ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE

Indiquons un détail: Josiane «avait le tour».

On le comprendra en réfléchissant qu’elle était, quoique du petit

côté, sœur de la reine, c’est-à-dire personne princière.

Avoir le tour. Qu’est cela?

Le vicomte de Saint-John--prononcez Bolingbroke--écrivait à

Thomas Lennard, comte de Sussex: «Deux choses font qu’on est

grand. En Angleterre avoir le tour; en France avoir le pour.»

Le pour, en France, c’était ceci: quand le roi était en voyage,

le fourrier de la cour, le soir venu, au débotté à l’étape,

assignait leur logement aux personnes suivant sa majesté. Parmi

ces seigneurs, quelques-uns avaient un privilège immense: «Ils

ont le _pour_, dit le Journal historique de l’année 1694, page 6,

c’est-à-dire que le fourrier qui marque les logis met _Pour_

avant leur nom, comme: _Pour M. le prince de Soubise_, au lieu

que, quand il marque le logis d’une personne qui n’est point

prince, il ne met point de _Pour_, mais simplement son nom, par

exemple: _Le duc de Gesvres, le duc de Mazarin_, etc.» Ce _Pour_

sur une porte indiquait un prince ou un favori. Favori, c’est

pire que prince. Le roi accordait le _pour_ comme le cordon bleu

ou la pairie.

«Avoir le tour» en Angleterre était moins vaniteux, mais plus

réel. C’était un signe de véritable approche de la personne

régnante. Quiconque était, par naissance ou faveur, en posture

de recevoir des communications directes de sa majesté, avait dans

le mur de sa chambre de lit un tour où était ajusté un timbre.

Le timbre sonnait, le tour s’ouvrait, une missive royale

apparaissait sur une assiette d’or ou sur un coussin de velours,

puis le tour se refermait. C’était intime et solennel. Le

mystérieux dans le familier. Le tour ne servait à aucun autre

usage. Sa sonnerie annonçait un message royal. On ne voyait pas

qui l’apportait. C’était du reste tout simplement un page de la

reine ou du roi. Leicester avait le tour sous Elisabeth, et

Buckingham sous Jacques Ier. Josiane l’avait sous Anne, quoique

peu favorite. Qui avait le tour était comme quelqu’un qui serait

en relation directe avec la petite poste du ciel, et chez qui

Dieu enverrait de temps en temps son facteur porter une lettre.

Pas d’exception plus enviée. Ce privilège entraînait plus de

servilité. On en était un peu plus valet. A la cour, ce qui

élève abaisse. «Avoir le tour», cela se disait en français; ce

détail d’étiquette anglaise étant probablement une ancienne

platitude française.

Lady Josiane, vierge pairesse comme Elisabeth avait été vierge

reine, menait, tantôt à la ville, tantôt à la campagne, selon la

saison, une existence quasi princière, et tenait à peu près une

cour dont lord David était courtisan, avec plusieurs. N’étant

pas encore mariés, lord David et lady Josiane pouvaient sans

ridicule se montrer ensemble en public, ce qu’ils faisaient

volontiers. Ils allaient souvent aux spectacles et aux courses

dans le même carrosse et dans la même tribune. Le mariage, qui

leur était permis et même imposé, les refroidissait; mais en

somme leur attrait était de se voir. Les privautés permises aux

«engaged» ont une frontière aisée à franchir. Ils s’en

abstenaient, ce qui est facile étant de mauvais goût.

Les plus belles boxes d’alors avaient lieu à Lambeth, paroisse où

le lord archevêque de Cantorbéry a un palais, quoique l’air y

soit malsain, et une riche bibliothèque ouverte à de certaines

heures aux honnêtes gens. Une fois, c’était en hiver, il y eut

là, dans une prairie fermée à clef, un assaut de deux hommes

auquel assista Josiane, menée par David. Elle avait demandé:

Est-ce que les femmes sont admises? et David avait répondu:

_Sunt faeminae magnates_. Traduction libre: _Pas les

bourgeoises_. Traduction littérale: _Les grandes dames

existent_. Une duchesse entre partout. C’est pourquoi lady

Josiane vit la boxe.

Lady Josiane fit seulement la concession de se vêtir en cavalier,

chose fort usitée alors. Les femmes ne voyageaient guère

autrement. Sur six personnes que contenait le coach de Windsor,

il était rare qu’il n’y eût point une ou deux femmes habillées en

hommes. C’était signe de gentry.

Lord David, étant en compagnie d’une femme, ne pouvait figurer

dans le match, et devait rester simple assistant.

Lady Josiane ne trahissait sa qualité que par ceci, qu’elle

regardait à travers une lorgnette, ce qui était acte de

gentilhomme.

