C’est dans le Weymouth qu’il venait d’entrer.
Le Weymouth d’alors n’était pas l’honorable et superbe Weymouth
d’aujourd’hui. Cet ancien Weymouth n’avait pas, comme le
Weymouth actuel, un irréprochable quai rectiligne avec une statue
et une auberge en l’honneur de Georges III. Cela tenait à ce que
Georges III n’était pas né. Par la même raison, on n’avait point
encore, au penchant de la verte colline de l’est, dessiné, à plat
sur le sol, au moyen du gazon scalpé et de la craie mise à nu, ce
cheval blanc, d’un arpent de long, le _White Horse_, portant un
roi sur son dos, et tournant, toujours en l’honneur de Georges
III, sa queue vers la ville. Ces honneurs, du reste, sont
mérités; Georges III, ayant perdu dans sa vieillesse l’esprit
qu’il n’avait jamais eu dans sa jeunesse, n’est point responsable
des calamités de son règne. C’était un innocent. Pourquoi pas
des statues?
Le Weymouth d’il y a cent quatrevingts ans était à peu près aussi
symétrique qu’un jeu d’onchets brouillé. L’Astaroth des légendes
se promenait quelquefois sur la terre portant derrière son dos
une besace dans laquelle il y avait de tout, même des bonnes
femmes dans leurs maisons. Un pêle-mêle de baraques tombé de ce
sac du diable donnerait l’idée de ce Weymouth incorrect. Plus,
dans les baraques, les bonnes femmes. Il reste comme spécimen de
ces logis la maison des Musiciens. Une confusion de tanières de
bois sculptées, et vermoulues, ce qui est une autre sculpture,
d’informes bâtisses branlantes à surplombs, quelques-unes à
piliers, s’appuyant les unes sur les autres pour ne pas tomber au
vent de mer, et laissant entre elles les espacements exigus d’une
voirie tortue et maladroite, ruelles et carrefours souvent
inondés par les marées d’équinoxe, un amoncellement de vieilles
maisons grand-mères groupées autour d’une église aïeule, c’était
là Weymouth. Weymouth était une sorte d’antique village normand
échoué sur la côte d’Angleterre.
Le voyageur, s’il entrait à la taverne remplacée aujourd’hui par
l’hôtel, au lieu de payer royalement une sole frite et une
bouteille de vin vingt-cinq francs, avait l’humiliation de manger
pour deux sous une soupe au poisson, fort bonne d’ailleurs.
C’était misérable.
L’enfant perdu portant l’enfant trouvé suivit la première rue,
puis la seconde, puis une troisième. Il levait les yeux
cherchant aux étages et sur les toits une vitre éclairée, mais
tout était clos et éteint. Par intervalles, il cognait aux
portes. Personne ne répondait. Rien ne fait le cœur de pierre
comme d’être chaudement entre deux draps. Ce bruit et ces
secousses avaient fini par réveiller la petite. Il s’en
apercevait parce qu’il se sentait téter la joue. Elle ne criait
pas, croyant à une mère.
Il risquait de tourner et de rôder longtemps peut-être dans les
intersections des ruelles de Scrambridge où il y avait alors plus
de sculptures que de maisons, et plus de haies d’épines que de
logis, mais il s’engagea à propos dans un couloir qui existe
encore aujourd’hui près de Trinity Schools. Ce couloir le mena
sur une plage qui était un rudiment de quai avec parapet, et à sa
droite il distingua un pont.
Ce pont était le pont de la Wey qui relie Weymouth à
Melcomb-Regis, et sous les arches duquel le Harbour communique
avec la Back Water.
Weymouth, hameau, était alors le faubourg de Melcomb-Regis, cité
et port; aujourd’hui Melcomb-Regis est une paroisse de Weymouth.
Le village a absorbé la ville. C’est par ce pont que s’est fait
ce travail. Les ponts sont de singuliers appareils de succion
qui aspirent la population et font quelquefois grossir un
quartier riverain aux dépens de son vis-à-vis.
Le garçon alla à ce pont, qui à cette époque était une passerelle
de charpente couverte. Il traversa cette passerelle.
Grâce au toit du pont, il n’y avait pas de neige sur le tablier.
Ses pieds nus eurent un moment de bien-être en marchant sur ces
planches sèches.
Le pont franchi, il se trouva dans Melcomb-Regis.
Il y avait là moins de maisons de bois que de maisons de pierre.
Ce n’était plus le bourg, c’était la cité. Le pont débouchait
sur une assez belle rue qui était Saint-Thomas street. Il y
entra. La rue offrait de hauts pignons taillés, et ça et là des
devantures de boutiques. Il se remit à frapper aux portes. Il
ne lui restait pas assez de force pour appeler et crier.
A Melcomb-Regis comme à Weymouth, personne ne bougeait. Un bon
double tour avait été donné aux serrures. Les fenêtres étaient
recouvertes de leurs volets comme les yeux de leurs paupières.
Toutes les précautions étaient prises contre le réveil,
soubresaut désagréable.
