HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER

La reine Anne avait autour d’elle plusieurs de ces voix basses.

Barkilphedro en était une.

Outre la reine, il travaillait, influençait et pratiquait

sourdement lady Josiane et lord David. Nous l’avons dit, il

parlait bas à trois oreilles. Une oreille de plus que Dangeau.

Dangeau ne parlait bas qu’à deux, du temps où, passant sa tête

entre Louis XIV épris d’Henriette sa belle-sœur, et Henriette

éprise de Louis XIV son beau-frère, secrétaire de Louis à l’insu

d’Henriette et d’Henriette à l’insu de Louis, situé au beau

milieu de l’amour des deux marionnettes, il faisait les demandes

et les réponses.

Barkilphedro était si riant, si acceptant, si incapable de

prendre la défense de qui que ce soit, si peu dévoué au fond, si

laid, si méchant, qu’il était tout simple qu’une personne royale

en vînt à ne pouvoir se passer de lui. Quand Anne eut gouté de

Barkilphedro, elle ne voulut pas d’autre flatteur. Il la

flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqûre à

autrui.--Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on

est obligé de bafouer les savants.

Empoisonner de temps en temps la piqûre, c’est le comble de

l’art. Néron aime à voir travailler Locuste.

Les palais royaux sont très pénétrables; ces madrépores ont une

voirie intérieure vite devinée, pratiquée, fouillée, et au besoin

évidée, par ce rongeur qu’on nomme le courtisan. Un prétexte

pour entrer suffit. Barkilphedro ayant ce prétexte, sa charge,

fut en très peu de temps chez la reine ce qu’il était chez la

ducbesse Josiane, l’animal domestique indispensable. Un mot

qu’il basarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine;

il sut à quoi s’en tenir sur la bonté de sa majesté. La reine

aimait beaucoup son lord stewart, William Cavendish, duc de

Devonshire, qui était très imbécile. Ce lord, qui avait tous les

grades d’Oxford et ne savait pas l’orthographe, fit un beau matin

la bêtise de mourir. Mourir, c’est fort imprudent à la cour, car

personne ne se gêne plus pour parler de vous. La reine,

Barkilphedro présent, se lamenta, et finit par s’écrier en

soupirant:--C’est dommage que tant de vertus fussent portées et

servies par une si pauvre intelligence!

--Dieu veuille avoir son âne! murmura Barkilpbedro, à demi-voix

et en français.

La reine sourit. Barkilphedro enregistra ce sourire.

Il en conclut: Mordre plaît.

Congé était donné à sa malice.

A partir de ce jour, il fourra sa curiosité partout, sa malignité

aussi. On le laissait faire, tant on le craignait. Qui fait

rire le roi fait trembler le reste.

C’était un puissant drôle.

Il faisait chaque jour des pas en avant, sous terre. On avait

besoin de Barkilphedro. Plusieurs grands l’honoraient de leur

confiance au point de le charger dans l’occasion d’une commission

honteuse.

La cour est un engrenage. Barkilphedro y devint moteur.

Avez-vous remarqué dans certains mécanismes la petitesse de la

roue motrice?

Josiane, en particulier, qui utilisait, nous l’avons indiqué, le

talent d’espion de Barkilphedro, avait en lui une telle

confiance, qu’elle n’avait pas hésité à lui remettre une des

clefs secrètes de son appartement, au moyen de laquelle il

pouvait entrer chez elle à toute heure. Cette excessive

livraison de sa vie intime était une mode au dix-septième siècle.

Cela s’appelait: donner la clef. Josiane avait donné deux de ces

clefs de confiance; lord David avait l’une, Barkilphedro avait

l’autre.

Du reste, pénétrer d’emblée jusqu’aux chambres à coucher était

dans les vieilles mœurs une chose nullement surprenante. De là

des incidents. La Ferté, tirant brusquement les rideaux du lit

de mademoiselle Lafont, y trouvait Sainson, mousquetaire noir,

etc., etc.

Barkilphedro excellait à faire de ces découvertes sournoises qui

subordonnent et soumettent les grands aux petits. Sa marche dans

l’ombre était tortueuse, douce et savante. Comme tout espion

parfait, il était composé d’une inclémence de bourreau et d’une

patience de micrographe. Il était courtisan né. Tout courtisan

est un noctambule. Le courtisan rôde dans cette nuit qu’on

appelle la toute-puisssance. Il a une lanterne sourde à la main.

Il éclaire le point qu’il veut, et reste ténébreux. Ce qu’il

cherche avec cette lanterne, ce n’est pas un homme; c’est une

bête. Ce qu’il trouve, c’est le roi.

Les rois n’aiment pas qu’on prétende être grand autour d’eux.

L’ironie à qui n’est pas eux les charme. Le talent de

Barkilphedro consistait en un rapetissement perpétuel des lords

et des princes, au profit de la majesté royale, grandie d’autant.

La clef intime qu’avait Barkilphedro était faite, ayant deux

jeux, un à chaque extrémité, de façon à pouvoir ouvrir les petits

appartements dans les deux résidences favorites de Josiane,

Hunkerville-house à Londres, Corleone-lodge à Windsor. Ces deux

hôtels faisaient partie de l’héritage Clancharlie.

