ORTACH

L’écueil recommençait. Après les Casquets, Ortach. La tempête

n’est point une artiste, elle est brutale et toute-puissante, et

ne varie pas ses moyens.

L’obscurité n’est pas épuisable. Elle n’est jamais à bout de

pièges et de perfidies. L’homme, lui, est vite à l’extrémité de

ses ressources. L’homme se dépense, le gouffre non.

Les naufragés se tournèrent vers le chef, leur espoir. Il ne put

que hausser les épaules; morne dédain de l’impuissance.

Un pavé au milieu de l’océan, c’est le rocher Ortach. L’écueil

Orlach, tout d’une pièce, au-dessus du choc contrarié des houles,

monte droit à quatrevingts pieds de haut. Les vagues et les

navires s’y brisent. Cube immuable, il plonge à pic ses flancs

rectilignes dans les innombrables courbes serpentantes de la mer.

La nuit il figure un billot énorme posé sur les plis d’un grand

drap noir. Dans la tempête, il attend le coup de hache, qui est

le coup de tonnerre.

Mais jamais de coup de tonnerre dans la trombe de neige. Le

navire, il est vrai, a le bandeau sur les yeux; toutes les

ténèbres sont nouées sur lui. Il est prêt comme un supplicié.

Quant à la foudre, qui est une fin prompte, il ne faut point

l’espérer.

La _Matutina_, n’étant plus qu’un échouement flottant, s’en alla

vers ce rocher-ci comme elle était allée vers l’autre. Les

infortunés, qui s’étaient un moment crus sauvés, rentrèrent dans

l’angoisse. Le naufrage, qu’ils avaient laissé derrière eux,

reparaissait devant eux. L’écueil ressortait du fond de la mer.

Il n’y avait rien de fait.

Les Casquets sont un gaufrier à mille compartiments, l’Ortach est

une muraille. Naufrager aux Casquets, c’est être déchiqueté;

naufrager à l’Ortach, c’est être broyé.

Il y avait une chance pourtant.

Sur les fronts droits, et l’Ortach est un front droit, la vague,

pas plus que le boulet, n’a de ricochets. Elle est réduite au

jeu simple. C’est le flux, puis le reflux. Elle arrive lame et

revient houle.

Dans des cas pareils, la question de vie et de mort se pose

ainsi: si la lame conduit le bâtiment jusqu’au rocher, elle l’y

brise, il est perdu; si la houle revient avant que le bâtiment

ait touché, elle le remmène, il est sauvé.

Anxiété poignante. Les naufragés apercevaient dans la pénombre

le grand flot suprême venant à eux. Jusqu’où allait-il les

traîner? Si le flot brisait au navire, ils étaient roulés au roc

et fracassés. S’il passait sous le navire...

Le flot passa sous le navire.

Ils respirèrent.

Mais quel retour allait-il avoir? Qu’est-ce que le ressac ferait

d’eux?

Le ressac les remporta.

Quelques minutes après, la _Matutina_ était hors des eaux de

l’écueil. L’Ortach s’effaçait comme les Casquets s’étaient

effacés.

C’était la deuxième victoire. Pour la seconde fois l’ourque

était arrivée au bord du naufrage, et avait reculé à temps.

L'homme Qui Rit · 第 73 / 247 题