PORTENTOSUM MARE

Cependant un épaississcment de brume s’était abattu sur ces

malheureux en dérive. Ils ignoraient où ils étaient. Ils

voyaient à peine à quelques encâblures autour de l’ourque.

Malgré une véritable lapidation de grêlons qui les forçait tous à

baisser la tête, les femmes s’étaient obstinées à ne point

redescendre dans la cabine. Pas de désespéré qui ne veuille

naufrager à ciel ouvert. Si près de la mort, il semble qu’un

plafond au-dessus de soi est un commencement de cercueil.

La vague, de plus en plus gonflée, devenait courte. La

turgescence du flot indique un étranglement; dans le brouillard,

de certains bourrelets de l’eau signalent un détroit. En effet,

à leur insu, ils côtoyaient Aurigny. Entre Ortach et les

Casquets au couchant et Aurigny au levant, la mer est resserrée

et gênée, et l’état de malaise pour la mer détermine localement

l’état de tempête. La mer souffre comme autre chose; et là où

elle souffre, elle s’irrite. Cette passe est redoutée.

La _Matutina_ était dans cette passe.

Qu’on s’imagine sous l’eau une écaille de tortue grande comme

Hyde-Park ou les Champs-Elysées, et dont chaque strie est un

bas-fond et dont chaque bossage est un récif. Telle est

l’approche ouest d’Aurigny. La mer recouvre et cache cet

appareil de naufrage. Sur cette carapace de brisants

sous-marins, la vague déchiquetée saute et écume. Dans le calme,

clapotement; dans l’orage, chaos.

Cette complication nouvelle, les naufragés la remarquaient sans

se l’expliquer. Subitement ils la comprirent. Une pâle

éclaircie se fit au zénith, un peu de blêmissement se dispersa

sur la mer, cette lividité démasqua à bâbord un long barrage en

travers à l’est, et vers lequel se ruait, chassant le navire

devant elle, la poussée du vent. Ce barrage était Aurigny.

Qu’était-ce que ce barrage? Ils tremblèrent. Ils eussent bien

plus tremblé encore si une voix leur eût répondu: Aurigny.

Pas d’île défendue contre la venue de l’homme comme Aurigny.

Elle a sous l’eau et hors de l’eau une garde féroce dont Ortach

est la sentinelle. A l’ouest, Burhou, Sauteriaux, Anfroque,

Niangle, Fond-du-Croc, les Jumelles, la Grosse, la Clanque, les

Éguillons, le Vrac, la Fosse-Malière; à l’est, Sauquet, Hommeau,

Floreau, la Brinebelais, la Queslingue, Croquelihou, la Fourche,

le Saut, Noire Pute, Coupie, Orbue, Qu’est-ce que tous ces

monstres? des hydres? Oui, de l’espèce écueil.

Un de ces récifs s’appelle le But, comme pour indiquer que tout

voyage finit là.

Cet encombrement d’écueils, simplifié par l’eau et la nuit,

apparaissait aux naufragés sous la forme d’une simple bande

obscure, sorte de rature noire sur l’horizon.

Le naufrage, c’est l’idéal de l’impuissance. Être près de la

terre et ne pouvoir l’atteindre, flotter et ne pouvoir voguer,

avoir le pied sur quelque chose qui paraît solide et qui est

fragile, être plein de vie et plein de mort en même temps, être

prisonnier des étendues, être muré entre le ciel et l’océan,

avoir sur soi l’infini comme un cachot, avoir autour de soi

l’immense évasion des souffles et des ondes, et être saisi,

garrotté, paralysé, cet accablement stupéfie et indigne. On

croit y entrevoir le ricanement du combattant inaccessible. Ce

qui vous tient, c’est cela même qui lâche les oiseaux et met en

liberté les poissons. Cela ne semble rien et c’est tout. On

dépend de cet air qu’on trouble avec sa bouche, on dépend de

cette eau qu’on prend dans le creux de sa main. Puisez de cette

tempête plein un verre, ce n’est plus qu’un peu d’amertume.

Gorgée, c’est une nausée; houle, c’est l’extermination. Le grain

de sable dans le désert, le flocon d’écume dans l’océan, sont des

manifestations vertigineuses; la toute-puissance ne prend pas la

peine de cacher son atome, elle fait la faiblesse force, elle

emplit de son tout le néant, et c’est avec l’infiniment petit que

l’infiniment grand vous écrase. C’est avec des gouttes que

l’océan vous broie. On se sent jouet.

Jouet, quel mot terrible!

La _Matutina_ était un peu au-dessus d’Aurigny, ce qui était

favorable; mais dérivait vers la pointe nord, ce qui était fatal.

La bise nord-ouest, comme un arc tendu décoche une flèche,

lançait le navire vers le cap septentrional. Il existe à cette

pointe, un peu en deçà du havre des Corbelets, ce que les marins

de l’archipel normand appellent «un singe». Le

singe--_swinge_--est un courant de l’espèce furieuse. Un

chapelet d’entonnoirs dans les bas-fonds produit dans les vagues

un chapelet de tourbillons. Quand l’un vous lâche, l’autre vous

reprend. Un navire, happé par le singe, roule ainsi de spirale

en spirale jusqu’à ce qu’une roche aiguë ouvre la coque. Alors

le bâtiment crevé s’arrête, l’arrière sort des vagues, l’avant

plonge, le gouffre achève son tour de roue, l’arrière s’enfonce,

et tout se referme. Une flaque d’écume s’élargit et flotte, et

l’on ne voit plus à la surface de la lame que quelques bulles ça

et là, venues des respirations étouffées sous l’eau.

