Il y a d’abord une chose pressée; c’est d’être ingrat.
Barkilphedro n’y manqua point.
Ayant reçu tant de bienfaits de Josiane, naturellement il n’eut
qu’une pensée, s’en venger.
Ajoutons que Josiane était belle, grande, jeune, riche,
puissante, illustre, et que Barkilphedro était laid, petit,
vieux, pauvre, protégé, obscur. Il fallait bien aussi qu’il se
vengeât de cela.
Quand on n’est fait que de nuit, comment pardonner tant de
rayons?
Barkilphedro était un irlandais qui avait renié l’Irlande;
mauvaise espèce.
Barkilphedro n’avait qu’une chose en sa faveur; c’est qu’il avait
un très gros ventre.
Un gros ventre passe pour signe de bonté. Mais ce ventre
s’ajoutait à l’hypocrisie de Barkilphedro. Car cet homme était
très méchant.
Quel âge avait Barkilphedro? aucun. L’âge nécessaire à son
projet du moment. Il était vieux par les rides et les cheveux
gris, et jeune par l’agilité d’esprit. Il était leste et lourd;
sorte d’hippopotame singe. Royaliste, certes; républicain, qui
sait? catholique, peut-être; protestant, sans doute. Pour
Stuart, probablement; pour Brunswick, évidemment, Être Pour n’est
une force qu’à la condition d’être en même temps Contre,
Barkilphedro pratiquait cette sagesse.
La place de «déboucheur de bouteilles de l’océan» n’était pas
aussi risible qu’avait semblé le dire Barkilphedro. Les
réclamations, qu’aujourd’hui on qualifierait déclamations, de
Garcie-Ferrandez dans son _Routier de la mer_ contre la
spoliation des échouages, dite _droit de bris_, et contre le
pillage des épaves par les gens des côtes, avaient fait sensation
en Angleterre et avaient amené pour les naufragés ce progrès que
leurs biens, effets et propriétés, au lieu d’être volés par les
paysans, étaient confisqués par le lord-amiral.
Tous les débris de mer jetés à la rive anglaise, marchandises,
carcasses de navires, ballots, caisses, etc., appartenaient au
lord-amiral; mais, et ici se révélait l’importance de la place
sollicitée par Barkilphedro, les récipients flottants contenant
des messages et des informations éveillaient particulièrement
l’attention de l’amirauté. Les naufrages sont une des graves
préoccupations de l’Angleterre. La navigation étant sa vie, le
naufrage est son souci. L’Angleterre a la perpétuelle inquiétude
de la mer. La petite fiole de verre que jette aux vagues un
navire en perdition contient un renseignement suprême, précieux à
tous les points de vue. Renseignement sur le bâtiment,
renseignement sur l’équipage, renseignement sur le lieu, l’époque
et le mode du naufrage, renseignement sur les vents qui ont brisé
le vaisseau, renseignement sur les courants qui ont porté la
fiole flottante à la côte. La fonction que Barkilphedro occupait
a été supprimée il y a plus d’un siècle, mais elle avait une
véritable utilité. Le dernier titulaire fut William Hussey, de
Doddington en Lincoln. L’homme qui tenait cet office était une
sorte de rapporteur des choses de la mer. Tous les vases fermés
et cachetés, bouteilles, fioles, jarres, etc., jetés au littoral
anglais par le flux, lui étaient remis; il avait seul droit de
les ouvrir; il était le premier dans le secret de leur contenu;
il les classait et les étiquetait dans son greffe; l’expression
_loger un panier au greffe_, encore usitée dans les îles de la
Manche, vient de là. A la vérité, une précaution avait été
prise. Aucun de ces récipients ne pouvait être décacheté et
débouché qu’en présence de deux jurés de l’amirauté assermentés
au secret, lesquels signaient, conjointement avec le titulaire de
l’office Jeston, le procès-verbal d’ouverture. Mais ces jurés
étant tenus au silence, il en résultait, pour Barkilphedro, une
certaine latitude discrétionnaire; il dépendait de lui, jusqu’à
un certain point, de supprimer un fait, ou de le mettre en
lumière.
