IV

Charles II, bon homme, le dédaigna. Le bonheur de l’Angleterre

sous Charles Il était plus que du bonheur, c’était de

l’enchantement. Une restauration, c’est un ancien tableau poussé

au noir qu’on revernit; tout le passé reparaît. Les bonnes

vieilles mœurs faisaient leur rentrée, les jolies femmes

régnaient et gouvernaient. Evelyn en a pris note; on lit dans

son journal: «Luxure, profanation, mépris de Dieu. J’ai vu un

dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la

Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres; toutes à peu près

nues dans la galerie du jeu.» On sent percer quelque humeur dans

cette peinture; mais Evelyn était un puritain grognon, entaché de

rêverie républicaine. Il n’appréciait pas le profitable exemple

que donnent les rois par ces grandes gaîtés babyloniennes qui, en

définitive, alimentent le luxe. Il ne comprenait pas l’utilité

des vices. Règle: N’extirpez point les vices, si vous voulez

avoir des femmes charmantes. Autrement vous ressembleriez aux

imbéciles qui détruisent les chenilles tout en raffolant des

papillons.

Charles II, nous venons de le dire, s’aperçut à peine qu’il

existait un réfractaire appelé Clancharlie, mais Jacques II fut

plus attentif. Charles II gouvernait mollement, c’était sa

manière; disons qu’il n’en gouvernait pas plus mal. Un marin

quelquefois fait à un cordage destiné à maîtriser le vent un

nœud lâche qu’il laisse serrer par le vent. Telle est la bêtise

de l’ouragan, et du peuple.

Ce nœud large, devenu très vite nœud étroit, ce fut le

gouvernement de Charles II.

Sous Jacques II, l’étranglement commença. Étranglement

nécessaire de ce qui restait de la révolution. Jacques II eut

l’ambition louable d’être un roi efficace. Le règne de Charles

II n’était à ses yeux qu’une ébauche de restauration; Jacques II

voulut un retour à l’ordre plus complet encore. Il avait, en

1660, déploré qu’on se fût borné à une pendaison de dix

régicides. Il fut un plus réel reconstructeur de l’autorité. Il

donna vigueur aux principes sérieux; il fit régner cette justice

qui est la véritable, qui se met au-dessus des déclamations

sentimentales, et qui se préoccupe avant tout des intérêts de la

société. A ces sévérités protectrices, on reconnaît le père de

l’état. Il confia la main de justice à Jeffreys, et l’épée à

Kirke. Kirke multipliait les exemples. Ce colonel utile fit un

jour pendre et dépendre trois fois de suite le même homme, un

républicain, lui demandant à chaque fois:--Abjures-tu la

république? Le scélérat ayant toujours dit non, fut achevé.--_Je

l’ai pendu quatre fois_, dit Kirke satisfait. Les supplices

recommencés sont un grand signe de force dans le pouvoir. Lady

Lyle, qui pourtant avait envoyé son fils en guerre contre

Monmouth, mais qui avait caché chez elle deux rebelles, fut mise

à mort. Un autre rebelle, ayant eu l’honnêteté de déclarer

qu’une femme anabaptiste lui avait donné asile, eût sa grâce, et

la femme fut brûlée vive. Kirke, un autre jour, fit comprendre à

une ville qu’il la savait républicaine en pendant dix-neuf

bourgeois. Représailles bien légitimes, certes, quand on songe

que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de

pierre dans les églises. Jacques II, qui avait su choisir

Jeffreys et Kirke, était un prince imbu de vraie religion, il se

mortifiait par la laideur de ses maîtresses, il écoutait le père

la Colombière, ce prédicateur qui était presque aussi onctueux

que le père Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la

gloire d’être dans la première moitié de sa vie le conseiller de

Jacques II, et dans la seconde l’inspirateur de Marie Alacoque.

C’est grâce à cette forte nourriture religieuse que plus tard

Jacques II put supporter dignement l’exil et donner dans sa

retraite de Saint-Germain le spectacle d’un roi supérieur à

l’adversité, touchant avec calme les écrouelles, et conversant

avec des jésuites.

On comprend qu’un tel roi dut, dans une certaine mesure, se

préoccuper d’un rebelle comme lord Linnaeus Clancharlie. Les

pairies héréditairement transmissibles contenant une certaine

quantité d’avenir, il était évident que, s’il y avait quelque

précaution à prendre du côté de ce lord, Jacques II n’hésiterait

pas.

L'homme Qui Rit · 第 103 / 247 题