Josiane s’ennuyait, cela va sans dire.
Lord David Dirry-Moir avait une situalion magistrale dans la vie
joyeuse de Londres. Nobility et gentry le vénéraient.
Enregistrons une gloire de lord David, il osait porter ses
cheveux. La réaction contre la perruque commençait. De même
qu’en 1821 Eugène Devéria osa le premier laisser pousser sa
barbe, en 1702 Price Devereux osa le premier hasarder en public,
sous la dissimulation d’une frisure savante, sa chevelure
naturelle. Risquer sa chevelure, c’était presque risquer sa
tête. L’indignation fut universelle; pourtant Price Devereux
était vicomte Hereford, et pair d’Angleterre. Il fut insulté, et
le fait est que la chose en valait la peine. Au plus fort de la
huée, lord David parut tout à coup, lui aussi, avec ses cheveux
et sans perruque. Ces choses-là annoncent la fin des sociétés.
Lord David fut honni plus encore que le vicomte Hereford. Il
tint bon. Price Devereux avait été le premier, David Dirry-Moir
fut le second. Il est quelquefois plus difficile d’être le
second que le premier. Il faut moins de génie, mais plus de
courage. Le premier, enivré par l’innovation, a pu ignorer le
danger; le second voit l’abîme, et s’y précipite. Cet abîme, ne
plus porter perruque, David Dirry-Moir s’y jeta. Plus tard on
les imita, on eut, après ces deux révolutionnaires, l’audace de
se coiffer de ses cheveux, et la poudre vint, comme circonstance
atténuante.
Pour fixer en passant cet important point d’histoire, disons que
la vraie priorité dans la guerre à la perruque appartiendrait à
une reine, Christine de Suède, laquelle mettait des habits
d’homme, et s’était montrée dès 1680 avec ses cheveux châtains
naturels, poudrés et hérissés sans coiffure en tête naissante.
Elle avait en outre «quelques poils de barbe», dit Misson.
Le pape, de son côté, par sa bulle de mars 1691, avait un peu
déconsidéré la perruque en l’ôtant de la tête des évêques et des
prêtres, et en ordonnant aux gens d’église de laisser pousser
leurs cheveux.
Lord David donc ne portait pas perruque et mettait des bottes de
peau de vache.
Ces grandes choses le désignaient à l’admiration publique. Pas
un club dont il ne fut le leader; pas une boxe où on ne le
souhaitât pour referee. Le referee, c’est l’arbitre.
Il avait rédigé les chartes de plusieurs cercles de la high life;
il avait fait des fondations d’élégance dont une, _Lady Guinea_,
existait encore à Pall Mall en 1772. _Lady Guinea_ était un
cercle où foisonnait toute la jeune lordship. On y jouait. Le
moindre enjeu était un rouleau de cinquante guinées, et il n’y
avait jamais moins de vingt mille guinées sur la table. Près de
chaque joueur se dressait un guéridon pour poser la tasse de thé
et la sébile de bois doré où l’on met les rouleaux de guinées.
Les joueurs avaient, comme les valets quand ils fourbissent les
couteaux, des manches de cuir, lesquelles protégeaient leurs
dentelles, des plastrons de cuir qui garantissaient leurs
fraises, et sur la tête, pour abriter leurs yeux, à cause de la
grande lumière des lampes, et maintenir en ordre leur frisure, de
larges chapeaux de paille couverts de fleurs. Ils étaient
masqués, pour qu’on ne vît pas leur émotion, surtout au jeu de
quinze, Tous avaient sur le dos leurs habits à l’envers, afin
d’attirer la chance.
Lord David élait du Beefsteak Club, du Surly Club, et du
Split-farthing Club, du Club des Bourrus et du Club des
Gratte-Sous, du Nœud Scellé, Sealed Knot, club des royalistes,
et du Martinus Scribblerus, fondé par Swift, en remplacement de
la Rota, fondée par Milton.