Ces fragiles épaves étaient loin d’être, comme Barkilphedro
l’avait dit à Josiane, rares et insignifiantes. Tantôt elles
atteignaient la terre assez vite; tantôt après des années. Cela
dépendait des vents et des courants. Cette mode des bouteilles
jetées à vau-l’eau a un peu passé comme celle des ex-voto; mais,
dans ces temps religieux, ceux qui allaient mourir envoyaient
volontiers de cette façon leur dernière pensée à Dieu et aux
hommes, et parfois ces missives de la mer abondaient à
l’amirauté. Un parchemin conservé au château d’Audlyene (vieille
orthographe), et annoté par le comte de Suffolk, grand trésorier
d’Angleterre sous Jacques Ier, constate qu’en la seule année
1615, cinquante-deux gourdes, ampoules, et fibules goudronnées,
contenant des mentions de bâtiments en perdition, furent
apportées et enregistrées au greffe du lord-amiral.
Les emplois de cour sont la goutte d’huile, ils vont toujours
s’élargissant. C’est ainsi que le portier est devenu le
chancelier et que le palefrenier est devenu le connétable.
L’officier spécial chargé de la fonction souhaitée et obtenue par
Barkelphedro était habituellement un homme de confiance.
Elisabeth l’avait voulu ainsi. A la cour, qui dit confiance dit
intrigue, et qui dit intrigue dit croissance. Ce fonctionnaire
avait fini par être un peu un personnage. Il était clerc, et
prenait rang immédiatement après les deux grooms de l’aumônerie.
Il avait ses entrées au palais, pourtant, disons-le, ce qu’on
appelait «l’entrée humble» _humilis introïtus_, et jusque dans la
chambre de lit. Car l’usage était qu’il informât la personne
royale, quand l’occasion en valait la peine, de ses trouvailles,
souvent très curieuses, testaments de désespérés, adieux jetés à
la patrie, révélations de barateries et de crimes de mer, legs à
la couronne, etc., qu’il maintînt son greffe en communication
avec la cour, et qu’il rendît de temps en temps compte à sa
majesté de ce décachetage de bouteilles sinistres. C’était le
cabinet noir de l’océan.
Elisabeth, qui parlait volontiers latin, demandait à Tamfeld de
Coley en Berkshire, l’officier Jetson de son temps, lorsqu’il lui
apportait quelqu’une de ces paperasses sorties de la mer: _Quid
mihi scribit Neptunus?_ Qu’est-ce que Neptune m’écrit?
La percée était faite. Le termite avait réussi. Barkilphedro
approchait la reine.
C’était tout ce qu’il voulait.
Pour faire sa fortune?
Non.
Pour défaire celle des autres.
Bonheur plus grand.
Nuire, c’est jouir.
Avoir en soi un désir de nuire, vague mais implacable, et ne le
jamais perdre de vue, ceci n’est pas donné à tout le monde.
Barkilphedro avait cette fixîté.
L’adhérence de gueule qu’a le boule-dogue, sa pensée l’avait.
Se sentir inexorable lui donnait un fond de satisfaction sombre.
Pourvu qu’il eût une proie sous la dent, ou dans l’âme une
certitude de mal faire, rien ne lui manquait.
Il grelottait content, dans l’espoir du froid d’autrui. Être
méchant, c’est une opulence. Tel homme qu’on croit pauvre, et
qui l’est en effet, a toute sa richesse en malice, et la préfère
ainsi. Tout est dans le contentement qu’on a. Faire un mauvais
tour, qui est la même chose qu’un bon tour, c’est plus que de
l’argent. Mauvais pour qui l’endure, bon pour qui le fait.