Dans toute la Manche, les trois singes les plus dangereux sont le

singe qui avoisine le fameux banc de sable Girdler Sands, le

singe qui est à Jersey entre le Pignonnet et la pointe de

Noirmont, et le singe d’Aurigny.

Un pilote local, qui eût été à bord de la _Mututina_, eût averti

les naufragés de ce nouveau péril. A défaut de pilote, ils

avaient l’instinct; dans les situations extrêmes, il y a une

seconde vue. De hautes torsions d’écume s’envolaient le long de

la côte, dans le pillage frénétique du vent. C’était le

crachement du singe. Nombre de barques ont chaviré dans cette

embûche. Sans savoir ce qu’il y avait là, ils approchaient avec

horreur.

Comment doubler ce cap? Nul moyen.

De même qu’ils avaient vu surgir les Casquets, puis surgir

Ortach, à présent ils voyaient se dresser la pointe d’Aurigny,

toute de haute roche. C’était comme des géants l’un après

l’autre. Série de duels effrayants.

Charybde et Scylla ne sont que deux; les Casquets, Ortach et

Aurigny sont trois.

Le même phénomène d’envahissement de l’horizon par l’écueil se

reproduisait avec la monotonie grandiose du gouffre. Les

batailles de l’océan ont, comme les combats d’Homère, ce

rabâchage sublime.

Chaque lame, à mesure qu’ils approchaient, ajoutait vingt coudées

au cap affreusement amplifié dans la brume. La décroissance

d’intervalle semblait de plus en plus irrémédiable. Ils

touchaient à la lisière du singe. Le premier pli qui les

saisirait les entraînerait. Encore un flot franchi, tout était

fini.

Soudain l’ourque fut repoussée en arrière comme par le coup de

poing d’un titan. La houle se cabra sous le navire et se

renversa, rejetant l’épave dans sa crinière d’écume. La

_Matutina_, sous cette impulsion, s’écarta d’Aurigny.

Elle se retrouva au large.

D’où arrivait ce secours? Du vent.

Le souffle de l’orage venait de se déplacer.

Le flot avait joué d’eux, maintenant c’était le tour du vent, Ils

s’étaient dégagés eux-mêmes des Casquets; mais devant Ortach la

houle avait fait la péripétie; devant Aurigny, ce fut la bise, Il

y avait eu subitement une saute du septentrion au midi.

Le suroit avait succédé au noroit.

Le courant, c’est le vent dans l’eau; le vent, c’est le courant

dans l’air; ces deux forces venaient de se contrarier, et le vent

avait eu le caprice de retirer sa proie au courant.

Les brusqueries de l’océan sont obscures. Elles sont le

perpétuel peut-être. Quand on est à leur merci, on ne peut ni

espérer, ni désespérer. Elles font, puis défont. L’océan

s’amuse. Toutes les nuances de la férocité fauve sont dans cette

vaste et sournoise mer, que Jean Bart appelait «la grosse bête».

C’est le coup de griffe avec les intervalles voulus de patte de

velours. Quelquefois la tempête bâcle le naufrage; quelquefois

elle le travaille avec soin; on pourrait presque dire elle le

caresse. La mer a le temps. Les agonisants s’en aperçoivent.

Parfois, disons-le, ces ralentissements dans le supplice

annoncent la délivrance. Ces cas sont rares. Quoi qu’il en

soit, les agonisants croient vite au salut, le moindre apaisement

dans les menaces de l’orage leur suffit, ils s’affirment à

eux-mêmes qu’ils sont hors de péril, après s’être crus ensevelis

ils prennent acte de leur résurrection, ils acceptent

fiévreusement ce qu’ils ne possèdent pas encore, tout ce que la

mauvaise chance contenait est épuisé, c’est évident, ils se

déclarent satisfaits, ils sont sauvés, ils tiennent Dieu quitte.

Il ne faut point trop se hâter de donner de ces reçus à

l’Inconnu.

Le suroit débuta en tourbillon, Les naufragés n’ont jamais que

des auxiliaires bourrus. La _Matutina_ fut impétueusement

traînée au large par ce qui lui restait d’agrès comme une morte

par les cheveux. Cela ressembla à ces délivrances accordées par

Tibère, à prix de viol. Le vent brutalisait ceux qu’il sauvait.

Il leur rendait service avec fureur. Ce fut du secours sans

pitié.

L’épave, dans ce rudoiement libérateur, acheva de se disloquer.

Des grêlons, gros et durs à charger un tromblon, criblaient le

bâtiment. A tous les renversements du flot, ces grêlons

roulaient sur le pont comme des billes. L’ourque, presque entre

deux eaux, perdait toute forme sous les retombées de vagues et

sous les effondrements d’écumes. Chacun dans le navire songeait

à soi.

Se cramponnait qui pouvait. Après chaque paquet de mer, on avait

la surprise de se retrouver tous. Plusieurs avaient le visage

déchiré par des éclats de bois.

Heureusement le désespoir a les poings solides. Une main

d’enfant dans l’effroi a une étreinte de géant. L’angoisse fait

un étau avec des doigts de femme. Une jeune fille qui a peur

enfoncerait ses ongles roses dans du fer. Ils s’accrochaient, se

tenaient, se retenaient. Mais toutes les vagues leur apportaient

l’épouvante du balaiement.

Soudainement ils furent soulagés.

L'homme Qui Rit · 第 75 / 247 题