Quoique beau, il était du Club des Laids. Ce club était dédié à
la difformité. On y prenait l’engagement de se battre, non pour
une belle femme, mais pour un homme laid. La salle du club avait
pour ornement des portraits hideux, Thersite, Triboulet, Duns,
Hudibras, Scarron; sur la cheminée était Ésope entre deux
borgnes, Coclès et Camoëns; Coclès étant borgne de l’œil gauche
et Camoëns de l’œil droit, chacun était sculpté de son côté
borgne; et ces deux profils sans yeux se faisaient vis-à-vis. Le
jour où la belle madame Visart eut la petite vérole, le Club des
Laids lui porta un toast. Ce club florissait encore au
commencement du dix-neuvième siècle; il avait envoyé un diplôme
de membre honoraire à Mirabeau.
Depuis la restauration de Charles II, les clubs révolutionnaires
étaient abolis. On avait démoli, dans la petite rue avoisinant
Moorfields, la taverne où se tenait le Calf’s Head Club, club de
la Tête de Veau, ainsi nommé parce que le 30 janvier 1649, jour
où coula sur l’échafaud le sang de Charles Ier, on y avait bu
dans un crâne de veau du vin rouge à la santé de Cromwell.
Aux clubs républicains avaient succédé les clubs monarchiques.
On s’y amusait décemment.
Il y avait le She romps Club. On prenait dans la rue une femme,
une passante, une bourgeoise, aussi peu vieille et aussi peu
laide que possible; on la poussait dans le club, de force, et on
la faisait marcher sur les mains, les pieds en l’air, le visage
voilé par ses jupes retombantes. Si elle y mettait de la
mauvaise grâce, on cinglait un peu de la cravache ce qui n’était
plus voilé. C’était sa faute. Les écuyers de ce genre de manège
s’appelaient «les sauteurs». Il y avait le Club des Éclairs de
chaleur, métaphoriquement Merry-dances. On y faisait danser par
des nègres et des blanches les danses des picantes et des
timtirimbas du Pérou, notamment la Mozamala, «mauvaise fille»,
danse qui a pour triomphe la danseuse s’asseyant sur un tas de
son auquel en se relevant elle laisse une empreinte callipyge.
On s’y donnait pour spectacle un vers de Lucrèce,
_Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_.
Il y avait le Hellfire Club, «Club des Flammes», où l’on jouait à
être impie. C’était la joute des sacrilèges. L’enfer y était à
l’enchère du plus gros blasphème.
Il y avait le Club des Coups de Tête, ainsi nommé parce qu’on y
donnait des coups de tête aux gens. On avisait quelque portefaix
à large poitrail et à l’air imbécile. On lui offrait, et au
besoin on le contraignait d’accepter, un pot de porter pour se
laisser donner quatre coups de tête dans la poitrine. Et
là-dessus on pariait. Une fois, un homme, une grosse brute de
gallois nommé Gogangerdd, expira au troisième coup de tête. Ceci
parut grave. Il y eut enquête, et le jury d’indictement rendit
ce verdict: «Mort d’un gonflement de cœur causé par excès de
boisson». Gogangerdd avait en effet bu le pot de porter.
Il y avait le Fun Club. _Fun_ est, comme _cant_, comme _humour_,
un mot spécial intraduisible. Le fun est à la farce ce que le
piment est au sel. Pénétrer dans une maison, y briser une glace
de prix, y balafrer les portraits de famille, empoisonner le
chien, mettre un chat dans la volière, cela s’appelle «tailler
une pièce de fun.» Donner une fausse mauvaise nouvelle qui fait
prendre aux personnes le deuil à tort, c’est du fun. C’est le
fun qui a fait un trou carré dans un Holbein à Hampton-Court. Le
fun serait fier si c’était lui qui avait cassé les bras à la
Vénus de Milo. Sous Jacques II, un jeune lord millionnaire qui
avait mis le feu la nuit à une chaumière fit rire Londres aux
éclats et fut proclamé roi du fun. Les pauvres diables de la
chaumière s’étaient sauvés en chemise. Les membres du Fun Club,
tous de la plus haute aristocratie, couraient Londres à l’heure
où les bourgeois dorment, arrachaient les gonds des volets,
coupaient les tuyaux des pompes, défonçaient les citernes,
décrochaient les enseignes, saccageaient les cultures,
éteignaient les réverbères, sciaient les poutres d’étai des
maisons, cassaient les carreaux des fenêtres, surtout dans les
quartiers indigents. C’étaient les riches qui faisaient cela aux
misérables. C’est pourquoi nulle plainte possible. D’ailleurs
c’était de la comédie. Ces mœurs n’ont pas tout à fait disparu.
