l’avait-on pas aidée?
Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour
bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les
narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour
résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas
toute seule de tels chefs-d’œuvre.
Seulement, le rire est-il synonyme de la joie?
Si, en présence de ce bateleur,--car c’était un bateleur,--on
laissait se dissiper la première impression de gaîté, et si l’on
observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace
de l’art. Un pareil visage n’est pas fortuit, mais voulu. Être
à ce point complet n’est pas dans la nature. L’homme ne peut
rien sur sa beauté, mais peut tout sur sa laideur. D’un profil
hottentot vous ne ferez pas un profil romain, mais d’un nez grec
vous pouvez faire un nez kalmouck. Il suffit d’oblitérer la
racine du nez et d’épater les narines. Le bas latin du moyen âge
n’a pas créé pour rien le verbe _denasare_. Gwynplaine enfant
avait-il été assez digne d’attention pour qu’on s’occupât de lui
au point de modifier son visage? Pourquoi pas? ne fut-ce que
dans un but d’exhibition et de spéculation. Selon toute
apparence, d’industrieux manieurs d’enfants avaient travaillé à
cette figure. Il semblait évident qu’une science mystérieuse,
probablement occulte, qui était à la chirurgie ce que l’alchimie
est à la chimie, avait ciselé cette chair, à coup sûr dans le
très bas âge, et créé, avec préméditation, ce visage. Cette
science, habile aux sections, aux obtusions et aux ligatures,
avait fendu la bouche, débridé les lèvres, dénudé les gencives,
distendu les oreilles, décloisonné les cartilages, désordonné les
sourcils et les joues, élargi le muscle zygomatique, estompé les
coutures et les cicatrices, ramené la peau sur les lésions, tout
en maintenant la face à l’état béant, et de cette sculpture
puissante et profonde était sorti ce masque, Gwynplaine.
On ne naît pas ainsi.
Quoi qu’il en fût, Guynplaine était admirablement réussi.
Gwynplaine était un don fait par la providence à la tristesse des
hommes. Par quelle providence? Y a-t-il une providence Démon
comme il y a une providence Dieu? Nous posons la question sans
la résoudre.
Gwynplaine était saltimbanque. Il se faisait voir en public.
Pas d’effet comparable au sien. Il guérissait les hypocondries
rien qu’en se montrant. Il était à éviter pour des gens en
deuil, confus et forcés, s’ils l’apercevaient, de rire
indécemment. Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit
rire. On voyait Gwynplaine, on se tenait les côtes; il parlait,
on se roulait à terre. Il était le pôle opposé du chagrin.
Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l’autre.
Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et
dans les carrefours, à une fort satisfaisante renommée d’homme
horrible.
C’est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne
riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage
inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui
avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas.
Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait
point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa
bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué
le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant
plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait
à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives,
le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse
opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les
parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa
physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le
moyeu; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent,
augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux,
l’aggravaient. Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance
qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une
pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette
hilarité des muscles; s’il eût pleuré, il eût ri; et, quoi que
fit Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il
levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les
yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant.
Qu’on se figure une tête de Méduse gaie.
Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet
inattendu, et il fallait rire.
L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la
Grèce une face d’airain joyeuse. Cette face s’appelait la
Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était
pensif. Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute
l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et
s’amalgamaient sur cette figure; la somme des soucis, des
désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front
impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté; un coin de la
bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et
l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème; les hommes
venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire
d’ironie que chacun a en soi; et la foule, sans cesse renouvelée
autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité
sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque mort de la comédie
antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que
c’était là Gwynplaine. Cette tête infernale de l’hilarité
implacable, il l’avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules
d’un homme, le rire éternel!
