EFFET DE NEIGE

Il chemina un certain temps sur cette piste. Par malheur les

traces étaient de moins en moins nettes. La neige tombait dense

et affreuse. C’était le moment où l’ourque agonisait sous cette

même neige dans la haute mer.

L’enfant, en détresse comme le navire, mais autrement, n’ayant,

dans l’ínextricable entre-croisement d’obscurités qui se

dressaient devant lui, d’autre ressource que ce pied marqué dans

la neige, s’attachait à ce pas comme au fil du dédale.

Subitement, soit que la neige eût fini par les niveler, soit pour

toute autre cause, les empreintes s’effacèrent. Tout redevint

plan, uni, ras, sans une tache, sans un détail. Il n’y eut plus

qu’un drap blanc sur la terre et un drap noir sur le ciel.

C’était comme si la passante s’était envolée.

L’enfant aux abois se pencha et chercha. En vain.

Comme il se relevait, il eut la sensation de quelque chose

d’indistinct qu’il entendait, mais qu’il n’était pas sûr

d’entendre. Cela ressemblait à une voix, à une haleine, à de

l’ombre. C’était plutôt humain que bestial, et plutôt sépulcral

que vivant. C’était du bruit, mais du rêve.

Il regarda et ne vit rien.

La large solitude nue et livide était devant lui.

Il écouta. Ce qu’il avait cru entendre s’était dissipé.

Peut-être n’avail-il rien entendu. Il écouta encore. Tout

faisait silence.

Il y avait de l’illusion dans toute cette brume. Il se remit en

marche.

En marche au hasard, n’ayant plus désormais ce pas pour le

guider.

Il s’éloignait à peine que le bruit recommença. Cette fois il ne

pouvait douter. C’était un gémissement, presque un sanglot.

Il se retourna. il promena ses yeux dans l’espace nocturne. Il

ne vit rien.

Le bruit s’éleva de nouveau.

Si les limbes peuvent crier, c’est ainsi qu’elles crient.

Rien de pénétrant, de poignant et de faible comme cette voix.

Car c’était une voix. Cela venait d’une âme. Il y avait de la

palpitation dans ce murmure. Pourtant cela semblait presque

inconscient. C’était quelque chose comme une souffrance qui

appelle, mais sans savoir qu’elle est une souffrance et qu’elle

fait un appel. Ce cri, premier souffle peut-être, peut-être

dernier soupir, était à égale distance du râle qui clôt la vie et

du vagissement qui l’ouvre. Cela respirait, cela étouffait, cela

pleurait. Sombre supplication dans l’invisible.

L’enfant fixa son attention partout, loin, près, au fond, en

haut, en bas. Il n’y avait personne. Il n’y avait rien.

Il prêta l’oreille. La voix se fit entendre encore. Il la

perçût distinctement. Celte voix avait un peu du bêlement d’un

agneau.

Alors il eut peur et songea à fuir.

Le gémissement reprit. C’était la quatrième fois. Il était

étrangement misérable et plaintif. On sentait qu’après ce

suprême effort, plutôt machinal que voulu, ce cri allait

probablement s’éteindre. C’était une réclamation expirante,

instinctivement faite à la quantité de secours qui est en suspens

dans l’étendue; c’était on ne sait quel bégaiement d’agonie

adressé à une providence possible. L’enfant s’avança du côté

d’où venait la voix.

Il ne voyait toujours rien.

Il avança encore, épiant.

La plainte continuait. D’inarticulée et confuse qu’elle était,

elle était devenue claire et presque vibrante. L’enfant était

tout près de la voix. Mais où était-elle?

Il était près d’une plainte. Le tremblement d’une plainte dans

l’espace passait à coté de lui. Un gémissement humain flottant

dans l’invisible, voilà ce qu’il venait de rencontrer. Telle

était du moins son impression, trouble comme le profond

brouillard où il était perdu.

Comme il hésitait entre un instinct qui le poussait à fuir et un

instinct qui lui disait de rester, il aperçut dans la neige, à

ses pieds, à quelques pas devant lui, une sorte d’ondulation de

la dimension d’un corps humain, une petite éminence basse, longue

et étroite, pareille au renflement d’une fosse, une ressemblance

de sépulture dans un cimetière qui serait blanc.

En même temps, la voix cria.

C’est de là-dessous qu’elle sortait.

L’enfant se baissa, s’accroupit devant l’ondulation, et de ses

deux mains en commença le déblaiement.

Il vit se modeler, sous la neige qu’il écartait, une forme, et

tout à coup, sous ses mains, dans le creux qu’il avait fait,

apparut une face pâle.

Ce n’était point cette face qui criait. Elle avait les yeux

fermés et la bouche ouverte, mais pleine de neige.