Sur divers points de l’Angleterre ou des possessions anglaises, à
Guernesey par exemple, de temps en temps on vous dévaste un peu
votre maison la nuit, on vous brise une clôture, ou vous arrache
le marteau de votre porte, etc. Si c’étaient des pauvres, on les
enverrait au bagne; mais ce sont d’aimables jeunes gens.
Le plus distingué des clubs était présidé par un empereur qui
portait un croissant sur le front et qui s’appelait «le grand
Mohock». Le mohock dépassait le fun. Faire le mal pour le mal,
tel était le programme. Le Mohock Club avait ce but grandiose,
nuire. Pour remplir cette fonction, tous les moyens étaient
bons. En devenant mohock, on prêtait serment d’être nuisible.
Nuire à tout prix, n’importe quand, à n’importe qui, et n’importe
comment, était le devoir. Tout membre du Mohock Club devait
avoir un talent. L’un était «maître de danse», c’est-à-dire
faisait gambader les manants en leur lardant les mollets de son
épée. D’autres savaient «faire suer», c’est-à-dire improviser
autour d’un bélître quelconque une ronde de six ou huit
gentilshommes la rapière à la main; étant entouré de toutes
parts, il était impossible que le bélître ne tournât pas le dos à
quelqu’un; le gentilhomme à qui l’homme montrait le dos l’en
châtiait par un coup de pointe qui le faisait pirouetter, un
nouveau coup de pointe aux reins avertissait le quidam que
quelqu’un de noble était derrière lui, et ainsi de suite, chacun
piquant à son tour; quand l’homme, enfermé dans ce cercle
d’épées, et tout ensanglanté, avait assez tourné et dansé, on le
faisait bâtonner par des laquais pour changer le cours de ses
idées. D’autres «tapaient le lion», c’est-à-dire arrêtaient en
riant un passant, lui écrasaient le nez d’un coup de poing, et
lui enfonçaient leurs deux pouces dans les deux yeux. Si les
yeux étaient crevés, on les lui payait.
C’étaient là, au commencement du dix-huitième siècle, les
passe-temps des opulents oisifs de Londres. Les oisifs de Paris
en avaient d’autres. M. de Charolais lâchait son coup de fusil à
un bourgeois sur le seuil de sa porte. De tout temps la jeunesse
s’est amusée.
Lord David Dirry-Moir apportait dans ces diverses institutions de
plaisir son esprit magnifique et libéral. Tout comme un autre,
il brûlait gaîment une cabane de chaume et de bois, et
roussissait un peu ceux qui étaient dedans, mais il leur
rebâtissait leur maison en pierre. Il lui arriva de faire danser
sur les mains deux femmes dans le She romps Club. L’une était
fille, il la dota; l’autre était mariée, il fit nommer son mari
chapelain.
Les combats de coq lui durent de louables perfectionnements.
C’était merveille de voir lord David habiller un coq pour le
combat. Les coqs se prennent aux plumes comme les hommes aux
cheveux. Aussi lord David faisait-il son coq le plus chauve
possible. Il lui coupait avec des ciseaux toutes les plumes de
la queue et, de la tête aux épaules, toutes les plumes du
cou.--Autant de moins pour le bec de l’ennemi, disait-il. Puis
il étendait les ailes de son coq, et taillait en pointe chaque
plume l’une après l’autre, et cela faisait les ailes garnies de
dards.--Voilà pour les yeux de l’ennemi, disait-il. Ensuite, il
lui grattait les pattes avec un canif, lui aiguisait les ongles,
lui emboîtait dans le maître ergot un éperon d’acier aigu et
tranchant, lui crachait sur la tête, lui crachait sur le cou,
l’oignait de salive comme on frottait d’huile les athlètes, et le
lâchait, terrible, en s’écriant:--Voilà comment d’un coq on fait
un aigle, et comment la bête de basse-cour devient une bête de la
montagne!
Lord David assistait aux boxes, et il en était la règle vivante.