Rire éternel. Entendons-nous, et expliquons-nous. A en croire
les manichéens, l’absolu plie par moments, et Dieu lui-même a des
intermittences. Entendons-nous aussi sur la volonté. Qu’elle
puisse jamais être tout à fait impuissante, nous ne l’admettons
pas. Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le
post-scriptum. Pour Gwynplaine, le post-scriptum était ceci: à
force de volonté, en y concentrant toute son attention, et à la
condition qu’aucune émotion ne vînt le distraire et détendre la
fixité de son effort, il pouvait parvenir à suspendre l’éternel
rictus de sa face et à y jeter une sorte de voile tragique, et
alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait.
Cet effort, Gwyynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais,
car c’était une fatigue douloureuse et une tension insupportable.
Il suffisait d’ailleurs de la moindre distraction et de la
moindre émotion pour que, chassé un moment, ce rire, irrésistible
comme un reflux, reparût sur sa face, et il était d’autant plus
intense que l’émotion, quelle qu’elle fût, était plus forte.
A cette restriction près, le rire de Gwynplaine était éternel.
On voyait Gwynplaine, on riait. Quand on avait ri, on détournait
la tête. Les femmes surtout avaient horreur. Cet homme était
effroyable. La convulsion bouffonne était comme un tribut payé;
on la subissait joyeusement, mais presque mécaniquement. Après
quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine, pour une femme,
était insupportable à voir et impossible à regarder.
Il était du reste grand, bien fait, agile, nullement difforme, si
ce n’est de visage. Ceci était une indication de plus parmi les
présomptions qui laissaient entrevoir dans Gwynplaine plutôt une
création de l’art qu’une œuvre de la nature. Gwynplaine, beau
de corps, avait probablement été beau de figure. En naissant, il
avait dû être un enfant comme un autre. On avait conservé le
corps intact et seulement retouché la face. Gwynplaine avait été
fait exprès.
C’était là du moins la vraisemblance.
On lui avait laissé les dents. Les dents sont nécessaires au
rire. La tête de mort les garde.
L’opération faite sur lui avait dû être affreuse. Il ne s’en
souvenait pas, ce qui ne prouvait point qu’il ne l’eût pas subie.
Cette sculpture chirurgicale n’avait pu réussir que sur un enfant
tout petit, et par conséquent ayant peu conscience de ce qui lui
arrivait, et pouvant aisément prendre une plaie pour une maladie.
En outre, dès ce temps-là, on se le rappelle, les moyens
d’endormir le patient et de supprimer la souffrance étaient
connus. Seulement, à cette époque, on les appelait magie.
Aujourd’hui on les appelle anesthésie.
Outre ce visage, ceux qui l’avaient élevé lui avaient donné des
ressources de gymnaste et d’athlète; ses articulations, utilement
disloquées, et propres à des flexions en sens inverse, avaient
reçu une éducation de clown et pouvaient, comme des gonds de
porte, se mouvoir dans tous les sens. Dans son appropriation au
métier de saltimbanque rien n’avait été négligé.
Ses cheveux avaient été teints couleur d’ocre une fois pour
toutes; secret qu’on a retrouvé de nos jours. Les jolies femmes
en usent; ce qui enlaidissait autrefois est aujourd’hui jugé bon
pour embellir. Gwynplaine avait les cheveux jaunes. Cette
peinture des cheveux, apparemment corrosive, les avait laissés
laineux et bourrus au toucher. Ce hérissement fauve, plutôt
crinière que chevelure, couvrait et cachait un profond crâne fait
pour contenir de la pensée, L’opération quelconque, qui avait ôté
l’harmonie au visage et mis toute cette chair en désordre,
n’avait pas eu prise sur la boîte osseuse. L’angle facial de
Gwynplaine était puissant et surprenant. Derrière ce rire il y
avait une âme, faisant, comme nous tous, un songe.
Du reste, ce rire était pour Gwynplaine tout un talent. Il n’y
pouvait rien, et il en tirait parti. Au moyen de ce rire, il
gagnait sa vie.
Gwynplaine--on l’a sans doute déjà reconnu--était cet enfant
abandonné un soir d’hiver sur la côte de Portland, et recueilli
dans une pauvre cahute roulante à Weymouth.