Hunkerville-house confinait à Oldgate. Oldgate à Londres était

une porte par où l’on venait de Harwick, et où l’on voyait une

statue de Charles II ayant sur sa tête un ange peint, et sous ses

pieds un lion et une licorne sculptés. De Hunkerville-house, par

le vent d’est, on entendait le carillon de Sainte-Marylebone.

Corleone-lodge était un palais florentin en brique et en pierre

avec colonnade de marbre, bâti sur pilotis à Windsor, au bout du

pont de bois, et ayant une des plus superbes cours d’honneur de

l’Angleterre.

Dans ce dernier palais, contigu au château de Windsor, Josiane

était à portée de la reine. Josiane s’y plaisait néanmoins.

Presque rien au dehors, toute en racines, telle était l’influence

de Barkilphedro sur la reine. Rien de plus difficile à arracher

que ces mauvaises herbes de cour; elles s’enfoncent très avant et

n’offrent aucune prise extérieure. Sarcler Roquelaure, Triboulet

ou Brummel, est presque impossible.

De jour en jour, et de plus en plus, la reine Anne prenait en gré

Barkilphedro.

Sarah Jennings est célèbre; Barkilphedro est inconnu; sa faveur

resta obscure. Ce nom, Barkilphedro, n’est pas arrivé jusqu’à

l’histoire. Toutes les taupes ne sont pas prises par le taupier.

Barkilphedro, ancien candidat clergyman, avait un peu étudié

tout; tout effleuré donne pour résultat rien. On peut être

victime de l’_omnis res scibilis_. Avoir sous le crâne le

tonneau des Danaïdes, c’est le malheur de toute une race de

savants qu’on peut appeler les stériles. Ce que Barkilphedro

avait mis dans son cerveau l’avait laissé vide.

L’esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la

nature met l’amour; l’esprit, souvent, y met la haine. La haine

occupe.

Là haine pour la haine existe. L’art pour l’art est dans la

nature, plus qu’on ne croit.

On hait. Il faut bien faire quelque chose.

La haine gratuite, mot formidable. Cela veut dire la haine qui

est à elle-même son propre paiement.

L’ours vit de se lécher la griffe.

Indéfiniment, non. Cette griffe, il faut la ravitailler. Il

faut mettre quelque chose dessous.

Haïr indistinctement est doux et suffit quelque temps; mais il

faut finir par avoir un objet. Une animosité diffuse sur la

création épuise, comme toute jouissance solitaire. La haine sans

objet ressemble au tir sans cible. Ce qui intéresse le jeu,

c’est un cœur à percer.

On ne peut pas haïr uniquement pour l’honneur. Il faut un

assaisonnement, un homme, une femme, quelqu’un à détruire.

Ce service d’intéresser le jeu, d’offrir un but, de passionner la

haine en la fixant, d’amuser le chasseur par la vue de la proie

vivante, de faire espérer au guetteur le bouillonnement tiède et

fumant du sang qui va couler, d’épanouir l’oiseleur par la

crédulité inutilement ailée de l’alouette, d’être une bête couvée

à son insu pour le meurtre par un esprit, ce service exquis et

horrible dont n’a pas conscience celui qui le rend, Josiane le

rendit à Barkilphedro.

La pensée est un projectile. Barkilphedro, dès le premier jour,

s’était mis à viser Josiane avec les mauvaises intentions qu’il

avait dans l’esprit. Une intention et une escopette, cela se

ressemble. Barkilphedro se tenait en arrêt, dirigeant contre la

duchesse toute sa méchanceté secrète. Cela vous étonne? Que

vous a fait l’oiseau à qui vous tirez un coup de fusil? C’est

pour le manger, dites-vous. Barkilphedro aussi.

Josiane ne pouvait guère être frappée au cœur, l’endroit où est

une énigme est difficilement vulnérable mais elle pouvait être

atteinte à la tête, c’est-à-dire à l’orgueil.

C’est par là qu’elle se croyait forte et qu’elle était faible.

Barkilphedro s’en était rendu compte.

Si Josiane avait pu voir clair dans la nuit de Barkilphedro, si

elle avait pu distinguer ce qui était embusqué derrière ce

sourire, cette fière personne, si haut située, eût probablement

tremblé. Heureusement pour la tranquillité de ses sommeils, elle

ignorait absolument ce qu’il y avait dans cet homme.

L’inattendu fuse on ne sait d’où. Les profonds dessous de la vie

sont redoutables. Il n’y a point de haine petite. La haine est

toujours énorme. Elle conserve sa stature dans le plus petit

être, et reste monstre. Une haine est toute la haine. Un

éléphant que hait une fourmi est en danger.

Même avant d’avoir frappé, Barkilphedro sentait avec joie un

commencement de saveur de l’action mauvaise qu’il voulait

commettre. Il ne savait encore ce qu’il ferait contre Josiane.

Mais il était décidé à faire quelque chose. C’était déjà

beaucoup qu’un tel parti pris.