Dans les grandes performances, c’était lui qui faisait planter
les pieux et tendre les cordes, et qui fixait le nombre de toises
qu’aurait le carré de combat. S’il était second, il suivait pied
à pied son boxeur, une bouteille dans une main, une éponge dans
l’autre, lui criait: _Strike fair_[1], lui suggérait les ruses,
le conseillait combattant, l’essuyait sanglant, le ramassait
renversé, le prenait sur ses genoux, lui mettait le goulot entre
les dents, et de sa propre bouche pleine d’eau lui soufllait une
pluie fine dans les yeux et dans les oreilles, ce qui ranime le
mourant. S’il était arbitre, il présidait à la loyauté des
coups, interdisait à qui que ce fût, hors les seconds, d’assister
les combattants, déclarait vaincu le champion qui ne se plaçait
pas bien en face de l’adversaire, veillait à ce que le temps des
ronds ne dépassât pas une demi-minute, faisait obstacle au
butting, donnait tort à qui cognait avec la tête, empêchait de
frapper l’homme tombé à terre. Toute cette science ne le faisait
point pédant et n’ôtait rien à son aisance dans le monde.
[1] Frappe ferme.
Ce n’est pas quand il était referee d’une boxe que les
partenaires hâlés, bourgeonnés et velus de celui-ci ou de
celui-là, se fussent permis, pour venir en aide à leurs boxeurs
faiblissants et pour culbuter la balance des paris, d’enjamber la
palissade, d’entrer dans l’enceinte, de casser les cordes,
d’arracher les pieux, et d’intervenir violemment dans le combat.
Lord David était du petit nombre des arbitres qu’on n’ose rosser.
Personne n’entraînait comme lui. Le boxeur dont il consentait à
être le «trainer» était sûr de vaincre. Lord David choisissait
un Hercule, massif comme une roche, haut comme une tour, et en
faisait son enfant. Faire passer de l’état défensif à l’état
offensif cet écueil humain, tel était le problème. Il y
excellait. Une fois le cyclope adopté, il ne le quittait plus.
Il devenait nourrice. Il lui mesurait le vin, il lui pesait la
viande, il lui comptait le sommeil. Ce fut lui qui inventa cet
admirable régime d’athlète, renouvelé depuis par Moreley: le
matin un œuf cru et un verre de sherry, à midi gigot saignant et
thé, à quatre heures pain grillé et thé, le soir pale ale et pain
grillé. Après quoi il déshabillait l’homme, le massait et le
couchait. Dans la rue il ne le perdait pas de vue, écartant de
lui tous les dangers, les chevaux échappés, les roues de
voitures, les soldats ivres, les jolies filles. Il veillait sur
sa vertu. Cette sollicitude maternelle apportait sans cesse
quelque nouveau perfectionnement à l’éducation du pupille. Il
lui enseignait le coup de poing qui casse les dents et le coup de
pouce qui fait jaillir l’œil. Rien de plus touchant.
Il se préparait de la sorte à la vie politique, à laquelle il
devait plus tard être appelé. Ce n’est pas une petite affaire
que de devenir un gentilhomme accompli.
Lord David Dirry-Moir aimait passionnément les exhibitions de
carrefours, les tréteaux à parade, les circus à bêtes curieuses,
les baraques de saltimbanques, les clowns, les tartailles, les
pasquins, les farces en plein vent et les prodiges de la foire.
Le vrai seigneur est celui qui goûte de l’homme du peuple; c’est
pourquoi lord David hantait les tavernes et les cours des
miracles de Londres et des Cinq-Ports. Afin de pouvoir au
besoin, sans compromettre son rang dans l’escadre blanche, se
colleter avec un gabier ou un calfat, il mettait, quand il allait
dans ces bas-fonds, une jaquette de matelot. Pour ces
transformations, ne pas porter perruque lui était commode, car,
même sous Louis XIV, le peuple a gardé ses cheveux, comme le lion
sa crinière. De cette façon, il était libre. Les petites gens,
que lord David rencontrait dans ces cohues et auxquelles il se
mêlait, le tenaient en haute estime, et ne savaient pas qu’il fût
lord. On l’appelait Tom-Jim-Jack. Sous ce nom il était
populaire, et fort illustre dans cette crapule. Il
s’encanaillait en maître. Dans l’occasion, il faisait le coup de
poing. Ce côté de sa vie élégante était connu et fort apprécié
de Lady Josiane.
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