Elle était immobile. Elle ne bougea pas sous la main de

l’enfant. L’enfant, qui avait l’onglée aux doigts, tressaillit

en touchant le froid de ce visage. C’était la tëte d’une femme.

Les cheveux épars étaient, mêlés à la neige. Cette femme était

morte.

L’enfant, se remit à écarter la neige. Le cou de la morte se

dégagea, puis le haut, du torse, dont on voyait la chair sous des

haillons.

Soudainement il sentit sous son tâtonnement un mouvement faible.

C’était quelque chose de petit qui était enseveli, et qui

remuait. L’enfant ôta vivement la neige, et découvrit un

misérable corps d’avorton, chétif, blême de froid, encore vivant,

nu sur le sein nu de la morte.

C’était une petite fille.

Elle était emmaillottée, mais de pas assez de guenilles, et, en

se débattant, elle était sortie de ses loques. Sous elle ses

pauvres membres maigres, et son haleine au-dessus d’elle, avaient

un peu fait fondre la neige. Une nourrice lui eût donné cinq ou

six mois, mais elle avait un an peut-être, car la croissance dans

la misère subit de navrantes réductions qui vont parfois jusqu’au

rachitisme. Quand son visage fut à l’air, elle poussa un cri,

continuation de son sanglot de détresse. Pour que la mère n’eût

pas entendu ce sanglot, il fallait qu’elle fût bien profondément

morte.

L’enfant prit la petite dans ses bras.

La mère roidie était sinistre. Une irradiation spectrale sortait

de cette figure. La bouche béante et sans souffle semblait

commencer dans la langue indistincte de l’ombre la réponse aux

questions faites aux morts dans l’invisible. La réverbération

blafarde des plaines glacées était sur ce visage. On voyait le

front, jeune sous les cheveux bruns, le froncement presque

indigné des sourcils, les narines serrées, les paupières closes,

les cils collés par le givre, et, du coin des yeux au coin des

lèvres, le pli profond des pleurs. La neige éclairait la morte.

L’hiver et le tombeau ne se nuisent pas. Le cadavre est le

glaçon de l’homme. La nudité des seins était pathétique. Ils

avaient servi; ils avaient la sublime flétrissure de la vie

donnée par l’être à qui la vie manque, et la majesté maternelle y

remplaçait la pureté virginale. A la pointe d’une des mamelles

il y avait une perle blanche. C’était une goutte de lait, gelée.

Disons-le tout de suite, dans ces plaines où le garçon perdu

passait à son tour, une mendiante allaitant son nourrisson, et

cherchant elle aussi un gîte, s’était, il y avait peu d’heures,

égarée. Transie, elle était tombée sous la tempête, et n’avait

pu se relever. L’avalanche l’avait couverte. Elle avait, le

plus qu’elle avait pu, serré sa fille contre elle, et elle avait

expiré.

La petite fille avait essayé de téter ce marbre.

Sombre confiance voulue par la nature, car il semble que le

dernier allaitement soit possible à une mère, même après le

dernier soupir.

Mais la bouche de l’enfant n’avait pu trouver le sein, où la

goutte de lait, volée par la mort, s’était glacée, et, sous la

neige, le nourrisson, plus accoutumé au berceau qu’à la tombe,

avait crié.

Le petit abandonné avait entendu la petite agonisante.

Il l’avait déterrée.

Il l’avait prise dans ses bras.

Quand la petite se sentit dans des bras, elle cessa de crier.

Les deux visages des deux enfants se touchèrent, et les lèvres

violettes du nourrisson se rapprochèrent de la joue du garçon

comme d’une mamelle.

La petite fille était presque au moment où le sang coagulé va

arrêter le cœur. Sa mère lui avait déjà donné quelque chose de

sa mort; le cadavre se communique, c’est un refroidissement qui

se gagne. La petite avait les pieds, les mains, les bras, les

genoux, comme paralysés par la glace. Le garçon sentit ce froid

terrible.

Il avait sur lui un vêtement sec et chaud, sa vareuse. Il posa

le nourrisson sur la poitrine de la morte, ôta sa vareuse, en

enveloppa la petite fille, ressaisit l’enfant, et, presque nu

maintenant sous les bouffées de neige que soufflait la bise,

emportant la petite dans ses bras, il se remit en route.

La petite ayant réussi à retrouver la joue du garçon, y appuya sa

bouche, et, réchauffée, s’endormit. Premicr baiser de ces deux

âmes dans les ténèbres.

La mère demeura gisante, le dos sur la neige, la face vers la

nuit. Mais au moment où le petit garçon se dépouilla pour vêtir

la petite fille, peut-être, du fond de l’infini où elle était, la

mère le vit-elle.

L'homme Qui Rit · 第 87 / 247 题