Le petit errant subissait la pression indéfinissable de la ville
endormie. Ces silences de fourmilière paralysée dégagent du
vertige. Toutes ces léthargies mêlent leurs cauchemars, ces
sommeils sont une foule, et il sort de ces corps humains gisants
une fumée de songes. Le sommeil a de sombres voisinages hors de
la vie; la pensée décomposée des endormis flotte au-dessus d’eux,
vapeur vivante et morte, et se combine avec le possible qui pense
probablement aussi dans l’espace. De là des enchevêtrements. Le
rêve, ce nuage, superpose ses épaisseurs et ses transparences à
cette étoile, l’esprit. Au-dessus de ces paupières fermées où la
vision a remplacé la vue, une désagrégation sépulcrale de
silhouettes et d’aspects se dilate dans l’impalpable. Une
dispersion d’existences mystérieuses s’amalgame à notre vie par
ce bord de la mort qui est le sommeil. Ces entrelacements de
larves et d’âmes sont dans l’air. Celui même qui ne dort pas
sent peser sur lui ce milieu plein d’une vie sinistre. La
chimère ambiante, réalité devinée, le gêne. L’homme éveillé qui
chemine à travers les fantômes du sommeil des autres refoule
confusément des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague
horreur des contacts hostiles de l’invisible, et sent à chaque
instant la poussée obscure d’une rencontre inexprimable qui
s’évanouit. Il y a des effets de forêt dans cette marche au
milieu de la diffusion nocturne des songes.
C’est ce qu’on appelle avoir peur sans savoir pourquoi.
Ce qu’un homme éprouve, un enfant l’éprouve plus encore.
Ce malaise de l’effroi nocturne, amplifié par ces maisons
spectres, s’ajoutait à tout cet ensemble lugubre sous lequel il
luttait.
Il entra dans Conyear Lane, et aperçut au bout de cette ruelle la
Bach Water qu’il prit pour l’Océan; il ne savait plus de quel
coté était la mer; il revint sur ses pas, tourna à gauche par
Maiden street, et rétrograda jusqu’à Saint-Albans row.
Là, au hasard, et sans choisir, et aux premières maisons venues,
il heurta violemment. Ces coups, où il épuisait sa dernière
énergie, étaient désordonnés et saccadés, avec des intermittences
et des reprises presque irritées. C’était le battement de sa
fièvre frappant aux portes.
Une voix répondit.
Celle de l’heure.
Trois heures du matin sonnèrent lentement derrière lui au vieux
clocher de Saint-Nicolas.
Puis tout retomha dans le silence.
Que pas un habitant n’eût même entr’ouvert une lucarne, cela peut
sembler surprenant. Pourtant dans une certaine mesure ce silence
s’explique. Il faut dire qu’en janvier 1690 on était au
lendemain d’une assez forte peste qu’il y avait eu à Londres, et
que la crainte de recevoir des vagabonds malades produisait
partout une certaine diminution d’hospitalité. On
n’entre-baillait pas même sa fenêtre de peur de respirer leur
miasme.
L’enfant sentit le froid des hommes plus terrible que le froid de
la nuit. C’est un froid qui veut. Il eut ce serrement du cœur
découragé qu’il n’avait pas eu dans les solitudes. Maintenant il
était rentré dans la vie de tous, et il restait seul. Comble
d’angoisse. Le désert impitoyable, il l’avait compris; mais la
ville inexorable, c’était trop.
L’heure, dont il venait de compter les coups, avait été un
accablement de plus. Rien de glaçant en de certains cas comme
l’heure qui sonne. C’est une déclaration d’indifférence. C’est
l’éternité disant: que m’importe!
Il s’arrêta. Et il n’est pas certain qu’en celle minute
lamentable, il ne se soit pas demandé s’il ne serait pas plus
simple de se coucher là et de mourir. Cependant la petite fille
posa la tête sur son épaule, et se rendormit. Cette confiance
obscure le remit en marche.
Lui qui n’avait autour de lui que de l’écroulement, il sentit
qu’il était point d’appui. Profonde sommation du devoir.
Ni ces idées ni cette situation n’étaient de son âge. Il est
probable qu’il ne les comprenait pas. Il agissait d’instinct.
Il faisait ce qu’il faisait.
Il marcha dans la direction de Johnstone row.
Mais il ne marchait plus, il se traînait.
Il laissa à sa gauche Sainte-Mary street, fit des zigzags dans
les ruelles, et, au débouché d’un boyau sinueux entre deux
masures, se trouva dans un assez large espace libre. C’était un
terrain vague, point bâti, probablement l’endroit où est
aujourd’hui Chesterfield place. Les maisons finissaient là. Il
apercevait à sa droite la mer, et presque plus rien de la ville à
sa gauche.
Que devenir? La campagne recommençait. A l’est, de grands plans
inclinés de neige marquaient les larges versants de Radipole.
Allait-il continuer ce voyage? allait-il avancer et rentrer dans
les solitudes? allait-il reculer et rentrer dans les rues? que
faire entre ces deux silences, la plaine muette et la ville
sourde? lequel choisir de ces refus?
Il y a l’ancre de miséricorde, il y a aussi le regard de
miséricorde. C’est ce regard que le pauvre petit désespéré jeta
autour de lui.
Tout à coup il entendit une menace.
V