Il y avait une crevasse dans la quille. Une voie d’eau s’était
faite. A quel moment? Personne n’eût pu le dire. Était-ce en
accostant les Casquets? Était-ce devant Ortach? Était-ce dans
le clapotement des bas-fonds de l’ouest d’Aurigny? Le plus
probable, c’est qu’ils avaient touché le Singe. Ils avaient reçu
un obscur coup de boutoir. Ils ne s’en étaient point aperçus au
milieu de la survente convulsive qui les secouait. Dans le
tétanos on ne sent pas une piqûre.
L’autre matelot, le basque du sud, qui s’appelait Ave-Maria, fit
à son tour la descente de la cale, revint, et dit;
--L’eau dans la quille est haute de deux vares.
Environ six pieds.
Ave-Maria ajouta:
--Avant quarante minutes, nous coulons.
Où était cette voie d’eau? on ne la voyait pas. Elle était
noyée. Le volume d’eau qui emplissait la cale cachait cette
fissure. Le navire avait un trou au ventre, quelque part, sous
la flottaison, fort avant sous la carène. Impossible de
l’apercevoir. Impossible de le boucher. On avait une plaie et
l’on ne pouvait la panser. L’eau, du reste, n’entrait pas très
vite.
Le chef cria:
--Il faut pomper.
Galdeazun répondit:
--Nous n’avons plus de pompe.
--Alors, repartit le chef, gagnons la terre.
--Où, la terre?
--Je ne sais.
--Ni moi.
--Mais elle est quelque part.
--Oui.
--Que quelqu’un nous y mène, reprit le chef.
--Nous n’avons pas de pilote, dit Galdeazun.
--Prends la barre, toi.
--Nous n’avons plus de barre.
--Bâclons-en une avec la première poutre venue. Des clous. Un
marteau. Vite des outils!
--La baille de charpenterie est à l’eau. Nous n’avons plus
d’outils.
--Gouvernons tout de même, n’importe où!
--Nous n’avons plus de gouvernail.
--Où est le canot? Jetons nous-y. Ramons!
--Nous n’avons plus de canot.
--Ramons sur l’épave.
--Nous n’avons plus d’avirons.
--A la voile alors!
--Nous n’avons plus de voile, et plus de mât.
--Faisons un mât avec une hiloire, faisons une voile avec un
prélart. Tirons-nous de là. Confions-nous au vent!
--Il n’y a plus de vent.
Le vent en effet les avait quittés. La tempête s’en était allée,
et ce départ, qu’ils avaient pris pour leur salut, était leur
perte. Le suroit en persistant les eût frénétiquement poussés à
quelque rivage, eût gagné de vitesse la voie d’eau, les eût
portés peut-être à un bon banc de sable propice, et les eût
échoués avant qu’ils eussent sombré. Le rapide emportement de
l’orage eût pu leur faire prendre terre. Point de vent, plus
d’espoir. Ils mourraient de l’absence d’ouragan.
La situation suprême apparaissait.
Le vent, la grêle, la bourrasque, le tourbillon, sont des
combattants désordonnés qu’on peut vaincre. La tempête peut être
prise au défaut de l’armure. On a des ressources contre la
violence qui se découvre sans cesse, se meut à faux, et frappe
souvent à côté. Mais rien à faire contre le calme. Pas un
relief qu’on puisse saisir.
Les vents sont une attaque de cosaques; tenez bon, cela se
disperse. Le calme, c’est la tenaille du bourreau.
L’eau, sans hâte, mais sans interruption, irrésistible et lourde,
montait dans la cale, et, à mesure qu’elle montait, le navire
descendait. Cela était très lent.
Les naufragés de la _Matutina_ sentaient peu à peu s’entr’ouvrir
sous eux la plus désespérée des catastrophes, la catastrophe
inerte. La certitude tranquille et sinistre du fait inconscient
les tenait. L’air n’oscillait pas, la mer ne bougeait pas.
L’immobile, c’est l’inexorable. L’engloutissemenl les résorbait
en silence. A travers l’épaisseur de l’eau muette, sans colère,
sans passion, sans le vouloir, sans le savoir, sans y prendre
intérêt, le fatal centre du globe les attirait. L’horreur, au
repos, se les amalgamait. Ce n’était plus la gueule béante du
flot, la double mâchoire du coup de vent et du coup de mer,
méchamment menaçante, le rictus de la trombe, l’appétit écumant
de la houle; c’était sous ces misérables on ne sait quel
bâillement noir de l’infini. Ils se sentaient entrer dans une
profondeur paisible qui était la mort. La quantité de bord que
le navire avait hors du flot s’amincissait, voilà tout. On
pouvait calculer à quelle minute elle s’effacerait. C’était tout
le contraire de la submersion par la marée montante. L’eau ne
montait pas vers eux, ils descendaient vers elle. Le creusement
de leur tombe venait d’eux-mêmes. Leur poids était le fossoyeur.
Ils étaient exécutés, non par la loi des hommes, mais par la loi
des choses.
La neige tombait, et, comme l’épave ne remuait plus, cette
charpie blanche faisait sur le pont une nappe et couvrait le
navire d’un suaire.
La cale allait s’alourdissant. Nul moyen de franchir la voie
d’eau. Ils n’avaient pas même une pelle d’épuisement, qui
d’ailleurs eût été illusoire et d’un emploi impraticable,
l’ourque étant pontée. On s’éclaira; on alluma trois ou quatre
torches qu’on planta dans des trous et comme on put. Galdeazun
apporta quelques vieux seaux de cuir; ils entreprirent d’étancher
la cale et firent la chaîne; mais les seaux étaient hors de
service, le cuir des uns était décousu, le fond des autres était
crevé, et les seaux se vidaient en chemin. L’inégalité était
dérisoire entre ce qu’on recevait et ce qu’on rendait. Une tonne
d’eau entrait, un verre d’eau sortait. On n’eut pas d’autre
réussite. C’était une dépense d’avare essayant d’épuiser sou à
sou un million.
Le chef dit:
--Allégeons l’épave!
Pendant la tempête on avait amarré les quelques coffres qui
étaient sur le pont. Ils étaient restés liés au tronçon du mât.
On défit les amarres, et on roula les coffres à l’eau par une des
brèches du bordage. Une de ces valises appartenait à la femme
basquaise qui ne put retenir ce soupir:
--Oh! ma cape neuve doublée d’écarlate! oh! mes pauvres bas en
dentelle d’écorce de bouleau! Oh! mes pendeloques d’argent pour
aller à la messe du mois de Marie!
Le pont déblayé, restait la cabine. Elle était fort encombrée.
Elle contenait, on s’en souvient, des bagages qui étaient aux
passagers et des ballots qui étaient aux matelots.
On prit les bagages, et on se débarrassa de tout ce chargement
par la brèche du bordage.
On retira les ballots, et on les poussa à l’océan.
On acheva de vider la cabine. La lanterne, le chouquet, les
barils, les sacs, les bailles et les charniers, la marmite avec
la soupe, tout alla aux flots.
On dévissa les écrous du fourneau de fer éteint depuis longtemps,
on le descella, on le hissa sur le pont, on le traîna jusqu’à la
brèche, et on le précipita hors du navire.
On envoya à l’eau tout ce qu’on put arracher du vaigrage, des
porques, des haubans et du gréement fracassé.
De temps en temps le chef prenait une torche, la promenait sur
les chiffres d’étiage peints à l’avant du navire, et regardait où
en était le naufrage.