Charles II, bon homme, le dédaigna. Le bonheur de l’Angleterre
sous Charles Il était plus que du bonheur, c’était de
l’enchantement. Une restauration, c’est un ancien tableau poussé
au noir qu’on revernit; tout le passé reparaît. Les bonnes
vieilles mœurs faisaient leur rentrée, les jolies femmes
régnaient et gouvernaient. Evelyn en a pris note; on lit dans
son journal: «Luxure, profanation, mépris de Dieu. J’ai vu un
dimanche soir le roi avec ses filles de joie, la Portsmouth, la
Cleveland, la Mazarin, et deux ou trois autres; toutes à peu près
nues dans la galerie du jeu.» On sent percer quelque humeur dans
cette peinture; mais Evelyn était un puritain grognon, entaché de
rêverie républicaine. Il n’appréciait pas le profitable exemple
que donnent les rois par ces grandes gaîtés babyloniennes qui, en
définitive, alimentent le luxe. Il ne comprenait pas l’utilité
des vices. Règle: N’extirpez point les vices, si vous voulez
avoir des femmes charmantes. Autrement vous ressembleriez aux
imbéciles qui détruisent les chenilles tout en raffolant des
papillons.
Charles II, nous venons de le dire, s’aperçut à peine qu’il
existait un réfractaire appelé Clancharlie, mais Jacques II fut
plus attentif. Charles II gouvernait mollement, c’était sa
manière; disons qu’il n’en gouvernait pas plus mal. Un marin
quelquefois fait à un cordage destiné à maîtriser le vent un
nœud lâche qu’il laisse serrer par le vent. Telle est la bêtise
de l’ouragan, et du peuple.
Ce nœud large, devenu très vite nœud étroit, ce fut le
gouvernement de Charles II.
Sous Jacques II, l’étranglement commença. Étranglement
nécessaire de ce qui restait de la révolution. Jacques II eut
l’ambition louable d’être un roi efficace. Le règne de Charles
II n’était à ses yeux qu’une ébauche de restauration; Jacques II
voulut un retour à l’ordre plus complet encore. Il avait, en
1660, déploré qu’on se fût borné à une pendaison de dix
régicides. Il fut un plus réel reconstructeur de l’autorité. Il
donna vigueur aux principes sérieux; il fit régner cette justice
qui est la véritable, qui se met au-dessus des déclamations
sentimentales, et qui se préoccupe avant tout des intérêts de la
société. A ces sévérités protectrices, on reconnaît le père de
l’état. Il confia la main de justice à Jeffreys, et l’épée à
Kirke. Kirke multipliait les exemples. Ce colonel utile fit un
jour pendre et dépendre trois fois de suite le même homme, un
républicain, lui demandant à chaque fois:--Abjures-tu la
république? Le scélérat ayant toujours dit non, fut achevé.--_Je
l’ai pendu quatre fois_, dit Kirke satisfait. Les supplices
recommencés sont un grand signe de force dans le pouvoir. Lady
Lyle, qui pourtant avait envoyé son fils en guerre contre
Monmouth, mais qui avait caché chez elle deux rebelles, fut mise
à mort. Un autre rebelle, ayant eu l’honnêteté de déclarer
qu’une femme anabaptiste lui avait donné asile, eût sa grâce, et
la femme fut brûlée vive. Kirke, un autre jour, fit comprendre à
une ville qu’il la savait républicaine en pendant dix-neuf
bourgeois. Représailles bien légitimes, certes, quand on songe
que sous Cromwell on coupait le nez et les oreilles aux saints de
pierre dans les églises. Jacques II, qui avait su choisir
Jeffreys et Kirke, était un prince imbu de vraie religion, il se
mortifiait par la laideur de ses maîtresses, il écoutait le père
la Colombière, ce prédicateur qui était presque aussi onctueux
que le père Cheminais, mais avec plus de feu, et qui eut la
gloire d’être dans la première moitié de sa vie le conseiller de
Jacques II, et dans la seconde l’inspirateur de Marie Alacoque.
C’est grâce à cette forte nourriture religieuse que plus tard
Jacques II put supporter dignement l’exil et donner dans sa
retraite de Saint-Germain le spectacle d’un roi supérieur à
l’adversité, touchant avec calme les écrouelles, et conversant
avec des jésuites.
On comprend qu’un tel roi dut, dans une certaine mesure, se
préoccuper d’un rebelle comme lord Linnaeus Clancharlie. Les
pairies héréditairement transmissibles contenant une certaine
quantité d’avenir, il était évident que, s’il y avait quelque
précaution à prendre du côté de ce lord, Jacques II n’hésiterait
pas.