La «noble rencontre» était présidée par lord Germaine,

arrière-grand-père ou grand-oncle de ce lord Germaine qui, vers

la fin du dix-huitième siècle, fut colonel, lâcha pied dans une

bataille, puis fut ministre de la guerre, et n’échappa aux

biscayens de l’ennemi que pour tomber sous les sarcasmes de

Sheridan, mitraille pire. Force gentilshommes pariaient; Harry

Belew de Carleton, ayant des prétentions à la pairie éteinte de

Bella-Aqua, contre Henry, lord Hyde, membre du parlement pour le

bourg de Dunhivid, qu’on appelle aussi Launceston; l’honorable

Peregrine Bertie, membre pour le bourg de Truro, contre sir

Thomas Colepeper, membre pour Maidstone; le laird de Lamyrbau,

qui est de la marche de Lothian, contre Samuel Trefusis, du bourg

de Penryn; sir Bartholomew Gracedieu, du bourg Saint-Yves, contre

le très honorable Charles Bodville, qui s’appelle lord Robartes,

et qui est Custos Rotulorum du comté de Cornouailles. D’autres

encore.

Les deux boxeurs étaient un irlandais de Tipperary nommé du nom

de sa montagne natale Phelem-ghe-madone, et un écossais appelé

Helmsgail. Cela mettait deux orgueils nationaux en présence.

Irlande et Ecosse allaient se cogner; Erin allait donner des

coups de poing à Gajothel. Aussi les paris dépassaient quarante

mille guinées, sans compter les jeux fermes.

Les deux champions étaient nus avec une culotte très courte

bouclée aux hanches, et des brodequins à semelles cloutées, lacés

aux chevilles.

Helmsgail, l’écossais, était un petit d’à peine dix-neuf ans,

mais il avait déjà le front recousu; c’est pourquoi on tenait

pour lui deux et un tiers. Le mois précédent il avait enfoncé

une côte et crevé les deux yeux au boxeur Sixmileswater; ce qui

expliquait l’enthousiasme. Il y avait eu pour ses parieurs gain

de douze mille livres sterling. Outre son front recousu,

Helmsgail avait la mâchoire ébréchée. Il était leste et alerte.

Il était haut comme une femme petite, ramassé, trapu, d’une

stature basse et menaçante, et rien n’avait été perdu de la pâte

dont il avait été fait; pas un muscle qui n’allât au but, le

pugilat. Il y avait de la concision dans son torse ferme,

luisant et brun comme l’airain. Il souriait, et trois dents

qu’il avait de moins s’ajoutaient à son sourire.

Son adversaire était vaste et large, c’est-à-dire faible.

C’était un homme de quarante ans. Il avait six pieds de haut, un

poitrail d’hippopotame, et l’air doux. Son coup de poing fendait

le pont d’un navire, mais il ne savait pas le donner.

L’irlandais Phelem-ghe-madone était surtout une surface et

semblait être dans les boxes plutôt pour recevoir que pour

rendre. Seulement on sentait qu’il durerait longtemps. Espèce

de rostbeef pas assez cuit, difficile à mordre et impossible à

manger. Il était ce qu’on appelle, en argot local, de la viande

crue, _raw flesh_. Il louchait. Il semblait résigné.

Ces deux hommes avaient passé la nuit précédente côte à côte dans

le même lit, et dormi ensemble. Ils avaient bu dans le même

verre chacun trois doigts de vin de Porto.

Ils avaient l’un et l’autre leur groupe de souteneurs, gens de

rude mine, menaçant au besoin les arbitres. Dans le groupe pour

Helmsgail, on remarquait John Gromane, fameux pour porter un

bœuf sur son dos, et un nommé John Bray qui un jour avait pris

sur ses épaules dix boisseaux de farine à quinze gallons par

boisseau, plus le meunier, et avait marché avec cette charge plus

de deux cents pas plus loin. Du côté de Phelem-ghe-madone, lord

Hyde avait amené de Launceston un certain Kilter, lequel

demeurait au Château-Vert, et lançait par-dessus son épaule une

pierre de vingt livres plus haut que la plus haute tour du

château. Ces trois hommes, Kilter, Bray et Gromane, étaient de

Cornouailles, ce qui honore le comté.

D’autres souteneurs étaient des garnements brutes, au râble

solide, aux jambes arquées, aux grosses pattes noueuses, à la

face inepte, en haillons, et ne craignant rien, étant presque

tous repris de justice.

Beaucoup s’entendaient admirablement à griser les gens de police.

Chaque profession doit avoir ses talents.

Le pré choisi était plus loin que le Jardin des Ours, où l’on

faisait autrefois battre les ours, les taureaux et les dogues, au

delà des dernières bâtisses en construction, à côté de la masure

du prieuré de Sainte-Marie Over Ry, ruiné par Henri VIII. Vent

du nord et givre était le temps; une pluie fine tombait, vite

figée en verglas. On reconnaissait dans les gentlemen présents

ceux qui étaient pères de famille, parce qu’ils avaient ouvert

leurs parapluies.