Katesby, le collaborateur de Guy Fawkes dans le complot papiste
des poudres, disait: _Voir sauter le parlement les quatre fers en
l’air, je ne donnerais pas cela pour un million sterling_.
Qu’était-ce que Barkilphedro? Ce qu’il y a de plus petit et ce
qu’il y a de plus terrible. Un envieux.
L’envie est une chose dont on a toujours le placement à la cour.
La cour abonde en impertinents, en désœuvrés, en riches
fainéants affamés de commérages, en chercheurs d’aiguilles dans
les bottes de foin, en faiseurs de misères, en moqueurs moqués,
en niais spirituels, qui ont besoin de la conversation d’un
envieux.
Quelle chose rafraîchissante que le mal qu’on vous dit des
autres!
L’envie est une bonne étoffe à faire un espion.
Il y a une profonde analogie entre cette passion naturelle,
l’envie, et cette fonction sociale, l’espionnage. L’espion
chasse pour le compte d’autrui, comme le chien; l’envieux chasse
pour son propre compte, comme le chat.
Un moi féroce, c’est là tout l’envieux.
Autres qualités, Barkilphedro était discret, secret, concret. Il
gardait tout, et se creusait de sa haine. Une énorme bassesse
implique une énorme vanité. Il était aimé de ceux qu’il amusait,
et haï des autres; mais il se sentait dédaigné par ceux qui le
haïssaient, et méprisé par ceux qui l’aimaient. Il se contenait.
Tous ses froissements bouillonnaient sans bruit dans sa
résignation hostile. Il était indigné, comme si les coquins
avaient ce droit-là. Il était silencieusement en proie aux
furies. Tout avaler, c’était son talent. Il avait de sourds
courroux intérieurs, des frénésies de rage souterraine, des
flammes couvées et noires, dont on ne s’apercevait pas; c’était
un colérique fumivore. La surface souriait. Il était obligeant,
empressé, facile, aimable, complaisant. N’importe qui, et
n’importe où, il saluait. Pour un souffle de vent, il
s’inclinait jusqu’à terre. Avoir un roseau dans la colonne
vertébrale, quelle source de fortune!
Ces êtres cachés et vénéneux ne sont pas si rares qu’on le croit.
Nous vivons entourés de glissements sinistres. Pourquoi les
malfaisants? Question poignante. Le rêveur se la pose sans
cesse, et le penseur ne la résout jamais. De là l’œil triste
des philosophes toujours fixé sur cette montagne de ténèbres qui
est la destinée, et du haut de laquelle le colossal spectre du
mal laisse tomber des poignées de serpents sur la terre.
Barkilphedro avait le corps obèse et le visage maigre. Torse
gras et face osseuse. Il avait les ongles cannelés et courts,
les doigts noueux, les pouces plats, les cheveux gros, beaucoup
de distance d’une tempe à l’autre, et un front de meurtrier,
large et bas. L’œil bridé cachait la petitesse de son regard
sous une broussaille de sourcils. Le nez long, pointu, bossu et
mou, s’appliquait presque sur la bouche. Barkilphedro,
convenablement vêtu en empereur, eût un peu ressemblé à Domitien.
Sa face d’un jaune rance était comme modelée dans une pâte
visqueuse; ses joues immobiles semblaient de mastic; il avait
toutes sortes de vilaines rides réfractaires, l’angle de la
mâchoire massif, le menton lourd, l’oreille canaille. Au repos,
de profil, sa lèvre supérieure relevée en angle aigu laissait
voir deux dents. Ces dents avaient l’air de vous regarder. Les
dents regardent, de même que l’œil mord.
Patience, tempérance, continence, réserve, retenue, aménité,
déférence, douceur, politesse, sobriété, chasteté, complétaient
et achevaient Barkilphedro. Il calomniait ces vertus en les
ayant.
En peu de temps Barkilphedro prit pied à la cour.