Anéantir Josiane, c’eût été trop de succès. Il ne l’espérait

point. Mais l’humilier, l’amoindrir, la désoler, rougir de

larmes de rage ces yeux superbes, voilà une réussite. Il y

comptait. Tenace, appliqué, fidèle au tourment d’autrui,

inarrachable, la nature ne l’avait pas fait ainsi pour rien. Il

entendait bien trouver le défaut de l’armure d’or de Josiane, et

faire ruisseler le sang de cette olympienne. Quel bénéfice,

insistons-y, y avait-il là pour lui? Un bénéfice énorme. Faire

du mal à qui nous a fait du bien.

Qu’est-ce qu’un envieux? C’est un ingrat. Il déteste la lumière

qui l’éclaire et le réchauffe. Zoile hait ce bienfait, Homère.

Faire subir à Josiane ce qu’on appellerait aujourd’hui une

vivisection, l’avoir, toute convulsive, sur sa table d’anatomie,

la disséquer, vivante, à loisir dans une chirurgie quelconque, la

déchiqueter en amateur pendant qu’elle hurlerait, ce rêve

charmait Barkilphedro.

Pour arriver à ce résultat, il eût fallu souffrir un peu, qu’il

l’eût trouvé bon. On peut se pincer à sa tenaille. Le couteau

en se reployant vous coupe les doigts; qu’importe! Être un peu

pris dans la torture de Josiane lui eût été égal. Le bourreau,

manieur de fer rouge, a sa part de brûlure, et n’y prend pas

garde. Parce que l’autre souffre davantage, on ne sent rien.

Voir le supplicié se tordre vous ôte votre douleur.

Fais ce qui nuit, advienne que pourra.

La construction du mal d’autrui se complique d’une acceptation de

responsabilité obscure. On se risque soi-même dans le danger

qu’on fait courir à un autre, tant les enchaînements de tout

peuvent amener d’écroulements inattendus. Ceci n’arrête point le

vrai méchant. Il ressent en joie ce que le patient éprouve en

angoisse. Il a le chatouillement de ce déchirement; l’homme

mauvais ne s’épanouit qu’affreusement. Le supplice se réverbère

sur lui en bien-être. Le duc d’Albe se chauffait les mains aux

bûchers. Foyer, douleur; reflet, plaisir. Que de telles

transpositions soient possibles, cela fait frissonner. Notre

côté ténèbres est insondable. _Supplice exquis_, l’expression

est dans Bodin[1], ayant peut-être ce triple sens terrible:

recherche du tourment, souffrance du tourmenté, volupté du

tourmenteur. Ambition, appétit, tous ces mots signifient

quelqu’un sacrifié à quelqu’un satisfait. Chose triste, que

l’espérance puisse être perverse. En vouloir à une créature,

c’est lui vouloir du mal. Pourquoi pas du bien? Serait-ce que

le principal versant de notre volonté serait du côté du mal? Un

des plus rudes labeurs du juste, c’est de s’extraire

continuellement de l’âme une malveillance difficilement

épuisable. Presque toutes nos convoitises, examinées,

contiennent de l’inavouable. Pour le méchant complet, et cette

perfection hideuse existe, Tant pis pour les autres signifie Tant

mieux pour moi. Ombre de l’homme. Cavernes.

[1] Livre IV, page 100.

Josiane avait cette plénitude de sécurité que donne l’orgueil

ignorant, fait du mépris de tout. La faculté féminine de

dédaigner est extraordinaire. Un dédain inconscient,

involontaire et confiant, c’était là Josiane. Barkilphedro était

pour elle à peu près une chose. On l’eût bien étonnée, si on lui

eût dit que Barkilphedro, cela existait.

Elle allait, venait et riait, devant cet homme qui la contemplait

obliquement.

Lui, pensif, il épiait une occasion.

A mesure qu’il attendait, sa détermination de jeter dans la vie

de cette femme un désespoir quelconque, augmentait.

Affût inexorable.

D’ailleurs il se donnait à lui-même d’excellentes raisons. Il ne

faut pas croire que les coquins ne s’estiment pas. Ils se

rendent des comptes dans des monologues altiers, et ils le

prennent de très haut. Comment! cette Josiane lui avait fait

l’aumône! Elle avait émietté sur lui, comme sur un mendiant,

quelques liards de sa colossale richesse! Elle l’avait rivé et

cloué à une fonclion inepte! Si, lui Barkilphedro, presque homme

d’église, capacité variée et profonde, personnage docte, ayant

l’étoffe d’un révérend, il avait pour emploi d’enregistrer des

tessons bons à racler les pustules de Job, s’il passait sa vie

dans un galetas de greffe à déboucher gravement de stupides

bouteilles incrustées de toutes les saletés de la mer, et à

déchiffrer des parchemins moisis, des pourritures de grimoires,

des ordures de testaments, on ne sait quelles balivernes

illisibles, c’était la faute de cette Josiane! Comment! cette

créature le tutoyait!

Et il ne se vengerait pas!

Et il ne punirait pas cette espèce!

Ah ça mais! il n’y aurait donc plus de justice ici-bas!

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L'homme Qui Rit · 第 126 / 247 题