Du côté de Phelem-ghe-madone, colonel Moncreif, arbitre, et

Kilter, pour tenir le genou.

Du côté de Helmsgail, l’honorable Pughe Beaumaris, arbitre, et

lord Desertum, qui est de Kilcarry, pour tenir le genou.

Les deux boxeurs furent quelques instants immobiles dans

l’enceinte pendant qu’on réglait les montres. Puis ils

marchèrent l’un à l’autre et se donnèrent la main.

Phelem-ghe-madone dit à Helmsgail:--J’aimerais m’en aller chez

moi.

Helmsgail répondit avec honnêteté:--Il faut que la gentry se soit

dérangée pour quelque chose.

Nus comme ils étaient, ils avaient froid. Phelem-ghe-madone

tremblait. Ses mâchoires claquaient.

Docteur Eleanor Sharp, neveu de l’archevêque d’York, leur cria:

Tapez-vous, mes drôles. Ça vous réchauffera.

Cette parole d’aménité les dégela.

Ils s’attaquèrent.

Mais ni l’un ni l’autre n’étaient en colère. On compta trois

reprises molles. Révérend Docteur Gumdraith, un des quarante

associés d’All Souls Colleges[1], cria: Qu’on leur entonne du

gin!

[1] Collège de Toutes-les-Ames

Mais les deux referees et les deux parrains, juges tous quatre,

maintinrent la règle. Il faisait pourtant bien froid.

On entendit le cri: _first blood!_ Le premier sang était réclamé.

On les replaça bien en face l’un de l’autre.

Ils se regardèrent, s’approchèrent, allongèrent les bras, se

touchèrent les poings, puis reculèrent. Tout à coup, Helmsgail,

le petit homme, bondit.

Le vrai combat commença.

Phelem-ghe-madone fut frappé en plein front entre les deux

sourcils. Tout son visage ruissela de sang. La foule cria:

_Helmsgail a fait couler le bordeaux[2]!_ On applaudit.

Phelem-ghe-madone, tournant ses bras comme un moulin ses ailes,

se mit à démener ses deux poings au hasard.

[2] _Hemlsgail has tapped his claret._

L’honorable Peregrine Berti dit:--Aveuglé. Mais pas encore

aveugle.

Alors Helmsgail entendit de toutes parts éclater cet

encouragement:--_Bung his peepers[3]!_

[3] Crève-lui les quinquets.

En somme, les deux champions étaient vraiment bien choisis, et,

quoique le temps fut peu favorable, on comprit que le match

réussirait. Le quasi-géant Phelem-ghe-madone avait les

inconvénients de ses avantages; il se mouvait pesamment. Ses

bras étaient massue, mais son corps était masse. Le petit

courait, frappait, sautait, grinçait, doublait la vigueur par la

vitesse, savait les ruses. D’un côté le coup de poing primitif,

sauvage, inculte, à l’état d’ignorance; de l’autre le coup de

poing de la civilisation, Helmsgail combattait autant avec ses

nerfs qu’avec ses muscles et avec sa méchanceté qu’avec sa force;

Phelem-ghe-madone était une espèce d’assommeur inerte, un peu

assommé au préalable. C’était l’art contre la nature. C’était

le féroce contre le barbare.

Il était clair que le barbare serait battu. Mais pas très vite.

De là l’intérêt.

Un petit contre un grand. La chance est pour le petit. Un chat

a raison d’un dogue. Les Goliath sont toujours vaincus par les

David.

Une grêle d’apostrophes tombait sur les combattants:--_Bravo,

Helmsgail! good! well done, highlander!--Now, Phelem[4]!_

[4] Bravo, Helmsgail! bon! c’est bien, montagnard! A ton

tour Phelem!

Et, les amis de Helmsgail lui répétaient avec bienveillance

l’exhortation:--Crève-lui les quinquets!

Helmsgail fit mieux, brusquement baissé et redressé avec une

ondulation de reptile, il frappa Phelem-ghe-madone au sternum.

Le colosse chancela.

--Mauvais coup! cria le vicomte Barnard.

Phelem-ghe-madone s’affaissa sur le genou de Kilter en

disant:--Je commence à me réchauffer.

Lord Desertum consulta les referees, et dit:--Il y aura cinq

minutes de rond[5].

[5] Suspension.

Phelem-ghe-madone défaillait. Kilter lui essuya le sang des yeux

et la sueur du corps avec une flanelle et lui mit un goulot dans

la bouche. On était à la onzième passe. Phelem-ghe-madone,

outre sa plaie au front, avait les pectoraux déformés de coups,

le ventre tuméfié et le sinciput meurtri. Helmsgail n’avait

rien.

Un certain tumulte éclatait parmi les gentlemen.

Lord Barnard répétait:--Mauvais coup.

--Pari nul, dit le laird de Lamyrbau.

--Je réclame mon enjeu, reprit sir Thomas Colepeper.

Et l’honorable membre pour le bourg Sainl-Yves, sir Bartholomew

Gracedieu, ajouta:

--Qu’on me rende mes cinq cents guinées, je m’en vais.

--Cessez le match, cria l’assistance.

Mais Phelem-ghe-madone se leva presque aussi branlant qu’un homme

ivre, et dit:

--Continuons le match, à une condition. J’aurai aussi, moi, le

droit de donner un mauvais coup.

On cria de toutes parts:--Accordé.

Helmsgail haussa les épaules.

Les cinq minutes passées, la reprise se fit.

Le combat, qui était une agonie pour Phelem-ghe-madone, était un

jeu pour Helmsgail.

Ce que c’est que la science! le petit homme trouva moyen de

mettre le grand en chancery, c’est-à-dire que tout à coup

Helmsgail prit sous son bras gauche courbé comme un croissant

d’acier la grosse tête de Phelem-ghe-madone, et le tint là sous

son aisselle, cou ployé et nuque basse, pendant que de son poing

droit, tombant et retombant comme un marteau sur un clou, mais de

bas en haut et en dessous, il lui écrasait à l’aise la face.

Quand Phelem-ghe-madone, enfin lâché, releva la tête, il n’avait

plus de visage.

Ce qui avait été un nez, des yeux et une bouche, n’était plus

qu’une apparence d’épongé noire trempée dans le sang. Il cracha.

On vit à terre quatre dents.

Puis il tomba. Kilter le reçut sur son genou.

Helmsgail était à peine touché. Il avait quelques bleus

insignifiants et une égratignure à une clavicule.

Personne n’avait plus froid. On faisait seize et un quart pour

Helmsgail contre Phelem-ghe-madone.

Harry de Carleton cria:

--Il n’y a plus de Phelem-ghe-madone. Je parie pour Helmsgail ma

pairie de Bella-Aqua et mon titre de lord Bellew contre une

vieille perruque de l’archevêque de Cantorbery.

--Donne ton mufle, dit Kilter à Phelem-ghe-madone, et, fourrant

sa flanelle sanglante dans la bouteille, il le débarbouilla avec

du gin. On revit la bouche, et Phelem-ghe-madone ouvrit une

paupière. Les tempes semblaient fêlées.

--Encore une reprise, ami, dit Kilter. Et il ajouta:--Pour

l’honneur de la basse ville.

Les gallois et les irlandais s’entendent; pourtant

Phelem-ghe-madone, ne fit aucun signe pouvant indiquer qu’il

avait encore quelque chose dans l’esprit.

Phelem-ghe-madone se releva, Kilter le soutenant. C’était la

vingt-cinquième reprise. A la manière dont ce cyclope, car il

n’avait plus qu’un œil, se remit en posture, on comprit que

c’était la fin et personne ne douta qu’il ne fût perdu. Il posa

sa garde au-dessus du menton, gaucherie de moribond. Helmsgail,

à peine en sueur, cria: Je parie pour moi. Mille contre un.

Helmsgail, levant le bras, frappa, et, ce fut étrange, tous deux

tombèrent. On entendit un grognement gai.

C’était Phelem-ghe-madone qui était content.

Il avait profité du coup terrible qu’Helmsgail lui avait donné

sur le crâne pour lui en donner un, mauvais, au nombril.

Helmsgail, gisant, râlait.

L’assistance regarda Helmsgail à terre et dit:--Remboursé.

Tout le monde battit des mains, même les perdants.

Phelem-ghe-madone avait rendu mauvais coup pour mauvais coup, et

agi dans son droit.

On emporta Helmsgail sur une civière. L’opinion était qu’il n’en

reviendrait point. Lord Robartes s’écria: Je gagne douze cents

guinées. Phelem-ghe-madone était évidemment estropié pour la

vie.

En sortant, Josiane prit le bras de lord David, ce qui est toléré

entre «engaged». Elle lui dit:

--C’est très beau. Mais...

--Mais quoi?

--J’aurais cru que cela m’ôterait mon ennui. Eh bien, non.

Lord David s’arrêta, regarda Josiane, ferma la bouche et enfla

les joues en secouant la tête, ce qui signifie: attention! et

dit à la duchesse:

--Pour l’ennui il n’y a qu’un remède.

--Lequel?

--Gwynplaine.

La duchesse demanda:

--Qu’est-ce que c’est que Gwynplaine?

L'homme Qui Rit · 第 131 / 247 题